‹ Talleyrand, 1754-1838Chapitre 19 sur 22 · NAPOLEON · texte numérisé non relu

NAPOLEON

Par ’Empereur : le ministre secrétaire d’ Etat, Hugues-B. Maret.

Le méme jour, un message impérial, marqué au coin d’une singuliére impertinence, mettait le Sénat au courant de cette décision :

« Les duchés de Bénévent et de Pontecorvo étaient un sujet de litige entre le roi de Naples et la Cour de Rome; nous avons jugé convenable de mettre un terme 4 ces difficultés, en érigeant ces duchés en fiefs immédiats de notre empire. Nous avons saisi cette occasion de récompenser les services qui nous ont été rendus par notre grand chambellan et ministre des Relations extérieures, Talleyrand, et par notre cousin, le maréchal de |’Empire, Bernadotte. Nous n’entendons pas cependant, par ces dispositions, porter atteinte aux droits du roi de Naples et de la Cour de Rome, notre intention étant de les indemniser lun et l’autre. »

Mme Reinhard, qui était alors 4 Vienne, traduisait son profond étonnement dans une lettre a sa mére, en date du 21 juin : « Un journal frangais nous apprend la création d’un nouveau roi (Louis Bonaparte, roi de Hollande), d’un coadjuteur (Ferdinand, ancien duc de Toscane, coadjuteur de Wurzbourg) et de deux princes (Bénévent et Pontecorvo). On croit réver et on se demande si tout ceci peut se passer sur une terre habitée par des hommes et régie par le Dieu du ciel. Ici on n’en parle pas ou plutét on se tait, écrasé qu’on est par le sentiment de son impuissance. »

Les visiteurs ne manquérent pas rue du Bac pour apporter leurs félicitations au nouveau prince de Bénévent. Tout en les remerciant, celui-ci ajoutait : « Passez chez Mme de Talleyrand; c’est a elle qu’il en faut faire compliment. Les femmes sont toujours charmées d’étre princesses. » L’ancienne Mme Grand signait bravement « princesse souveraine de Talleyrand », parfois méme « princesse régnante ».

L’ambassadeur de France a Rome, Alquier, fut aussitdét informé, par une longue dépéche de Talleyrand, du décret impérial du 5 juin. Non sans un certain cynisme, le ministre lui disait :

« Rome tirait peu d’avantages de ces possessions séparées [Bénévent et Pontecorvo]; l’éloignement rendait son administration plus faible; ses revenus étaient peu considérables. Le sacrifice qu’elle aura a faire aujourd’hui sera aisément

réparé, et tous les dédommagements qui lui seront offerts seront beaucoup plus 4 sa convenance.

« Je pense, monsieur, qu’il sera facile d’amener le Saint- Siége a une renonciation compléte et en forme aux droits qu'il (stc) jouissait sur Bénévent et Pontecorvo. Aprés avoir présenté la mesure que vient de prendre Sa Majesté comme utile a la paix entre Rome et Naples, vous devez faire sentir que cette résolution est irrévocable et que le Saint-Siége est intéressé a s’y préter de bonne grace, qu’on lui saura gré de la condescendance qu’il aura montrée, mais que l’on ne pourrait s’empécher d’attribuer l’esprit d’opposition qu’il manifesterait a un systéme prononcé contre toutes les mesures que Sa Majesté prend en Italie. Sa Majesté regardera cette occasion comme une preuve des sentiments du Saint-Siége envers elle. »

D/ailleurs, on ne prit pas la peine d’informer officiellement le Saint-Siége de cette double confiscation. La Cour de Rome n’en eut connaissance que par le numéro du Moniteur dans lequel était reproduit le message de ’Empereur au Sénat. Elle s’empressa de protester : Bénévent et Pontecorvo appartenaient de temps immémorial au Saint-Siége, ils ne pouvaient en étre détachés.

Ni ’Empereur ni son ministre ne prétérent aucune attention a ces protestations. Dés le 16 juin, Talleyrand faisait partir pour Bénévent une de ses créatures, Alexandre Dufresne de Saint-Léon, qui avait été premier commis des finances a l’époque de Necker et qui était alors conseiller d’Etat honoraire. A Paris méme, toute l’administration de la principauté fut concentrée entre les mains de Gaspard Roux de Rochelle, qui fut qualifié secrétaire des commandements pour la principauté de Bénévent; G. Perrey, qui fut le secrétaire particulier de Talleyrand jusqu’en 1826, fit aussi partie de l’administration parisienne du duché-principauté.

Dufresne de Saint-Léon regut du prince des instructions trés détaillées. I] s’arrétera d’abord 4 Rome pour s’entendre avec l’ambassadeur Alquier sur les mesures 4 prendre a

Pégard du Saint-Siége, pour que sa mission « s’accomplisse d’une maniére réguliére et pacifique ». Il ira ensuite 4 Naples; il verra Salicetti, le ministre du roi de Naples, avec qui « il prendra toutes les précautions nécessaires pour que tout se passe avec régularité et douceur et sans solennité ». I] serait fort & désirer que l’on pat ne pas avoir besoin de troupes pour établir l’autorité du prince a Bénévent. « Les moyens de persuasion, écrit Talleyrand, seraient bien préférables et auraient l’avantage d’étre en méme temps et dans ma politique et dans mon caractére. » Une fois a Bénévent, l’envoyé du prince fera afficher et publier « l’acte de prise de possession des Etats de Bénévent, au nom de Son Altesse Sérénissime Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince-duc de Bénévent, par M. Dufresne de Saint-Léon, fondé de pouvoir général et spécial du prince ». I] faut que, « dés le premier moment, l’autorité papale ne se voie plus et qu’au bout de quelques semaines elle disparaisse complétement ».

La prise de possession de Bénévent s’était accomplie tout de suite; sur l’ordre de |’Empereur, le roi Joseph avait fait occuper la principauté par un détachement militaire, que commandait le général Lanchantin. Talleyrand fut un peu surpris peut-étre par la rapidité de l’événement; il tenait avant tout a se débarrasser de ce général, qui avait pris de lui-méme le titre de gouverneur; il écrivit 4 son vrai représentant de se rendre a Bénévent sans retard. Il ajoutait : « Assurez les habitants de tout le soin que je prendrai de leur bien-étre. Si cette souveraineté a quelque prix pour moi, c’est surtout par l’espérance et le désir que j’ai de faire aimer mon pouvoir. » Lettre du 13 juillet.

