BATAILLE DE MARENGO
Par Frangois Lejeune, Chateau de Versailles
ra
oici le nom de Talleyrand associé pour quatorze ans
et trois mois au nom de Napoléon : sept années et
demie de faveur, un peu moins de sept années de quasi-disgrace ou de faveur intermittente.
Le Premier Consul avait un faible a l’égard de Talleyrand; c’est le mot d’un témoin qui vivait dans l’intimité de Bonaparte. Le ministre du Directoire avait deviné la fortune politique du général de l’armée d’Italie; tout récemment, il s’était donné corps et 4me au succés de la grande affaire d’ow venait de sortir le césarisme, sous une forme mal déguisée. Dés qu’il fut rentré a l’hétel de la rue du Bac, il s’empressa de tenir au nouveau maitre de la France un langage qui était en pleine harmonie avec les intentions secrétes de celui-ci. C’était la premiére fois qu’il était regu par le Premier Consul en audience particuliére.
« Citoyen Consul, lui dit-il, vous m’avez confié le ministére des Relations extérieures, et je justifierai votre confiance; mais je crois devoir vous déclarer dés a présent que je ne veux travailler qu’avec vous. I] n’y a point la de vaine fierté de ma part, je vous parle seulement dans l’intérét de la France Pour
qu’elle soit bien gouvernée, pour qu’il y ait unité d’action, il faut que vous soyez le Premier Consul, et que le Premier Consul ait dans sa main tout ce qui tient directement a la politique, c’est-a-dire les ministéres de l’Intérieur et de la Police pour les affaires du dedans, mon ministére pour les affaires du dehors, et ensuite les deux grands moyens d’exécution, la Guerre et la Marine. I] serait donc de toute convenance que les ministres de ces cing départements travaillassent avec vous seul. L’administration de la justice et le bon ordre dans les finances tiennent sans doute a la politique par une foule de liens; mais ces liens sont moins serrés. Si vous me permettez de le dire, Général, j’ajouterai qu’il conviendrait alors de donner au Second Consul, trés habile jurisconsulte, la haute main sur la justice, et au Troisitme Consul, également bien versé dans la connaissance des lois financiéres, la haute main sur les finances. Cela les occupera, cela les amusera, et vous, Général, ayant a votre disposition toutes les parties vitales du gouvernement, vous arriverez au noble but que vous vous proposez, la régénération de la France. »
Quand Talleyrand eut pris congé, Bonaparte s’adressa a son secrétaire, qui avait assisté a l’audience. « Savez-vous, Bourrienne, que Talleyrand est de bon conseil; c’est un homme d’un grand sens. — Général, c’est opinion de tous ceux qui le connaissent. — Talleyrand n’est pas maladroit, il m’a pénétré. Ce qu’il me conseille, vous savez bien que j’ai envie de le faire. Mais, encore un coup, il a raison : on marche - plus vite quand on marche seul. Lebrun est un honnéte homme, mais il n’a pas de politique dans la téte, il fait des livres. Cambacérés a trop de traditions de la Révolution. I] faut que mon gouvernement soit un gouvernement tout neuf. »
Talleyrand confirme, dans ses Mémoires, le récit de Bourrienne : « Je fis, dit-il, le jour méme de son installation une proposition qu’il [le Premier Consul] accepta avec empressement... Je dis au général Bonaparte... qu’il fallait qu’il se
réservat 4 lui seul le travail des Affaires étrangéres... On établit, dés le premier jour, que je ne travaillerais qu’avec le Premier Consul. »
Sur les rapports personnels entre le Premier Consul et le ministre des Relations extérieures, son ainé de quinze ans, la plume de Talleyrand lui-méme fournit de nombreux témoignages. II est indispensable d’en citer quelques-uns en entier; comment imaginer, en effet, tout ce que celui-ci mettait de confiance, d’abandon, de deélicate flatterie, d’admiration sincére, dans les lettres qu’il lui écrivait? C’est un ami enthousiaste, dont le dévouement est fait de la plus affectueuse estime. On ne croit pas qu’il y ait un autre exemple d’un ministre ayant jamais adressé A un chef d’Etat des lettres d’un accent si passionné. Talleyrand a écrit, 4 l’époque de la Restauration : « J’aimiais Napoléon; je m’étais attaché méme a Sa personne, malgré ses défauts; 4 son début, je m’étais senti entrainé vers lui par cet attrait irrésistible qu’un grand génie porte avec lui; ses bienfaits-avaient provoqué en moi une reconnaissance sincére. Pourquoi craindrais-je de le dire? J’avais joui de sa gloire et des reflets qui en rejaillissaient sur ceux qui l’aidaient dans sa noble tache. » Quelques exemples du langage par lequel le ministre qui « aimait Napoléon » traduisait ses sentiments auront leur intérét.
