‹ Talleyrand, 1754-1838Chapitre 17 sur 22 · CAPITULATION D’ULM · texte numérisé non relu

CAPITULATION D’ULM

Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampes

Le faubourg Saint-Germain, qui comptait encore beaucoup d’adversaires du régime impérial, accueillait volontiers les bruits de mort qu’on faisait courir sur les généraux de la Grande Armée, si bien que Talleyrand devait dire, 4 son retour de Vienne : « Les langues du faubourg Saint-Germain ont tué plus de généraux que les canons autrichiens. » II fut compris lui-méme sur ces listes funébres; l’un de ses fréres alla faire part de ses inquiétudes 4 Mme de Talleyrand. Ce fut pour celle-ci une alerte terrible, d’autant plus que la nouvelle se présentait avec des apparences de vérité; deux jours durant, elle courut Paris. Enfin des lettres du ministre arrivérent, elles rétablirent la vérité. On ne sut jamais ce qui avait pu donner lieu 4a ce bruit.

Talleyrand arriva 4 Vienne vers la fin du mois de novembre, aprés un voyage qui fut hérissé jusqu’au bout de difficultés matérielles. L’Empereur avait déja quitté la capitale autrichienne, il venait de s’engager dans la Moravie. Le ministre écrivait en confidence a d’ Hauterive, le 20 novembre : « Je trouve que lEmpereur va bien loin; il est 4 prés de quarante lieues de Vienne; il me semble qu’il faudrait finir. » A la méme date, il informait Empereur qu’il venait d’avoir une conférence avec deux négociateurs autrichiens, Stadion et Giulay; ils avaient parlé, en termes assez vagues, de la signature d’un armistice; ils avaient fait remarquer que la Prusse n’était point en guerre et que, par conséquent, elle était la seule puissance qui pat concilier les intéréts de tous. A quoi il avait répondu qu’il voyait mal le rédle de la Prusse dans une question qui ne concernait que |’Autriche et la France. « Pour concilier, avait-il dit, il ne fallait pas compliquer ce qui gagnait toujours a étre simple. »

La Prusse était alors en médiocre considération auprés du gouvernement frangais. I] avait été souvent question d’elle en 1803, lors de la rupture avec |’Angleterre qui avait abouti a occupation du Hanovre. Dans une dépéche du 17 mai (1803), Talleyrand disait au ministre de France Laforét de

faire comprendre a Berlin que la France avait besoin d’une alliance sérieuse sur le continent, pendant qu’elle serait occupée de la guerre maritime. « Or, nous ne pouvons trouver cette alliance qu’a Vienne ou a Berlin. Nos désirs sont pour la Prusse; qu’elle ne nous force pas a rechercher |’Autriche. »

Talleyrand s’était souvent entretenu de cette question avec Lucchesini; il avait méme envisagé avec lui comme une chose possible l’occupation du Hanovre par la Prusse. Lucchesini rapportait encore, le 8 février 1805, ce mot de Talleyrand, que, tant qu'il resterait au ministére, on ne songerait a d’autres changements en Allemagne qu’a ceux qui conviendraient a la Prusse; son agrandissement était envisagé a Paris comme favorable a la France. Mais le gouvernement de Frédéric-Guillaume III n’avait pas eu le courage de prendre un parti, il s’était toujours dérobé a une alliance.

Aussi Talleyrand, dans le mémoire du 17 octobre 1805 qu’il adressait 4 Napoléon, avait-il parlé de la Prusse en termes dédaigneux : « Qu’elle reste donc dans sa petitesse, puisqu’elle n’a pas voulu profiter de l’occasion qui lui était offerte de s’élever 4 la grandeur! Qu’elle porte la peine de sa pusillanimité! et que, laissée 4 elle-méme, elle attende du temps et de la fortune ce qu’il efit été beau de ne devoir qu’a sa prévoyance et a son courage!» D’Hauterive était dans les mémes sentiments que son ministre; il lui écrivait, le 28 novembre 1805 : « Cette Prusse est la plus misérable puissance qui existe; vous ne pouvez pas vous faire une idée 4 quel point le mépris qu’on a pour elle est ici général et populaire. » I] se moquait de « ce pauvre Lucchesini », qui avait affecté une grande joie a la nouvelle des victoires de Napoléon, quand on avait lu au théatre les bulletins de la Grande Armée; le public ne s’y était pas laissé prendre, et le bruit de ses applaudissements ne lui avait valu que des brocards. On comprend que Talleyrand n’ait eu aucune envie de méler la Prusse aux négociations que Stadion et Giulay étaient venus lui proposer 4 Vienne.

