FREDERIC-AUGUSTE DE SAXE
Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampes
Dans les derniers jours d’octobre, c’est-a-dire quand les journées d’Iéna et d’Auerstedt avaient réduit la Prusse aux abois, Talleyrand rejoignit l Empereur a Berlin.
Le ministre de Frédéric-Guillaume III, Haugwitz, mettait son espoir dans l’arrivée du prince. De Graudenz, le 7 novembre, il écrivait a Lucchesini : « Pourvu que M. de Talleyrand soit arrivé, je ne désespére pas que vous ne parveniez a faire naitre des idées moins impolitiques que ce terrible principe de la destruction de la Prusse pour servir de garantie au repos futur de 1a France. Ce ministre éclairé comprendra aisément que, dés que la Prusse est mise hors d’état de brider la Russie et d’en imposer 4 |’Autriche ou de servir au moins d’intermédiaire, ces deux puissances obtiendront plus de moyens et auront plus de facilités a troubler le repos de la France, quelque puissante qu’elle soit, et que unique moyen d’y pourvoir consiste dans une réunion parfaite et sincére de la Prusse avec la Ligue germanique et la France. » La thése pouvait se soutenir; mais rien ne montre que Talleyrand l’ait jamais plaidée en aucune maniére auprés de Napoléon, ni méme qu’il ait eu l’idée de le faire. Tout ce qu’il dit dans ses Mémoires du séjour qu'il fit a Berlin en méme temps que l’Empereur se réduit a ceci :
« Napoléon était déja 4 Berlin, quand il regut une proclamation du prince de la Paix qui semblait annoncer une prochaine défection de l’Espagne. II jura dés lors de détruire 4 tout prix la branche espagnole de la maison de Bourbon; et moi, je jurai intérieurement de cesser, 4 quelque prix que ce fat, d’étre son ministre dés que nous serions de retour en France. »
Qu’y a-t-il de vrai dans cette affirmation de Talleyrand d’avoir pris avec lui-méme a Berlin, au mois de novembre 1806, une décision irrévocable de ne plus étre le ministre de l’Empereur? Nul ne saurait le dire. Du moins, le doute est permis au sujet de cette phrase qui date de 1816, quand on le voit s’associer jusqu’a la fin de la campagne 4 tous les actes de Napoléon. II prétend que sa décision résulte du projet de
son maitre de détruire les Bourbons d’Espagne; on verra plus loin la part qui lui revient dans cet acte néfaste de la politique napoléonienne.
Pendant son séjour a Berlin, l’Empereur signa, le 21 novembre 1806, le décret célébre qui déclarait les iles Britanniques en état de blocus; car ce fut alors que son esprit, comme frappé de vertige, prit le parti, suivant le mot qu’il écrivait 4 son frére Joseph, de « conquérir la mer par la puissance de la terre ». Il se condamnait ainsi 4 conquérir PEurope tout entiére et 4 l’entourer d’une muraille de Chine gigantesque. Ce que cette folie devait lui cofiter, 4 lui et a la France, on ne le sait que trop.
Sur cette idée, qui allait déterminer toute sa politique future, ’Empereur ne pouvait pas ne pas consulter son ministre des Relations extérieures. Quel fut le réle de celui-ci? Loin de combattre ce dessein, il fournit 4 Napoléon une suite d’arguments qui donnaient 4 une mesure insensée une apparence de justification. Les Mémoires du prince ont un mot de blame, un seul et jeté en passant, sur «le gigantesque et désastreux systéme continental »; mais ils ne disent rien du long rapport signé par lui 4 Berlin Je 20 novembre 1806, et dont le décret impérial du lendemain ne fut que la reproduction et le résumé. De ce long rapport, qui engage 4 un si haut degré la responsabilité historique de son auteur, quelques passages doivent étre reproduits ici :
« Sire, trois siécles de civilisation ont donné a l'Europe un droit des gens que, selon l’expression d’un écrivain illustre, la nature humaine ne saurait assez reconnaitre.
« Ce droit est fondé sur le principe que les nations doivent se faire, dans la paix, le plus de bien et, dans la guerre, le moins de mal qu’il est possible.