Talleyrand était resté 4 Paris pendant la campagne qui commenga par le passage du Grand-Saint-Bernard. Tombé malade, il tenait le Premier Consul au courant de son état; il lui écrivait, le 22 mai: « A présent que chaque jour me rend de la santé et des forces, je me sens prét a aller vous joindre, si vous le jugez convenable; et j’ose dire que, votre absence se prolongeant encore, je n’aurais pas seulement le désir de me trouver auprés de vous, mais j’en éprouverais le besoin. »
La grande nouvelle venait d’arriver 4 Paris : en un jour, Marengo avait terminé la campagne et permis de recouvrer VItalie du Nord. La joie et les félicitations du ministre ont un tour inimitable dans l’art de la flatterie. « Général, j’arrive
des Tuileries. L’audience des ambassadeurs ne pouvait étre plus brillante, et je n’essaierai pas plus de vous peindre I’enthousiasme des Francais, l’admiration des étrangers, que les sentiments particuliers dont m’a rempli la lecture de la lettre que vous avez écrite aux Consuls. Quel début et quel dénouement! La postérité pourra-t-elle croire aux prodiges de cette campagne? Sous quels auspices votre retour nous est promis! Il n’y a point eu d’empire qui ne fait fondé sur le merveilleux, et ici le merveilleux est la vérité. »
Pendant |’été de 1801, le ministre alla faire sa saison coutumiére aux eaux de Bourbon-l’Archambault. I] prit congé de Bonaparte par une lettre dont certaines lignes pourraient donner 4 croire qu’elle a été adressée 4 une femme aimée :
« Général, je pars avec le seul, mais bien vif regret de m’éloigner de vous.
« Le sentiment qui m’attache 4 vous, ma conviction que le dévouement de ma vie a votre destinée, aux grandes vues qui vous animent, n’est pas inutile a leur accomplissement, m’ont fait mettre au soin de ma santé un intérét que je n’avais jamais senti. Sans cette intime persuasion je renoncerais certainement a tout le bien qu’on me fait espérer du voyage que vous me permettez de faire.
« Je vous laisse souffrant aussi, et toujours rempli de cette noble passion qui ne promet aucun repos au corps ni aucun loisir 4 Ame. Je crains, je vous l’avoue, qu’il ne soit donné a aucune organisation humaine de se préter aux impulsions de cette infatigable et vraiment sublime activité dont la nature vous a doué.
« Quand ce que vous pensez, ce que vous dites et tout ce que je vous vois faire ne serait qu’un simple spectacle, je sens que l’absence que je vais faire serait pour moi la plus sensible des privations.