Aussi bien, l’heure n’était point de négocier, mais de se

PRESBOURG 207 battre. La journée d’Austerlitz, le 2 décembre, allait étre pour Napoléon une victoire aussi grande en elle-méme que fertile en conséquences. Talleyrand rapporte, dans ses Mémoires, que, le soir méme de la bataille, il vit Napoléon qui rentrait a Austerlitz, dans une’ maison du prince de Kaunitz; de minute en minute arrivaient des drapeaux autrichiens, des drapeaux russes, des messages des archiducs, des messages de lempereur d’Autriche, des prisonniers. Au milieu de l’afflux des trophees survint le courrier de Paris, avec le portefeuille mystérieux dans lequel La Valette réunissait les rapports de police et les découvertes les plus intéressantes du cabinet noir. Talleyrand donna lecture a l’Empereur de cette correspondance secréte; certains passages provoqueérent la colére du maitre contre le faubourg Saint-Germain. Le ministre quitta Austerlitz au bout d’un jour; il avait passé deux heures a visiter, en compagnie du maréchal Lannes, le champ de bataille, qui était tout encombré de morts et de blessés.

On est en droit de se demander si ce passage des Mémorres n’a pas été inventé de toutes piéces. Une chose certaine, c’est que la correspondance de. Talleyrand montre qu’il était a Vienne le 2 décembre et qu’il regut a Vienne, le 5, la lettre de l’Empereur écrite le lendemain de la bataille.

Austerlitz avait singuli¢rement éclairci horizon politique. Napoléon a-t-il dit alors 4 son ministre les mots que lui attribue Barras? « Vous allez cette fois encore avoir bien de Pesprit, M. de Talleyrand, car j’ai gagné la bataille; vous en auriez moins, si je l’avais perdue. » Ce qui est stir, c’est que Talleyrand eut le mérite, qui n’était pas banal dans la circonstance, de ne pas se laisser griser par la victoire, tout éclatante qu’elle fut; de nouveau, il conseilla a Empereur de ménager |’Autriche.. Voici des passages de sa lettre du 5 décembre, écrite de Vienne :

« Je jouis des succés de Votre Majesté en homme dont Votre Majesté sait bien que toutes les pensées et toutes les affections ont pour premier objet son bonheur et sa gloire.

Je jouis de l’idée que cette derniére victoire de Votre Majesté la met en état d’assurer le repos de |’Europe et de garantir le monde civilisé contre les invasions des barbares.

« Votre Majesté peut maintenant briser la monarchie autrichienne ou la relever. Une fois brisée, il ne serait pas au pouvoir de Votre Majesté elle-méme d’en rassembler les débris épars et d’en recomposer une seule masse. Or l’existence de cette masse est nécessaire. Elle est indispensable au salut futur des nations civilisées. »

Talleyrand, on le voit, n’invoquait pas le principe des nationalités, qui ne joua jamais qu’exceptionnellement au cours de sa carriére diplomatique; il disait 4 Pavance la parole que Vhistorien tchéque Palaczky pronongait en 1848 : « Si lAutriche n’existait pas, dans lintérét de Europe il faudrait la créer. » L’idée qui le préoccupait, c’était celle de Péquilibre de Europe centrale; pour lui, le maintien de PAutriche était la meilleure garantie de cet équilibre.

Continuons 4 donner des extraits de sa lettre du 5 décembre :

« La monarchie autrichienne... est un composé mal assorti d’Etats différant presque tous entre eux par le langage, les meeurs, la religion, les régimes politique et civil, et qui n’ont d’autre lien commun que lidentité de leur chef. Une telle puissance est nécessairement faible... Mais elle est, contre les barbares, un boulevard suffisant, comme elle est un boulevard nécessaire.

« Aujourd’hui, abattue et humiliée, elle a besoin que son vainqueur lui tende une main généreuse et lui rende, en s’alliant a elle, la confiance en elle-méme que tant de défaites et de désastres lui 6teraient pour toujours.