Dufresne de Saint-Léon ne fut qu’un administrateur temporaire, il passa moins de deux mois a Bénévent; mais il avait eu a s’occuper tout de suite de questions trés épineuses, comme la suppression des couvents et notamment de l’abbaye de Sainte-Sophie. Les biens de cette abbaye étaient situés pour une bonne part dans le royaume de Naples; de 1a, des complications sans fin.

TALLEYRAND PRINCE DE BENEVENT arg

Le vrai gouverneur de Bénévent devait étre |’Alsacien Louis de Beer; secrétaire du ministre Alquier, il avait été signalé par celui-ci 4 Talleyrand comme un homme de la plus grande capacité. Le prince l’avait choisi, de préférence a son ami Montrond, qui désirait vivement d’avoir A organiser la principauté. Beer arriva 4 Bénévent le 10 septembre 1806, quand il allait avoir vingt-neuf ans. I] devait y rester jusqu’a la fin de l’Empire; pendant ces huit années, 1806-1814, il allait développer un réel talent d’administrateur. Le prince n’eut jamais l’occasion de visiter sa principauté; tout le poids de l’administration retomba sur les épaules du jeune gouverneur.

Les difficultés étaient grandes. Depuis longtemps et grace a la faiblesse du gouvernement papal, les nobles bénéventains avaient pris des habitudes d’indépendance, qui ne pouvaient se concilier avec un gouvernement régulier. Dans une lettre du 31 octobre 1806, Beer constatait « que Bénévent était dans un état d’anarchie compleéte, que le gouvernement était nul et méprisé, et que la masse des habitants était tombée dans un état de corruption et de bassesse que trente années de bonne administration suffiront 4 peine pour réformer ». Les nobles, disait-il encore, « ne cessaient d’appeler de leurs voeux un gouvernement qui fit de nouveau consister les dignités dans les abus... Je n’aurai jamais assez démontré a Votre Altesse Sérénissime la profonde immoralité de ce pays ».

Situés 4 une cinquantaine de kilométres au nord-est de Naples, la ville et le territoire de Bénévent formaient un Etat lilliputien, avec une population de quarante et un mille habitants dans la principauté, dont dix-huit mille dans la ville méme. Les revenus que Talleyrand tirait de sa principauté, en dehors d’un traitement de cent vingt mille francs, ne dépassérent guére, année moyenne, une soixantaine de mille francs; encore pour arriver 4 ce résultat, fallut-il toute Phabileté et toute l’énergie de Louis de Beer. Talleyrand ne pouvait pas étre d’un grand secours a son représentant.

Absorbé de 1806 a 1814 par des affaires d’une autre importance, se souciant peut-étre assez peu dans le fond d’une principauté qui ne lui donnait que des revenus médiocres et incertains, il laissait passer les semaines et les mois sans répondre aux rapports détaillés de son délégué. Celui-ci espérait que la paix de Tilsit, qui avait donné au prince des loisirs, lui permettrait de visiter sa principauté; il songeait a mettre en état pour lui le palais de l’archevéché. En le remerciant de son idée, Talleyrand ne prit pas le parti de la suivre. I] écrivit 4 Beer (5 septembre 1807) : « Je ne peux arréter encore aucun projet de voyage a Bénévent, quelque agréable qu’il me fat d’aller voir mon pays et mes enfants, et de juger par mes yeux du bien que vous avez fait et de celui que vous voulez faire encore. »

La principauté était enclavée en entier dans les terres napolitaines; par suite, des difficultés se présentérent a toute occasion avec le gouvernement de Joseph, puis avec le gouvernement de Murat; ni l’un ni l’autre ne dissimulaient Pintention d’absorber l’ancien domaine du Saint-Siége. Un jour, un neveu du roi Joseph, l’aide de camp Marius Clary, occupa Bénévent avec une colonne de trois cents cavaliers napolitains. Le roi Joseph dut désavouer son neveu. Talleyrand l’en remercia en ces termes (septembre 1807) : « Votre Majesté a daigné prévenir la réclamation que quelques actes irréguliers qui se sont passés 4 Bénévent m’auraient forcé a lui soumettre. Votre Majesté, en m’annongant avec sa bonté ordinaire qu’elle les a désapprouvés et méme punis, est allée au-devant de tout ce que je pouvais désirer. » Le prince félicita aussi Louis de Beer de son attitude énergique : « En protestant contre la violence, lui écrivait-il, et en n’y cédant que pour prévenir des désordres plus graves, vous avez fait tout ce qu’on pouvait attendre de vous... Votre dévouement aux intéréts qui vous sont confiés me donne |’assurance que vous saurez toujours maintenir, au milieu des habitants, Pautorité du gouvernement et des lois. »

A partir de 1808, avec le gouvernement de Murat, les diffi-

cultés reprirent de plus belle. Cependant l’arrivée 4 Naples, au mois de novembre 1810, du baron Durant de Mareuil comme ministre plénipotentiaire de France amena une détente, 4 cause des relations personnelles qu’il avait avec le gouverneur de Bénévent et avec le prince lui-méme. Barére, le fameux conventionnel, qui était devenu directeur du domaine royal dans la province de Molise, eut son réle dans les difficultés entre les deux Etats; il se déclarait l’ami du prince. A quoi Beer répliquait en le priant de se dispenser de ces marques d’amitié. La situation entre Bénévent et Naples devint 4 un moment si difficile que Talleyrand se décida a en saisir son successeur aux Relations extérieures, le duc de Cadore. Celui-ci soumit 4 |’Empereur un rapport sur la question. La réponse impériale donna pleine satisfaction aux griefs de Talleyrand : « Le duc de Cadore prendra fait et cause et défendra tous les droits de la principauté de Bénévent. Paris, g janvier 1811.» Les choses finirent par s'améliorer quand la reine Caroline gouverna en personne, en absence de son époux, qui était parti pour la campagne de Russie. Dans une audience qu’elle accorda au gouverneur de Bénévent, elle lui'dit : « Je veux que Il’on fasse tout ce qui peut plaire a M. de Talleyrand... Je me souviens avec reconnaissance de son ancienne amitié pour moi. »