« Permettez-moi de vous répéter que je vous aime, que je suis affligé de partir, que j’ai la plus vive impatience de revenir prés de vous et que mon dévouement ne finira qu’avec ma vie. »
Tout en prenant douches et bains, il envoyait, le 9 juillet, un rapport sur les affaires d’Espagne; mais il hésitait sur la décision a proposer au Premier Consul. « Voila le moment, écrivait-il, ol je m’apergois bien que, depuis deux ans, je ne suis plus accoutumé a penser seul; ne pas vous voir laisse mon imagination et mon esprit sans guide. Aussi vais-je probablement €crire de bien pauvres choses; mais ce n’est pas ma faute, je ne suis pas complet quand je suis loin de vous. »
Dans sa ville d’éaux, le ministre apprenait qu’il n’y avait point eu de parade, que le Général n’avait point recu les ambassadeurs. « I] faut, lui écrivait-il, que vous soyez véritablement souffrant; cela me consterne. Je ne peux pas me faire a Pidée de voir la douleur approcher de vous, premiérement parce que je vous aime, et ensuite, parce que, étant l’étre le mieux-organisé pour tous les bonheurs, vous seriez de tous le plus a plaindre... Je n’aime point votre bibliothéque, vous y étes trop longtemps, je la crois humide; les rez-de-chaussée ne vous valent rien, vous étes fait pour les hauteurs. »
Le Premier Consul avait montré une grande bienveillance pour les membres de la famille du ministre, sans doute en les rayant de la liste des émigrés et en leur restituant leurs biens. Comment Talleyrand a-t-il exprimé ses remerciements? I] est allé reproduire les sentiments de Sully pour Henri IV; on ne s’attendait pas a voir Bonaparte sous les aspects du Béarnais, ni Talleyrand sous les aspects de Maximilien de Béthune :
« Général, je suis pénétré de ce que vous venez de faire pour mes parents. La lettre que vous avez la bonté de m’écrire est a mes yeux au-dessus de tous les biens que vous m’avez faits et qu’il est en votre pouvoir de me faire. Je ne vous dis rien de ma reconnaissance, aucune expression ne pourrait la rendre. Permettez-moi d’emprunter a l’histoire d’une amitié trés célébre ce qu’un ministre d’Henri IV disait a son maitre : Depuis que je suis attaché a votre sort, je suis a vous, a la vie et a la mort. »
Bonaparte faisait un voyage en Normandie dans les pre-
miers jours de novembre 1802; il devait se trouver a Fécamp et»a Dieppe pour Vannes du 18 et du 19 Brumaire. C’étaient des jours de gloire qu’on ne manquait pas de célébrer. Deux ans plus t6t, le 10 novembre 1800, un grand banquet réunissait chez le restaurateur Rose des personnages de marque, qui avaient pris part en 1799 aux journées de Paris et de Saint-Cloud, ainsi l’ancien Directeur Sieyés, le général Murat, le vice-amiral Bruix, les citoyens Talleyrand, Duroc, Bourrienne, Volney, Regnault de Saint-Jean-d’Angély, Roederer et autres; les députés des départements dinaient dans une salle voisine. Aprés le diner, les convives des deux salles avaient passé la soirée en commun, au milieu d’une satisfaction réciproque. Mais en 1802 le cher anniversaire allait étre une féte manquée, puisque le Premier Consul ne se trouvait pas 4 Paris. « I] ne peut y avoir d’heureux 18 Brumaire a Paris en votre absence, lui écrit Talleyrand. Cette féte toute nationale, remplie de souvenirs, de sentiments, réunira toutes les personnes qui aiment leur pays et sont dévouées 4 votre gloire. Mais votre présence leur manquera, et, comme moi, ils (ste) porteront envie 4 ceux qui auront le bonheur d’étre auprés de vous.»
La proclamation de I’ Empire, dans laquelle le ministre a eu son réle, ne changea rien, comme on peut le penser, a ses sentiments personnels 4 l’égard de Napoléon. Retourne-t-il aux eaux de Bourbon-l’Archambault, il demande a |’ Empereur de continuer 4 jouir de la faveur de lui écrire d’une maniére particuliére. « Je l’ambitionne, dit-il, parce qu’elle est pour moi un plaisir et un besoin de sentiment. »
Le ministre venait d’apprendre qu’un département, « dont a peine il connaissait le nom », avait nommé candidat au Sénat conservateur. Loin de lui étre agréable, cette nouvelle lui causa une sorte de dépit; toute marque d’honneur qui ne venait pas directement de Sa Majesté lui était importune, sinon odieuse. I] le faisait comprendre a lEmpereur, en lui envoyant a ce propos toute une profession de foi : « Certainement je serai en tout temps satisfait de tout ce qui m’arrivera
par une suite de la volonté bienveillante de Votre Majesté; mais je mets une sorte de jalousie, qu’elle me doit pardonner, a n’avoir en perspective d’autres récompenses que les siennes, a ne servir qu’elle et a ne pas vouloir que son choix s’exprime a mon é€gard par une simple intervention. Votre Majesté sait, et je me plais a le lui répéter, que lassé, dégoaté de tous les systémes politiques qui ont fait la passion et le malheur de tous les Francais pendant dix ans, ce n’est que par elle et pour elle que je tiens aux institutions qu’elle a fondées. Je ne dois donc et ne peux désirer d’entrer dans aucune, qu’autant que j’y serai placé par Votre Majesté et par elle seule. » On se rappelle sans doute qu’on a déja rencontré sous la plume de Talleyrand des déclarations toutes républicaines; on sait a l’avance qu’on trouvera a I’époque de la Restauration des adhésions non moins catégoriques a la cause de la légitimité.