« D’aprés la maxime que la guerre n’est point une relation d’homme a homme, mais une relation d’Etat a Etat, dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu’accidentellement non point comme hommes, non pas méme comme membres
ou sujets de l’Etat, mais uniquement comme ses défenseurs, le droit des gens ne permet pas que le droit de guerre et le droit de conquéte qui en dérive s’étendent aux citoyens paisibles et sans armes, aux habitations et aux propriétés privées, aux marchandises du commerce, aux magasins qui les renferment, aux chariots qui les transportent, aux batiments non armés qui les voiturent sur les riviéres ou sur les mers, en un mot a la personne et aux biens des particuliers.
« Ce droit né de la civilisation en a favorisé les progrés. C’est a lui que Europe a été redevable du maintien et de l’accroissement de sa prospérité, au milieu méme des guerres fréquentes qui l’ont divisée.
« L’Angleterre seule a conservé ou repris les usages des temps barbares. C’est par son refus de renoncer a la course maritime que cette pratique injuste et cruelle a été maintenue malgré la France, qui, en temps de paix et mue uniquement par des idées de justice et d’humanité, avait proposé de l’abolir.
« La France a tout fait pour adoucir du moins un mal qu'elle n’avait pu empécher. L’Angleterre a tout fait pour Pageraver...
« Sous le nom de droit de blocus, elle a inventé et mis en pratique la théorie la plus monstrueuse.
« D’aprés la raison et l’usage de tous les peuples policés, le droit de blocus n’est applicable qu’aux places fortes. L’Angleterre a prétendu l’étendre aux places de commerce non fortifiées, aux havres, a l’embouchure des rivieres...
« Contre une puissance qui méconnait a ce point toutes les idées de justice et tous les sentiments humains, que peut-on faire, sinon de les oublier un instant soi-méme pour la contraindre 4 ne les plus violer? Le droit de la défense naturelle permet d’opposer a son ennemi les armes dont il se sert, et de faire, si je puis ainsi parler, réagir contre lui ses propres fureurs et sa folie. De plus, quand les principes de la civilisation sont attaqués par des entreprises sans exemple et que Europe entiére est menacée, la préserver et la venger n’est
pas seulement un droit, c’est encore un devoir pour la puissance qui seule en a les moyens. »
Le rapport énumére ensuite une série d’arguments qui, comme plusieurs passages qui précédent, ont été reproduits a peu prés textuellement dans les considérants du décret du lendemain; puis il se termine par ces réflexions :
« Votre Majesté, je le sens, ne prendra qu’a regret de telles mesures, et je ne les propose moi-méme qu’a regret; mais la situation de l’Europe les rend nécessaires; et d’ailleurs, aussitét que l’Angleterre admettra le droit des gens que suivent universellement les peuples policés, aussit6t qu’elle reconnaitra que le droit de guerre est un et le méme sur mer que sur terre, que ce droit et celui de conquéte ne peuvent s’étendre ni aux propriétés privées, ni aux individus non armés et paisibles, et que le droit de blocus doit étre restreint aux places fortes réellement investies, ‘Votre Majesté fera cesser ces mesures rigoureuses, mais non pas injustes; car la justice entre les nations n’est que l’exacte réciprocité.
« Signé : Ch. Maur. TALLEYRAND, prince de Bénévent. — Berlin, le 20 novembre 1806. »
On est en droit de se demander si le prince n’avait pas conservé, a l’époque ow il rédigeait ses Mémoires, c’est-a-dire aprés les legons désastreuses de la Bérésina et de Waterloo, une sorte d’approbation pour la politique du Blocus continental. Il écrit, en effet, 4 propos de la guerre d’Espagne : « Le chef-d’ceuvre de la politique, 4 cette époque, aurait été d’isoler assez la Grande-Bretagne pour la laisser sans un lien quelconque avec le continent. » Oui, sans doute; mais la condition nécessaire de cet isolement était que l’Empereur, au lieu de courir aprés le mirage continental, songeat a conqueérir l’empire des mers.