Le brigandage dans la région de Bénévent fut un fléau contre lequel Beer eut a lutter sans cesse. Les brigands se donnaient des allures d’insurgés, c’est-a-dire de patriotes qui luttaient pour l’indépendance; en réalité, c’étaient des voleurs de grand chemin, qui rendaient la vie intenable a tous ceux qui n’étaient pas leurs complices. La correspondance du gouverneur abonde en détails sur les scénes de brigandage et sur ses actes de répression. Talleyrand le félicitait et l’encourageait; il lui écrivait, le 7 aodit 1807 : « Empéchez que Bénévent devienne jamais, pour les agitateurs du royaume [de Naples], un lieu d’asile, et regardez ce soin comme la premiere et la plus importante de vos affaires. » Beer institua

une commission extraordinaire, qui rendit des sentences capitales, exécutoires sans appel dans les vingt-quatre heures. Malgré tout, les brigands multipliaient leurs attaques; en 1809 notamment, il y eut une recrudescence extraordinaire du brigandage. Le gouverneur écrivait au prince (4 septembre 1809) : « Je crains de faire partager 4 Votre Altesse le dégoit que me donne notre position, en lui parlant toujours de nos miséres. Bient6t nous serons entourés de bourgades et de fermes ruinées... On peut affirmer qu’il y a eu cette année plus de dix mille brigands en campagne. » L’énergie de la répression obtint quelques résultats; mais les malheurs des années 1812 et 1813 amenérent, avec le déclin de la puissance de Napoléon, une nouvelle poussée du brigandage. Dans ces conditions la perception des revenus devenait de plus en plus difficile, et Talleyrand était en droit de dire au marquis de Gallo, ministre des Relations extérieures de Naples, qu’il ne possédait qu’une « principauté honorifique ».

Cependant le prince, bien que de loin, ne s’était pas désintéressé de son Etat. « Tout ce que je désire, écrivait-il au gouverneur le 5 juillet 1807, est de pouvoir bien et sagement gouverner, par vos soins, le petit pays dont la souveraineté © m’est confiée, et de le maintenir dans tous les droits, dans toutes les libertés dont il a été dans les intentions de Sa Majesté de le faire jouir. » Il reeommande a Beer d’introduire le code Napoléon; la législation nouvelle entra en vigueur au mois de mars 1807, bien que le régime du divorce ett amené des protestations de la part de l’autorité ecclésiastique. Le code criminel fut mis en pratique en 1812. Talleyrand voulait que tous les actes publics fussent rédigés en frangais et en italien. « Cette derniére langue, écrivait-il le 16 décembre 1806, est celle du pays, mais la premiére est celle du suzerain. I] faut qu’on reconnaisse a chaque instant les liens qui unissent a lui la principauté. » L’usage du frangais n’eut pas le temps de s’établir.

Les affaires ecclésiastiques ne furent pas les moins compliquées. Talleyrand, ancien évéque sécularisé, les surveillait de

Paris; Louis de Beer, protestant de la confession d’Augsbourg, avait a les résoudre sur place. Le prince modérait souvent le gouverneur, qui entretenait avec l’archevéque Spinucci des rapports difficiles; car Rome ne voulut jamais admettre les prétendus droits de Talleyrand sur la principauté. Beer parlait d’introduire le Concordat; dans une lettre datée de Tilsit, juillet 1807, le prince lui disait : « Je pense comme vous qu’il faut ne s’attacher dans l’introduction du Concordat qu’aux articles qui peuvent dés ce moment s’adapter aux opinions du pays et aux circonstances ot il est placé. » Beer était d’avis de prendre des mesures énergiques 4 ’égard de l’archevéque, qui s’était rendu 4 Rome. « Vos observations et les circonstances, lui écrit Talleyrand (15 février 1808), m’ont fait penser que le moment d’exécuter des changements dans l’organisation actuelle de l’archevéché n’était pas arrivé. Vous laisserez donc tout subsister dans |’état présent et vous ne ferez aucune réforme... Faites seulement en sorte que le service spirituel du diocése ne souffre pas de son absence. » I] écrivait encore (14 aotit 1810) : « Je suis faché des nouveaux motifs de plainte que donne M. l’archevéque de Bénévent... Il est bien inutile de vous dire que la fermeté a lui opposer doit étre tempérée par toutes les convenances dans les formes. »

L’ambition du gouverneur — il le disait lui-méme au prince (lettre du 28 décembre 1810) — se bornait « a faire, de la principauté de Bénévent, une Toscane en abrégé, et a faire voir qu’il n’y a point de petit Etat pour un prince éclairé, et point de petit théatre pour un agent qui veut étre digne du maitre ». Talleyrand approuva les diverses mesures de son représentant pour organiser l’instruction publique d’une maniére efficace, comme la création d’écoles primaires et d’un lycée, pour les garcons, d’écoles primaires tenues par les Ursulines, pour les filles. I] suivit cette derniére fondation avec un intérét particulier, comme le montre sa lettre du 13 mai 1807 : « Je vois avec plaisir le succés de la maisgn d’éducation des Ursulines; témoignez-leur bien toute ma

satisfaction pour le soin qu’elles prennent des jeunes personnes qui leur sont confiées. Le soin qu’on donne a l’éducation des femmes est un des plus sirs moyens de polir et d’épurer les mceurs. I] faut d’abord qu’on apprenne 4 lire, a écrire, 4 aimer |’Empereur. Vous formerez ensuite les écoles d’instruction et d’éducation plus relevées. » Dans le méme ordre d’idées, il convient de signaler l’intérét que le prince prenait 4 l’organisation d’une bibliothéque, a la création d’un musée pour « les tableaux, statues, inscriptions et autres monuments d’antiquité », 4 la reproduction par un jeune peintre francais, Chauvin, des sites et des monuments les plus curieux de la principauté, a la restauration de l’Arc de Trajan, la célébre Porte d’or, qui passe pour le plus bel arc de triomphe de l’antiquité classique, aux divers travaux d’édilité et notamment a l’érection d’une fontaine monumentale sur la piazza di Carlo Maurizio, avec cetté inscription qui était un hommage 4a la vérité : Pro publico curato bono. Pour une autre fontaine qu'il fit restaurer, Beer trouva cette jolie inscription : Naiades evo deturbante exules, Carolo Mauritio regnante reduces, « Les Naiades en exil dans le désordre des temps sont revenues sous le régne de Charles-Maurice ».