« J oserai dire 4 Votre Majesté que c’est 14 ce qu’attendent de sa politique prévoyante et de sa magnanimité tous les sincéres amis de sa gloire...

« Je supplie Votre Majesté de vouloir bien relire le projet que j’eus ’honneur de lui adresser de Strasbourg. J’ose, aujourd’hui plus que jamais, le regarder comme le meilleur

et le plus salutaire. Les victoires de Votre Majesté le rendent maintenant facile... »

L’histoire sait tenir compte 4 Talleyrand des efforts éloquents et perspicaces qu’il a faits 4 deux reprises, de Strasbourg et de Vienne, pour inspirer au vainqueur d’Ulm et d’ Austerlitz des idées de modeération; mais elle ajoute que le méme Talleyrand s’est fait ensuite l’exécuteur des volontés de Napoléon, sans protester en rien contre les instructions qu’il en avait regues, quelque contraires qu’elles fussent a ses vues personnelles. Barras a tort quand il donne a entendre que Talleyrand excitait Napoléon a tout prendre : « Sire, tout ce que la conquéte vous a donné vous appartient; vous étes toujours généreux. » L’ancien Directeur edt été dans le vrai s'il avait dit que Talleyrand, en dépit de ses convictions personnelles, laissait Napoléon tout prendre.

De Brunn, le 17 décembre, le ministre adressait ses félicitations a Napoléon pour la convention qu’il venait de passer avec le comte d’Haugwitz, envoyé du roi de Prusse; elle contenait la promesse de la cession du Hanovre 4a la Prusse. « Les conséquences de ce traité seront immenses, soit pour la paix, soit pour la guerre, et surtout pour la paix. Une fois qu'il sera ratifié 4 Berlin, Votre Majesté disposera du nord de PAllemagne, comme elle dispose déja du midi par son alliance avec trois Electeurs. Votre Majesté a saisi le temps a Vienne comme elle l’avait saisi a Austerlitz. Mais, pendant qu’elle négocie avec la méme supériorité qu’elle ordonne une bataille, je suis ici dans une position assez embarrassante. » Il écrivait a d’Hauterive : « Brunn est un lieu horrible; il y a dans ce moment-ci quatre mille blessés. Chaque jour il y a des morts en quantité. Hier l’odeur était détestable. Aujourd’hui il géle, ce qui est bon pour tout le monde. » Qu’on ne manque pas de lui envoyer du vin de Malaga, « trés sec et le moins liquoreux possible ».

Talleyrand était arrivé 4 Presbourg le 23 décembre, aprés avoir traversé le Danube a Vienne, au milieu des glagons que le fleuve charriait en quantité. I] avait commencé 4 négocier

avec Giulay et Liechtenstein; il en avait obtenu une premiére clause, la cession au royaume d’Italie de tout l’Etat de Venise. Or on se rappelle que la vraie pensée du ministre, d’aprés le projet de Strasbourg, était de faire de Venise un Etat interposé entre le royaume d’Italie et empire d’Autriche. Quant aux compensations que |’Autriche aurait dai recevoir dans la région du bas Danube pour les pertes qu’elle subissait en Tyrol et en Souabe, il n’en fut pas davantage question. En bon courtisan, il avait fait le sacrifice de ses propres idées, pour exécuter sans discussion les idées de son maitre. Le traité fut signé 4 Presbourg le 26 décembre.

Quelques heures plus tard, le ministre écrivait 4 l’Empereur : « J’ai Phonneur d’adresser 4 Votre Majesté le traité que nous avons signé. Jamais la France n’en a dicté, jamais lAutriche n’en a signé de pareil: Sire, veuillez en recevoir mes félicitations; le bonheur de ma vie sera d’avoir été chargé d’une négociation aussi importante et que Votre Majesté aura approuvée. J’ai obtenu tout ce qu'il était en mon pouvoir d’obtenir; le temps que j’ai accordé pour payer les contributions a été indispensable... J’ai fait de mon mieux; jespére que Votre Majesté sera contente au moins de mon zéle. » L’échange des ratifications st fit 4 Vienne le 1° janvier 1806. « Ainsi, écrivait Talleyrand, l’ceuvre de la paix a été complétée, comme Votre Majesté avait paru le désirer, ce jour ot les Frangais rentrant dans le calendrier grégorien semblent commencer une ére nouvelle. » Malgré tout, |?Empereur trouva que, sur la question des contributions, son ministre n’avait pas montré assez d’exigences. I] lui écrivit a quelque temps de 1a : « Vous m’avez fait 4 Presbourg un traité qui me géne beaucoup. »