Napoléon quitta Berlin le 25 novembre pour continuer sa marche vers lest. Talleyrand resta encore quelques jours dans la capitale de la Prusse; le 30 novembre, il écrivait a ’Empereur : « Deux raisons me feront quitter Berlin avec
joie. Je me rapproche de Votre Majesté; et, si aprés ce motif un autre mérite d’étre compté, je laisserai icl un grand nombre de solliciteurs qui m’obsédent et qui m’accablent. » I] rejoignit Napoléon a Posen, aujourd’hui Poznan.
En sa qualité de ministre des Relations extérieures, le prince eut a préparer un traité avec |’Electeur de Saxe Frédéric-Auguste pour l’entrée de ce souverain dans la Confédération du Rhin, avec le titre de roi; ce traité fut signé le 11 décembre 1806. Parmi les portraits d’apparat qui garnissent les murs de Valengay, on peut voir celui de Frédéric- Auguste, peint par Gérard. « J’ai cherché, avait dit le roi de Saxe 4 Talleyrand, ce qui était le moins un présent et le plus une marque d’amitié. » Le roi savait en effet qu’il devait au prince d’avoir conserve sa belle galerie de tableaux. Talleyrand a raconté cette anecdote. Denon, le directeur général des musées, convoitait pour le Louvre quelques-unes des toiles célébres de Dresde; il en avait dressé la liste, que |’Empereur montra 4 son ministre. « Si Votre Majesté, dit celui-ci, fait enlever quelques-uns des tableaux de Dresde, elle fera plus que le roi de Saxe ne s’est jamais permis de faire, car il ne se croit pas le pouvoir d’en faire placer aucun dans son palais. I] respecte la galerie comme une propriété nationale. — Oui, dit Napoléon, c’est un excellent homme; il ne faut pas lui faire de la peine. Je vais donner l’ordre de ne toucher a rien. Nous verrons plus tard. » En attendant de donner son portrait au prince de Bénévent, le roi Frédéric-Auguste fit mettre 4 sa disposition la somme d’un million. Est-il nécessaire d’ajouter qu’elle ne fut pas refusée?
pe son arrivée 4 Poznan, Talleyrand était entré en contact direct avec la plus dramatique des questions européennes, la question polonaise. On se rappelle l’impression douloureuse qu’il avait ressentie 4 dix-huit ans, quand « ce grand acte d’injustice et de spoliation » s’était accompli pour la premiére fois. Depuis 1772, la Pologne avait, en deux fois, achevé de mourir. En 1806, il y avait onze ans qu’elle avait disparu de la carte de l’Europe.
Ministre des Relations extérieures, le prince de Bénévent savait bien que, depuis la mort de la Pologne, I’équilibre du systeéme européen avait été rompu. La Pologne, par le seul fait de son existence, avait toujours rendu a la France le service précieux d’empécher le rapprochement de la Russie - et de Allemagne. La Pologne disparue, l'Europe orientale avait été le théatre d’une nouvelle distribution des forces politiques, trés dangereuse pour la paix du monde. Talleyrand avait alors une méfiance particuliére pour la Russie, « qui a tellement cherché, disait-il, A se méler A toutes les affaires des autres peuples ». Mais l’ceuvre d’iniquité n’allaitelle pas disparaitre 4 son tour? La journée d’Iéna avait fait courir un immense frisson d’espérance dans toute la Pologne
TILSIT 249 prussienne, la Pologne de Poznan (Posen), de Bydgoszcz (Bromberg), de Warszawa (Varsovie), de Gdansk (Dantzig).
Le 18 novembre, dans une dépéche a l’ambassadeur fran- ¢ais a Vienne, Talleyrand esquissait comme un premier geste pour la restauration de la Pologne. Le général Andréossy devait, en effet, proposer 4 l’Autriche d’échanger la Galicie contre la Silésie; cet échange aurait pour résultat de « rétablir dans le nord de l’Europe un systéme d’équilibre et une division d’Etats qui, sans nuire a sa puissance réelle (de la Cour de Vienne), lui éterait un voisinage (celui de la Russie) dont les conséquences ne peuvent étre ni utiles ni honorables ».