Le « régne de Charles-Maurice » fut certainement pour Bénévent, malgré toutes les difficultés et les imperfections, une époque de prospérité relative. Dans un long rapport qu’il adressait 4 l’Empereur le 21 mars 1809 et qui est l’ceuvre de Louis de Beer, Talleyrand constatait lheureuse transformation qui s’était produite en moins de trois ans dans la principauté, tant au point de vue administratif qu’au point de vue économique. Les Bénéventains en avaient conscience, et Louis de Beer, 4 qui revenait la plus grande partie du mérite, pouvait assurer le prince de l’affection de ses sujets. Celui-ci lui répondait : « Je suis vraiment touché de ce que vous me mandez de l’attachement que me témoignent les habitants de Bénévent. » (Lettre du 14 mars 1810.) Mais les malheurs de la fin de l’Empire eurent leurs répercussions 4 Bénévent comme dans tous les Etats créés par Napoléon.

TALLEYRAND PRINCE DE BENEVENT 225 Beer fit encore chanter un Je Deum, 4 la nouvelle de la bataille de Lutzen, « pour les victoires de l’Empereur », et cette fois ce fut bien fini.

Au mois de juin 1814, quand tout s’écroulait, le prince envoya a Bénévent un agent, Dumorey, avec la mission de toucher les revenus en retard de la principauté; il chargea aussi de ses intéréts financiers le chevalier Artaud de Montor, secrétaire de l’ambassade de France prés le Saint-Siége. I put recueillir ainsi plusieurs dizaines de milliers de ducats.

La question de Bénévent fut agitée au Congrés de Vienne. Murat, qui avait occupé la principauté, comptait la garder; mais le roi de Naples se perdit par ses trahisons successives. Dans sa séance du 4 juin 1815, le Congrés décida que le duché de Bénévent serait rendu au Saint-Siége. On rapporte qu’un arrangement direct entre le Saint-Siége et Talleyrand garantit a celui-ci la jouissance jusqu’a sa mort d’une partie des revenus de son ancienne principauté.

Dans ses Mémoires, Talleyrand se borne a deux courtes mentions de sa principauté italienne. Bien que |’Empereur, dit-il, ne fat qu’en partie content du traité de Presbourg, il lui donna « une grande marque de satisfaction », en le faisant prince de Bénévent. « Je dis avec plaisir que, par la, ce duché que j’ai conservé jusqu’a la Restauration, a été mis 4 l’abri de toute vexation, et méme de la conscription. » S’il est vrai que Bénévent ne donna pas de « conscrits » aux armées de YEmpire, le manque d’un contingent qui aurait été fourni par une population de quarante mille habitants environ ne dut pas appauvrir les effectifs de la Grande Armée.

D’autre part, Talleyrand rapporte que, lors des conférences d’Erfurt, un grand diner fut servi 4 part, dans une partie de chasse, pour les princes régnants; il ajoute : « Je remarque ce mot, car cette qualité fit que l’on rendit un hommage de plus a Napoléon, en y appelant le prince de Neuchatel et moi. »

Ee la signature du traité de Presbourg, qui avait termin€é d’une maniére glorieuse la campagne de 1805, Talleyrand était rentré 4 Paris; il y recut, a la fin de février 1806, une lettre dont la provenance et le sujet ne purent que le surprendre. Elle était du ministre anglais Fox, avec qui il avait eu jadis, lors de son séjour 4 Londres, des relations suivies, et qui, depuis la mort récente de William Pitt, était devenu secrétaire d’Etat pour les Affaires étrangéres. Le ministre de George III informait le ministre francais qu’on avait découvert & Londres un complot dont objet était d’assassiner l’Empereur ou, comme il l’appelait, le chef des Frangais. Talleyrand s’empressa de remercier son collégue de Londres, au nom de I’Empereur, d’une nouvelle qui aurait pu avoir les conséquences les plus graves. Ainsi furent échangés, depuis la rupture de la paix d’Amiens, les premiers rapports officiels entre Londres et Paris. N’auraient-ils pas pu devenir loccasion d’ouvertures en vue de la paix? Austerlitz semblait avoir donné a la France l’empire du continent, comme Trafalgar avait donné a l’Angleterre l’empire de la mer. N’y avait-il pas possibilité de s’entendre?

Le ministre de Napoléon en eut l’idée. Il imagina de faire

venir de Verdun, ow se trouvaient la plupart des Anglais arrétés en France en 1803, lord Seymour, comte de Yarmouth, « selgneur de haute marque et de réputation mélée, grand buveur, grand joueur, grand ami de Montrond, en compagnie de qui il se débauchaitvolontiers »; comme il était un ami personnel de Fox, il pouvait jouer le réle d’intermédiaire entre les deux gouvernements. Fox répondit a ces ouvertures en envoyant a Paris lord Lauderdale comme ambassadeur extraordinaire. Des pourparlers s’ouvrirent; mais avaient-ils des chances sérieuses d’aboutir? Pour Joseph de Maistre, il entrait « dans les vues de Bonaparte de jouer ces sortes de comédies de temps en temps ».