Vitrolles affirme que Talleyrand excellait, lors des conventions internationales, a faire payer bien cher aux princes le peu qu’on leur accordait. Il cite en exemple le traité de Presbourg; il affirme que Talleyrand effaca d’un trait de plume dix millions sur les cent que Napoléon lui avait dit de

demander. C’était sans doute le moyen de s’assurer la recon-

naissance de |’Autriche; mais on ignore comment cette reconnaissance se manifesta. En homme prévoyant, le ministre s’était assuré des revenus |’étranger, au moment méme ou le crédit public éprouvait en France une crise extrémement sérieuse; une veritable panique s’était produite aux guichets de la Banque de France, au mois d’octobre 1805.

Ce fut Poccasion pour Talleyrand de soumettre 4 l’Empereur un projet de réforme de la Banque de France; on n’a pas oublié qu’a l’Assemblée constituante il avait fait preuve dans les questions financiéres d’une compétence peu commune. Dans sa lettre du 11 janvier 1806, il proposait la création de nouvelles actions. « I] sera créé 1a, disait-il, un vrai foyer d’argent qui n’aura point de motif pour s’écouler. L’idée principale est que la Banque doit étre instituée pour Putilité du public, bien plus que pour l’avantage des actionnaires, et qu’elle doit fournir abondamment Paris de numéraire. » D’autre part, il félicitait Barbé-Marbois, ministre du Trésor public, d’avoir passé le moment de la crise. « Le retour de |’Empereur, lui écrivait-il, consolidera toutes choses. Tout marche vers le rétablissement des affaires; la considération de la France est portée au plus haut point. »

Aprés le traité de Presbourg, le bruit courut 4 Paris que Talleyrand allait étre nommé archichancelier d’Etat; il remplacerait dans cette dignité le prince Eugéne, 4 qui on attribuait le royaume d’Italie ou le royaume de Naples en compensation de sa vice-royauté d’Italie. Aucun de ces deux changements ne se fit; mais Talleyrand recut peu aprés de l?Empereur ce qu'il appelle lui-méme « une grande marque de satisfaction » : il fut nommé prince de Bénévent; il se borne a ajouter que ce territoire était occupé par les troupes de l’Empereur.

Il y a intérét a préciser les circonstances inattendues qui valurent a l’ancien évéque d’Autun d’occuper, avec le titre de prince-duc de Bénévent, un territoire qui appartenait au Saint-Siége.

prés la paix de Presbourg, Napoléon, qui voyait une

partie de l'Europe 4 ses pieds, distribua des couronnes aux membres de sa famille : Joseph devint roi de Naples, Louis roi de Hollande. Talleyrand avait son avis trés net sur la conduite que Joseph avait le devoir de suivre 4 Naples; il le disait 4 Miot de Mélito : « Le prince doit monter simplement sur le tréne, ne faire aucune constitution, laisser la noblesse et les institutions qui existent dans le pays, mais ne mettre que des Frangais en place... I] doit enfin agir comme sil montait sur le tréne par ordre de succession naturelle. » En méme temps, |’Empereur songea a créer pour ses collaborateurs immédiats tout un systéme de fiefs, qui les attacherait davantage a sa fortune. L’Italie, dont il était roi, était un terrain plus propice que tout autre, du fait de son morcellement géographique, a la création d’une aristocratie territoriale.

Au mois de mai 1806, quand il était en pleine faveur, Talleyrand adressait deux rapports a l'Empereur, qui répondaient a la pensée de celui-ci comme 4 la sienne propre. II y parlait de l’annexion de deux domaines de |’Eglise, enclavés dans le royaume de Naples, comme d’une mesure utile a la

Cest moi Mesneurs les Frangaisr, quivout offre 7) meilheyges elrennet,

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ENTRE M.D 'TALLEYRAND £7 MM.Z2 Priyce DE LICUTENS TEIN z7 DE GUILAY,

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En bon courtisan, Talleyrand avait fait le sacrifice de ses propres idées pour exécuter sans discussion les idées de son mattre. Le traité fut signé a Presbourg le 26 décembre 1805.

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