Faut-il citer encore une lettre que le ministre écrivait des eaux de Bourbon a |’Empereur, a I’occasion de |’anniversaire de sa naissance? Sa Majesté faisait alors un voyage dans les départements du nord de la France. Les journaux avaient parlé de ce voyage, « auquel on ne trouvait rien de semblable dans Vhistoire », comme ils auraient parlé du voyage de Louis XVI en Normandie. « Ah! s’écrie-t-il, comme les livres et les journaux ont besoin de censure! » I] demandait la permission d’ajouter 4 ses protestations de respect et de dévouement l’expression d’un attachement qu’il osait qualifier de tendre; c’était une licence qu’il hasardait dans un jour qui lui semblait permettre plus d’abandon.
On ne doit pas s’attendre a ce que Bonaparte ait employé a l’égard de Talleyrand des expressions analogues a celles dont son ministre se servait a son égard. Cela n’était ni dans son caractére ni dans son réle de chef d’Etat; mais on ne peut mettre en doute que, si l’affection n’entrait pas dans ses relations avec son ministre des Relations extérieures, il était loin de songer a dissimuler l’estime que lui inspiraient les
qualités de celui-ci; il reconnaissait en lui une sorte de supériorité et il se félicitait que ce transfuge se fat rallié 4 son gouvernement. La veille méme de J’installation officielle du Consulat définitif, le 24 décembre 1799, Bonaparte, qui était dés lors Premier Consul, parlait ainsi de Talleyrand devant Cambacérés : «Il a beaucoup de ce qu’il faut pour les négociations : l’esprit du monde, la connaissance des cours de l’Europe, de la finesse, pour ne pas dire quelque chose de plus, une immobilité dans les traits que rien ne peut altérer, enfin un grand nom. Je sais qu’il n’appartient a la Révolution que par son inconduite; Jacobin et déserteur de son ordre dans l’Assemblée constituante, son intérét nous répond de lui. »
C’est justement parce que l’intérét de Talleyrand était aux yeux du Premier Consul le garant de sa fidélité que celui-ci se préta A une démarche politique assez singuliére en elleméme. II fut informé par le ministre que Hyde de Neuville, Pun des plus actifs agents de Louis XVIII, se trouvait 4 Paris en mission secréte et qu’il désirait l’entretenir. Rendez-vous fut pris pour le 26 décembre (1799). Talleyrand alla chercher Hyde de Neuville place Vendéme et le conduisit dans sa voiture au Luxembourg. Un premier entretien eut lieu; Talleyrand n’y assista point. Le Premier Consul consentit 4 un nouveau rendez-vous pour le surlendemain. Talleyrand servit encore d’introducteur; Hyde de Neuville était accompagné cette fois du général d’Andigné, l’un des chefs des Vendéens. La conversation, 4 laquelle assista Talleyrand, avait pour objet la pacification de la Vendée; elle ne donna pas de résultat.
A cette occasion, Hyde de Neuville rapporte sur l’attitude du ministre de singuliers détails : « M. de Talleyrand, me conduisant dans sa voiture la premiére fois que je vis Bonaparte, affecta de me parler, presque avec amour, de Son Altesse Royale Monsieur.
« I] me dit, en me parlant du Premier Consul : « S’il passe « une année, il ira loin. C’est un homme qui se croit maitre de
Napoléon travaillait avec ses ministres sous les ombrages du parc
de Saint-Cloud.