Parmi les nombreuses questions a résoudre, deux avaient une gravité exceptionnelle : la question du Hanovre et la question de Sicile. Le Hanovre, propriété personnelle du roi d’Angleterre, avait été occupé par la France en 1803, et Napoléon venait d’obliger tout récemment la Prusse a s’y établir. La Sicile était une portion du royaume de Naples que Napoléon avait donné a son frére Joseph; mais les Anglais s’en étaient rendus maitres et ils maintenaient a Palerme Ferdinand IV le roi détréné. Pour le Hanovre, Napoléon était tout disposé a le reprendre a la Prusse et a le restituer a |’Angleterre. Talleyrand lui préte ce raisonnement, qu’il appelle non sans raison une perfidie : « La Prusse, qui a recu par peur le Hanovre, le rendra par peur; et, quant aux équivalents qu’elle a donnés, je les compenserai par des promesses qui suffiront a l’amour-propre du cabinet, et dont le pays sera forcé de se contenter. »

Des négociations furent ouvertes en méme temps avec un envoyé d’Alexandre, M. d’Oubril; il en résulta un projet d’accord entre Paris et Pétersbourg, qui resta d’ailleurs a Pétat de projet, car le tsar refusa de le ratifier.

La mort de Fox survint d’une maniére inattendue le 13 septembre; ce fut la fin des pourparlers entre les deux pays. Le 26 septembre, Lauderdale informait Talleyrand que la conférence qu’il avait eue le jour méme avec le ministre

de |’Intérieur Champagny ne lui laissait aucun espoir de pouvoir amener a une issue favorable les négociations qui se poursuivaient avec la Grande-Bretagne et la Russie. Aussi ne lui restait-il qu’a demander ses passeports. Talleyrand lui adressa, le 30 septembre, une réponse de grand style; il faut remarquer qu’elle fut écrite 4a Mayence, quand il se trouvait avec l’Emperyeur et que la campagne de Prusse était virtuellement commencée; du moins, n’était-ce plus qu’une affaire de quelques jours.

« Sa Majesté, disait le ministre, aprés s’étre prétée, dans le désir de la paix, a toutes les propositions qui auraient pu la rendre durable et respectivement utile aux deux puissances contractantes et a leurs alliés, verra avec peine la rupture d’une négociation dont ses dispositions personnelles lui avaient fait espérer d’autre résultat... Sa Majesté ne peut voir qu’avec regret que l’Angleterre, qui pouvait illustrer sa vaste puissance par le rétablissement de la paix, dont le besoin se fait sentir 4 la génération actuelle et au peuple anglais, comme 4 tous les autres, en laisse volontairement échapper la plus belle occasion. L’avenir fera connaitre si une coalition nouvelle sera plus contraire a la France que les trois premiéres... Sa Majesté sera préte, si les négociations avec |’Angleterre doivent étre rompues, 4 les reprendre au milieu de toutes les chances des événements; elle sera préte a les rétablir sur les bases posées de concert avec Villustre ministre que l’Angleterre a perdu, et qui, n’ayant plus rien a ajouter a sa gloire pour le rapprochement des deux peuples, en avait congu l’espérance et a été enlevé au monde au milieu de son ouvrage. » M. de Champagny a été autorisé a délivrer les passeports demandés.

Lauderdale avait cru faire un geste de beau joueur en adressant 4 Champagny une épée d’acier. Champagny la renvoya. Talleyrand eut connaissance de cet incident facheux; il en écrivit 4 d’Hauterive, de Mayence, le 10 octobre : « Lord Lauderdale doit étre parti. Je ne sais pourquoi l’un a donné son é€pée et l’autre I’a refusée. D’abord, il ne fallait pas en

donner, et, puisqu’il y en avait une de donnée, il fallait la recevoir et faire un présent d’une valeur double, en objets que l’on sait faire en France et dont on n’approche pas en Angleterre, comme des bronzes ou autre chose. »

Si Fox avait vécu, l’Angleterre aurait-elle accepté les modifications que Napoléon était en train de faire subir 4 l’ancien Empire germanique et qui avaient pour résultat de le mettre comme 4 sa disposition? Certainement non. L’accalmie de quelques mois 4 peine qui sépara la campagne d’Austerlitz et la campagne d’léna fut en réalité une période grosse d’orages, d’ot: la guerre devait fatalement sortir. Talleyrand pouvait croire, dans son for intérieur, a la vertu de la modération; mais Napoléon lui ayant demandé de se faire I’agent d’une politique qui remaniait a son profit Europe centrale, on ne voit pas qu'il ait jamais contrarié en rien ses projets ambitieux. Loin de 1a; lactivité déployée par le ministre des Relations extérieures permit a ses desseins de se réaliser sans retard.

Le prince, dans ses Mémoires, mentionne par quelques mots a peine la Confédération du Rhin : « acte, dit-il, qui codta existence 4 une foule de petits Etats conservés par le recez de 1803, et que j’essayai encore une fois de sauver. Mais je réussis pour un trés petit nombre, les principaux confédérés ne voulant accepter cet acte qu’autant qu’ils seraient agrandis ». Ce fut cependant une ceuvre diplomatique ot: le génie de Talleyrand se donna librement carriére.

Quand le traité de Presbourg fit deux rois des ducs de Baviére et de Wurtemberg et un grand-duc du duc de Bade, ’équilibre séculaire du corps germanique se trouva completement modifié; il était tout naturel que ces princes, qui avaient tiré un profit immédiat de la victoire d’Austerlitz, cherchassent 4 s’appuyer sur la fortune de Napoléon de jour en jour grandissante. L’idée de grouper autour de l’Empereur les princes de l’Allemagne occidentale, comme, cent cinquante ans plus tét, Mazarin l’avait fait pour Louis XIV, avait déja été agitée, quand Talleyrand était a Vienne et a

Presbourg; mais pour l’appliquer, il valait mieux qu’il se trouvat a Paris. Les archives du ministére des Relations extérieures détenaient des documents qu’il était nécessaire d’avoir sous la main; puis, ce qui était plus précieux que les documents, c’étaient les entretiens de d’Hauterive. Cet agent excellait & mettre au point les projets de Talleyrand, ou plutét les projets que Napoléon en quelques mots rapides avait communiqués 4 son ministre. Celui-ci s’en entretenait avec d’Hauterive et les divers chefs de service; il pouvait ainsi apporter 4 l’Empereur un programme qui ne demandait plus qu’a étre exécuté. Sa réputation en augmentait d’autant, et ambition de Napoléon se trouvait satisfaite sans retard.