Le lendemain, le prince avait assisté, aux cétés de l’Empereur, a la réception d’une députation polonaise; il se rappelait y avoir vu Alexandre Potocki, Malachowski, Gutakowski, Dzialinski. I] avait entendu ces paroles de Napoléon : « II est de l’intérét de l’Europe, il est de l’intérét de la France que la Pologne existe. » Elles répondaient a ses sentiments personnels et a sa conception de |’équilibre européen.
A Poznan, Napoléon avait regu une nouvelle députation de Polonais; il leur avait tenu le méme langage : « Comme Empereur des Frangais, je verrai toujours avec un vif intérét le tréne de Pologne se relever et l’indépendance de cette grande nation assurer celle de ses voisins, menacée par |’ambition démesurée de la Russie. Le principe politique qui a porté la France a désavouer le partage de la Pologne lui faisant désirer son rétablissement, les Polonais peuvent toujours compter sur ma protection. »
Le 19 décembre, |’Empereur arrivait 4 Varsovie, ou déja Murat et Davout l’avaient précédé. Dans ce pays de la boue et en cette saison, les routes étaient comme impraticables; Talleyrand en fit la facheuse expérience. Sa voiture s’était tellement embourbée qu’il fallut prés de douze heures pour qu'elle pit repartir. Les soldats chargés de ce travail étaient de fort méchante humeur. « Ah! bah! disaient-ils, pourquoi diable aussi vient-il faire de la diplomatie dans un aussi mauvais chien de pays? »
Talleyrand finit par arriver 4 Varsovie; il eut pour résidence Vhétel Radziwill. En écrivant 4 son amie M™é de Vaines les mésaventures de son voyage, il lui disait que l’année précédente ses lettres venaient de Presbourg, cette année de Varsovie. « Dieu sait, ajoutait-il, d’ou je daterai l’année prochaine. Ah! mon amie, fasse le ciel que ce soit de la rue d’Anjou. »
La comtesse Potocka, née Anna Tyszkiewicz, a parlé de Talleyrand dans son réle de grand chambellan; on pourrait étre porté a loublier. Les femmes de l’aristocratie polonaise avaient été convoquées au Chateau, pour étre regues par l’Empereur. « Nous attendimes assez longtemps, dit-elle, et, s’il faut l’avouer, notre curiosité n’était pas exempte d’une certaine crainte. Tout 4 coup le silence fut troublé par une subite rumeur, les battants de la porte s’ouvrirent avec fracas, et M. de Talleyrand s’avanga, pronongant a haute et intelligible voix cette parole magique quifaisait tremblerle'monde:L’ Empereur!»
Comme le mauvais temps et |’état des routes empéchaient les mouvements des troupes, !’Empereur avait voulu qu’on s'amusat. Il fut décidé que le premier bal aurait lieu chez le prince de Bénévent. « J’avais un vif désir, écrit encore la comtesse Potocka, de voir de prés lamphitryon, qui passait pour ’homme le plus aimable et le plus spirituel de son temps; a dire vrai, il fit peu de frais pour nous paraitre tel. Les intimes affirmaient que personne n’était a la fois plus habile et plus brillant; mais, si je devais le juger d’aprés l’effet qu’il produisit alors sur moi, je dirais qu’il semblait blasé et ennuyé de tout, avide de fortune, jaloux de la faveur d’un maitre qu'il détestait, sans caractére comme sans principes, en un mot, malsain d’4me comme de figure.
« Je ne saurais rendre la surprise que j’éprouvai en le voyant s’avancer péniblement jusqu’au milieu du salon, une serviette pliée sous le bras, un plateau de vermeil a la main, et venir offrir un verre de limonade 4 ce méme monarque qu’a part lui il traitait de parvenu. »
A ce bal, PEmpereur dansa une contredanse qui servit de prétexte a sa liaison avec M™€ Walewska; on disait que
La guerre avait repris sur la basse Vistule. Napoléon, accouru de Varsovie, avait livré, le 8 février 1807, la bataille d’Eylau. De cette bataille qui ne lui valut que de maintenir ses positions, au prix de sacrifices énormes, Talleyrand dit dans ses Mémoires quelle fut « un peu gagnée »».