Voici le texte de l’un de ces remaniements territoriaux arrétés dans les bureaux de la rue du Bac aprés le retour du ministre & Paris : « Faire un nouvel Etat au nord de |’Allemagne, qui soit dans les intéréts de la France, qui garantisse la Hollande et la Flandre contre la Prusse, et Europe contre la Russie. Le noyau serait le duché de Berg, Hesse-Darmstadt, etc. Chercher en outre dans les entours tout ce qui pourrait y étre incorporé, afin de pouvoir former un million ou un million deux cent mille 4mes; y joindre, si l’on veut, le Hanovre, et dans la perspective Hambourg, Bréme, Liibeck; donner la statistique de ce nouvel Etat. »

Du cété de la Hollande, le gouvernement frangais n’avait rien a craindre; car Louis Bonaparte venait d’en étre proclamé roi le 5 juin 1806. Talleyrand avait ardemment désiré que son plus jeune frére, Boson de Talleyrand-Périgord, fat attaché a la nouvelle Cour de La Haye comme grand chambellan; le roi Louis s’y était refusé. Le remplacement de la République Batave par un royaume avec un prince francais ne changeait rien au projet de placer sous lhégémonie de. la France une partie de l’Allemagne; mais il fallait commencer par donner a Murat, en sa qualité d’époux de Caroline Bonaparte, un établissement territorial. Si Talleyrand ne fut pas mélé d’une maniére personnelle a cette derniére négociation, il approuva pleinement la facon peu ordi-

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2 ttc pie

Les signatatres de l’acte du 12 juillet 1806 étaient au nombre de seize.

Le prince, dans ses Mémoires, mentionne par quelques mots a@ peine la Confédération du Rhin : « Acte, dit-il, qui cottta Vextstence a une foule de petits Etats conservés par le recez de 1803, et que j’essayai encore une fois de sauver. Mais Je réussis pour un trés petit nombre, les principaux confédérés ne voulant accepter cet acte qu’autant qu’ils seraient agrandis. » Ce fut cependant une euvre diplomatique owt le génie de Talleyrand se donna librement carriére.

Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampes

naire dont elle avait été conduite. Le général Beurnonville s’en était chargé; le prince, qui l’avait vu 4 l’ceuvre, ne devait point oublier de mettre ce singulier négociateur dans son gouvernement provisoire, au mois d’avril 1814.

Beurnonville, qui était connu par ses gasconnades et ses €évolutions politiques, avait été chargé par Talleyrand de traiter avec le prince Guillaume pour en obtenir la cession de son duché de Nassau-Siegen; a Paris, on jugeait ce duché indispensable au nouvel Etat que l’Empereur avait résolu de former pour Mufat sous le nom de grand-duché de Berg. C’était l’époque ou le prince Murat et sa femme s’étaient, suivant le mot de Lucchesini, jetés entre les bras de M. et de Mme de Talleyrand, en tachant par toutes sortes de maniéres de gagner leur appui.

Talleyrand regoit Beurnonville avant son départ; en lui remettant le projet d’échange territorial 4 soumettre au prince Guillaume, il lui recommande de ne rien précipiter, de s’y prendre avec beaucoup de douceur. « C’est, ajoutait le ministre, une cruelle extrémité pour le chef de la maison de Nassau que d’abandonner un Etat héréditaire ow s’attachent tant de souvenirs glorieux. Sa susceptibilité peut étre extréme, sans étre exagérée; il faut la ménager et, je le répéte, mettre le temps de notre cété. » Dés le lendemain matin, Beurnonville était dans le cabinet du ministre. « Eh bien! lui dit celui-ci, avez-vous déja vu le prince Guillaume? Vous venez sans doute m’informer que vous en avez été fraichement accueilli? I] fallait nous y attendre; mais le début n’était pas grand-chose en une telle affaire; de la patience, et nous réussirons. — Pas de cela; tout est terminé : voila les doubles du traité signés par le prince. — Mais par quel miracle, et comment vous y étes-vous donc pris? — Ma foi, jai bien repassé dans mon esprit les recommandations que vous me fites hier. En vous quittant, j’allai tout droit chez le prince, que je rencontrai seul. L’occasion était 4 souhait pour lui parler d’affaires : « Prince, lui dis-je, vous savez ou « vous ne savez pas que l’Empereur a besoin de votre duché

« de Siegen. Il vous offre en échange une principauté dans « Pintérieur de Allemagne, plus forte en population et plus « riche en produits; voila le traité tout dressé. Je sais bien « que vous avez de bonnes raisons pour refuser cet arrange- «ment; mais, sacredié! vous n’étes pas le plus fort. Ainsi, « croyez-moi, faites beau c... — Et le prince a fait beau c...? « reprit froidement le ministre. — Oui, sans barguigner, et, « ma foi, je ne croyais pas en finir sitét. »

A quelque temps de 1a, Beurnonville avait fait faire de lui par Robert Lefévre un portrait dans le style théatral de l’époque; il tenait 4 la main un rouleau de papier qui portait: écrit le mot ¢raité. Talleyrand de dire alors 4 Beugnot : « Pourquoi ne pas avoir écrit sur la page blanche que le général tient 4 la main : Prince, faites beau c...? Vous étes lié avec Beurnonville; conseillez-lui donc de ne pas laisser Poceuvre imparfaite; il nous le doit, et il se le doit 4 lui-méme. »

Peu aprés, le 22 avril 1806, Beurnonville était rappelé de Pambassade de Madrid pour occuper au Luxembourg son si¢ge de sénateur. Talleyrand lui écrivait 4 ce propos : « Vos nouvelles fonctions, monsieur, vont me priver de votre correspondance; mais votre séjour a Paris me procurera habituellement des relations avec vous, et les plus rapprochées seront les plus agréables pour moi. » En revenant d’Espagne, il eut certainement l’occasion de conter au ministre, avec la liberté de langage qu’on lui connait, les scandales domestiques dont il avait été témoin a la Cour du Roi Catholique.

Tout ne se passa pas avec les futurs membres de la Confédération du Rhin comme avec le prince de Nassau-Siegen; - mais Phabileté de Talleyrand fut extréme A traiter avec eux. I] fit venir successivement les représentants des divers princes sur qui l’Empereur avait jeté les yeux. Les effrayer en leur parlant de la puissance militaire de la France, leur montrer la nécessité de se choisir un protecteur contre les représailles possibles de l’Autriche, n’était point un jeu difficile. Chacun d’eux se laissa convaincre dans des conversations privées. Ainsi le ministre signa un traité avec l’archevéque de Ratis-

LA CONFEDERATION DU RHIN 235 bonne; il en informa |’Empereur en ces termes de la flatterie la plus raffinée : « J’espérais que Votre Majesté recevrait dimanche dernier le traité 4 son diner de famille; car, quel que soit lattrait qu’ont en elles-mémes les grandes choses dont Votre Majesté est toujours occupée, je la sais cependant sensible comme nous au charme des affections qui appartiennent a tous les hommes. » Une fois qu’il eut amené les représentants des princes aux conditions qu’il voulait, Talleyrand les convoqua tous ensemble, le 12 juillet, 4 hotel des Relations extérieures, et il leur présenta un texte collectif qu’ils n’eurent d’autre ressource que de signer. La Confédération du Rhin était constituée. Une note en faisait part a l’Empereur dans ces termes emphatiques : « Cette transaction est la plus étonnante que le monde ait vue depuis cing siécles; elle entraine la dissolution d’un antique empire et en complete un autre, qui a dans le génie de son fondateur un garant de sa durée. » Berthier, prince de Neuchatel, fut chargé des ratifications, qui devaient avoir lieu a Munich le 25 juillet. Le 20, le prince de Bénévent lui adressait ses pleins pouvoirs. Louis de Périgord, fils ainé d’Archambaud, fut chargé par Berthier de rapporter a son oncle tous les papiers du traité.

Les signataires de lacte du 12 juillet 1806 étaient au nombre de seize : l’Empereur et Roi et quinze maisons souveraines de |’Allemagne occidentale et méridionale. Les territoires des quinze Etats allemands couvraient cent trente mille kilométres carrés et comptaient sept millions et demi d’habitants. Ce n’était la qu’un commencement; la Confédération devait comprendre en 1808 jusqu’a trente-sept membres. Mais Talleyrand n’était. plus alors au ministére; Pidée qu’il avait semée en 1806 avait continué a fructifier sans lui. Tant qu'il avait été rue du Bac, il n’avait point perdu de vue un systéme politique qui était en partie son ceuvre. Comme |’Electeur de Wurzbourg, ancien grand-duc de Toscane, était resté en dehors de la nouvelle Confédération, Talleyrand chargea le ministre de France de lui dire en propres termes : « La possession de Wurzbourg par un

prince étranger a la Confédération est presque incompatible avec l’existence de cette Confédération. » L’Electeur de Wurzbourg finit par se rendre 4 cet argument, qui cachait mal une menace de confiscation. Il entra dans la Confédération le 25 septembre, le jour méme ot Napoléon quittait Saint-Cloud pour commencer la campagne de Prusse.

L’établissement de la Confédération du Rhin fut certainement pour le prince de Bénévent une source d’affaires lucratives. Sainte-Foy, l’un de ses familiers, s’employa a fixer les sommes que les princes allemands devaient verser dans sa cassette personnelle, pour appartenir 4 la nouvelle combinaison politique, qui les faisait mourir d’envie. Un diplomate allemand, qui fut mélé de prés 4 ces marchés avec les princes de Empire, Gagern, a dit du ministre des Relations extérieures : « I] considérait sa haute situation comme une mine d’or. Ses complaisances devaient étre payées non en tabatiéres ou en brillants, suivant la coutume, mais en argent comptant. Qui pourrait compter les sommes qui ont ainsi coulé vers lui de la part des grandes puissances! » On pense au mot que Talleyrand dit un jour a Vitrolles : « Voyez-vous, il ne faut jamais étre pauvre diable. Moi, j’ai toujours été riche. » Barras, qui donne le détail des sommes pergues par le prince 4 cette occasion, en fixe le total 4 deux millions sept cent mille francs.

ces fructueuses négociations, il avait été question que la Prusse, qui était liée 4 la France depuis qu’elle avait accepté d’occuper le Hanovre, format a son profit une Confédération de |’Allemagne du Nord; c’eft été comme la contrepartie de la Confédération du Rhin. Le gouvernement de Berlin faisait alors de son mieux sa cour a Talleyrand. Lucchesini lui remit, de la part de son souverain, une plaque en diamants de l’ordre de l’Aigle noir, qui ne valait pas moins de seize mille écus; ce présent somptueux était une infraction aux statuts de l’ordre qui interdisaient le luxe des piaques en pierreries.

De son cété, le ministre de Prusse était l’un des hétes assidus de la rue du Bac; il écrivait, au milieu du mois de mai 1806 : « Je tache, avec mes propres moyens, d’étre plus intimement lié que jamais avec M. et Mme de Talleyrand, et, tant que ma santé et ma bourse le permettront, je me tiendrai en mesure de balancer un peu I’adresse, les assiduités et les prodigalités d’autrui. Sat sapienti! »

Mais voici que, dans les premiers jours d’aoat, des bruits circulérent a Berlin sur la rétrocession possible du Hanovre a Angleterre, dont il avait été parlé entre Talleyrand et

Lauderdale. Aussit6t, dés le 7 aoait, lordre fut donné de mettre sur le pied de guerre les deux tiers de l’armée. « Le plus grand secret, disait le ministre Haugwitz, la plus grande dissimulation étaient indispensables. » La chose cependant s’ébruita vite. Aussi, dans des notes du 26 et du 27 aoiit, Talleyrand parlait-il 4 Napoléon de « la ridicule comédie qui a été jouée a Berlin. I] est impossible de porter plus loin la crédulité et toutes les contradictions de témérité et de poltronnerie qui en sont la suite... Cette Cour, que sa faiblesse rend crédule en tout ce qui peut l’alarmer, elle ne sait ni ce qu’elle doit croire, ni ce qu’elle doit faire... ». Un nouveau ministre de Prusse, Knobelsdorff, avait remplacé Lucchesini. Bien que Joseph de Maistre tint Knobelsdorff pour « le plus misérable valet de Talleyrand », il ne fit qu’un court séjour a Paris. Le 3 octobre, le ministre de la rue du Bac adressait a |’Empereur un rapport sur les relations de la France et de la Prusse, qui annongait la guerre prochaine.

Napoléon était parti pour l’armée dés le 25 septembre. Talleyrand dut a son tour quitter Paris. I] regretta sans doute de perdre, de nouveau et pour un temps indéterminé, la société de ses amis qui fréquentaient dans la rue Roquépine le salon de M™e de Laval; il y avait rencontré récemment un jeune homme d’une vingtaine d’années, le duc Victor de Broglie, qui devait étre un jour ministre des Affaires étrangéres pendant que lui-méme serait ambassadeur 4 Londres. Avant son départ, il avait enrichi sa bibliothéque d’acquisitions précieuses. Joseph Chénier, qui avait été destitué de sa place d’inspecteur de l'Université, avait vendu sa magnifique collection de livres. Le prince de Bénévent fut un de ceux qui poussérent le plus les enchéres; il était, comme on le sait, grand amateur de livres, mais avec une idée de spéculation. Quand il vendit sa bibliothéque, en avril 1811, il ne manqua certes pas de réaliser un bénéfice sur les livres de la vente Joseph Chénier.

Le prince était arrivé 4 Mayence le 7 octobre; il reprenait sa vie errante a la suite de la Grande Armée. Metternich

affirme qu’il s’opposa aussi longtemps qu’il le put a la campagne contre la Prusse, mais que la fougue de l’Empereur lemporta de nouveau sur toutes les considérations que lui présenta son ministre. I] se peut, en effet, qu’ici encore Talleyrand ait préféré, au fond de sa conscience, une politique moins agressive; certes, il ne lui aurait pas déplu de surveiller Péchiquier européen, tout en restant a Paris. Mais la campagne de 1806-1807 ne devait provoquer en lui aucune résistance aux volontés du maitre; loin de 1a, on le vit donner les mains a des mesures d’une importance capitale, dont la moindre ne fut pas sa responsabilité dans le décret du Blocus continental.

La reine Hortense eut l’occasion de voir le prince pendant son séjour a Mayence. Elle a dessiné 4 ce propos une esquisse du personnage, qui a l’avantage de le faire connaitre 4 un moment précis de sa cinquante-troisiéme année.

« Ce fut, dit-elle, pendant ce voyage [aux eaux de Wiesbaden] que je connus davantage M. de Talleyrand. Je m’étais souvent dernandé comment on pouvait juger de son esprit et lui en accorder autant, quand il le montrait si peu. Pendant des années, je l’avais vu entrer dans le salon de la Malmaison avec un air froid et nonchalant, trainant son pied, s’appuyant sur la premiere chaise et saluant 4 peine. Rarement il m’avait adressé la parole. A Mayence, au contraire, il me rechercha et fit quelques frais. J’en fus surprise, flattée méme, car les soins d’un homme qui en rend fort peu touchent toujours davantage, et je suis convaincue que sa grande réputation d’esprit tient encore plus au peu qu’il dit et qu’il dit bien qu’a ce qu’il fait de remarquable, quoique je sois loin de lui en refuser. I] est surtout remarquable par des mots heureux, un ton parfait, beaucoup de finesse pour deviner les hommes et se cacher a eux, une assurance de grand seigneur jointe 4 une paresse qui le rend d’un commerce si facile et si doux qu’elle passe aisément pour de la bonté. Indulgent pour tous les vices, patient a écouter les projets des intrigants qui agissent

pour une cause qui a des chances, il ne répond que par un sourire approbateur, n’effarouche personne et profite du succés lorsqu’il est arrivé. Les agréments de son esprit suppléent a la force d’Ame et de caractére qui lui manque, et il se trouve a la téte d’un parti dont on le croit l’auteur, tandis qu’il en est 4 peine le confident. L’attrait qu’il posséde, et qui est grand, tient beaucoup 4 la vanité des autres. J’y ai été prise moi-méme. Le jour ow il daigne vous parler, il est déja aimable et l’on est tout prés de l’aimer, s’il vous demande des nouvelles de votre santé. »

Parmi les lettres que le prince écrivit de Mayence certaines sont a citer, comme des témoignages de ses sentiments personnels pour l’Empereur. Le 13 octobre : « J’avais écrit cette lettre, et en la finissant j’allais exprimer 4 Votre Majesté toute ma tristesse d’avoir passé quatre jours sans nouvelles, lorsque jai vu arriver le courrier du prince Berthier, qui nous apporte les nouvelles des succés des troupes de Votre Majesté. Je suis bien heureux. Recevez, Sire, les plus sincéres félicitations d’un des hommes du monde qui, permettez-moi de vous le dire, vous aime le plus. »

Le 20 octobre, 4 propos des bruits qui couraient d’un attentat possible contre l’Empereur: « Tous ces récits font frémir. Mais il faut que Votre Majesté sache tout; et qui est-ce qui peut avoir le courage de le lui dire, si ce ne sont pas ceux qui l’adorent? »

Le 24 octobre : « Les victoires de Votre Majesté ont changé nos inquiétudes en allégresse; nous jouissons ici de vos triomphes et de votre gloire; mais je gémis d’étre ici dans une sorte d’impuissance de rien faire pour votre service, je suis resté seul en arriére. Quel terme Votre Majesté daignerat-elle mettre 4 mon exil? » Il s’occupe de faire imprimer les bulletins de la Grande Armée. « Présenter, dit-il, 4 Votre Majesté les bulletins de la campagne, c’est lui faire hommage de ses propres bienfaits. Je ne crois pas qu’on puisse lui offrir quelque chose de plus grand que le récit de ses exploits et le tableau de ses victoires. »

En sa qualité de ministre des Relations extérieures, le prince eut a préparer un traité avec |’Electeur de Saxe Frédéric-Auguste pour Ventrée de ce souverain dans la Confédération du Rhin, avec le titre de roi; ce traité fut signé le 11 décembre 1806.

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