LES OMBRAGES DE SAINT-CLOUD
Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampes
TALLEYRAND ET LE PREMIER CONSUL 19g
« la fortune, et dont l’étonnante confiance en son étoile inspire «a ses partisans une aussi étonnante sécurité. — Mais « croyez-vous que le présent puisse déraciner l’avenir? repris- « je. — Personne, me dit-il, n’a le secret de l’avenir. » M. de Talleyrand ajouta que Bonaparte pouvait seul soutenir |’édifice qu’il élevait. « Son habit ne va qu’a sa taille; et voila le «danger de notre position présente.» Nous reparlames encore de Monsieur. « Qu’il sache, me dit M. de Talleyrand, « que, tout en ne pouvant servir le prince, je n’en demeure pas « moins tout dévoué a sa personne; il n’y a pas d’homme plus « aimable et plus digne d’étre aimé. » Nous faimes aisément d’accord sur ce point. »
Dans Pune de ces conversations, Talleyrand fit un retour sur lui-méme; il parla de sa jeunesse, de son infirmité, qui avait eu une si grande influence sur sa destinée : « Sans cette jambe, j’aurais probablement suivi la carriére militaire. » Il ajouta, en riant : « Qui sait? je serais peut-étre, comme vous, émigré, ou, comme vous, l’envoyé des Bourbons! »
Alors que Talleyrand parlait, avec une émotion inattendue, de ses sentiments pour Monsieur, se doutait-il que les partisans du comte d’Artois ne songeaient qu’a mettre a l’ecart Pancien évéque d’Autun dés le retour du roi en France? L’évéque d’Arras, Hilaire de Conzié, qui était émigré a Londres et qui était le principal agent en Angleterre de la politique de Monsieur, chargeait, en 1800, le comte de La Tour du Pin-Gouvernet, qui rentrait en France, d’une singulire mission auprés de Talleyrand : « I] faut le ramener a nous; il faut qu’il nous serve, qu’il engage Bonaparté a traiter avec les princes; nous le ferons connétable. — Mais pour M. de Talleyrand, que ferez-vous? — Certainement, je le servirai de tout mon cceur; il me connait; il sait que je suis incapable de lui manquer de parole. M. de La Tour du Pin peut lui dire que, si nous rentrons en France, véritablement il ne peut pas y rester; mais je lui garantis un sauf-conduit pour aller vivre en tel pays étranger qui lui conviendra le mieux. »
Le Premier Consul, on la déja vu, avait un faible pour Talleyrand. Son nom, ses origines, ses allures, son passé méme lui composaient une physionomie toute spéciale parmi les collaborateurs de l’ceuvre consulaire et le mettaient hors de pair. Le nouveau maitre de la France avait montré tout de suite qu’il était doué de cette qualité indispensable a un chef, le flair des hommes; on peut dire qu’a cet égard il ne se trompa peut-étre jamais et qu’il sut toujours mettre le vrai homme 4 la vraie place. Mais ces ministres, ces conseillers d’Etat, ces hauts fonctionnaires, quelle que fat leur capacité, étaient tous de « petites gens »; c’est le mot de Stendhal. Seul, Talleyrand était né; seul, il avait des fagons de grand seigneur. Et cela lui valait une considération toute personnelle; telles attitudes, telles réponses, qui auraient attiré a d’autres de violents coups de cavecon, lui étaient :pardonnées, parce qu’il apportait a tout ce qu’il faisait et disait des maniéres et un tour d’esprit qui n’étaient qu’a lui.
Mme de Rémusat a recueilli de Talleyrand lui-méme une anecdote caractéristique a ce sujet. Le Premier Consul attendait avec impatience le courrier qui devait apporter la nouvelle de la signature de la paix d’Amiens. Talleyrand, qui avait recu le traité, le met dans sa poche et se rend aux Tuileries pour l’expédition des affaires courantes. Il soumet divers rapports a la critique et a la signature de Bonaparte; pas un trait de son visage, perpétuellement impassible, ne peut permettre de soupgonner quoi que ce soit. Le travail est fini. Alors, avec un léger sourire : « A présent, je vais vous faire un grand plaisir; le traité est signé, et le voila. » Le Premier Consul est stupéfait. « Et comment ne me l’avez-vous pas dit tout de suite? — Ah! parce que vous ne m’auriez pas écouté sur tout le reste. Quand vous étes heureux, vous n’étes pas abordable. » Bonaparte ne se facha pas, ajoutait Talleyrand; il avait compris 4 quel point cette force dans le silence pouvait étre utile au chef de sa diplomatie.
Autre anecdote. Un jour, Napoléon travaillait avec ses ministres sous les ombrages du parc de Saint-Cloud. Tous les
ministres étaient autour de lui, sauf Talleyrand, qu’on attendait pour une affaire particuliére; ils furent congédiés avant que leur collégue se fit présenté. L’Empereur, bouillant d’impatience, se mit 4 manger rageusement des cerises qu’on venait de lui apporter. Enfin, on annonce Talleyrand; il s’avance, sans se presser, son portefeuille 4 la main. « Vous m’avez fait attendre, monsieur », dit une voix en colére. Talleyrand s’incline, et, prenant une cerise : « Sire, Votre Majesté a les plus belles cerises de son empire. » L’Empereur fut désarmé et, comme si rien ne s’était passé, on se mit au travail.
Le Premier Consul avait entrepris dés les premiers jours une ceuvre de reconstitution sociale, qui devait devenir l’un de ses grands titres de gloire. Talleyrand était le meilleur instrument qu’il pouvait désirer pour le succés de cette ceuvre; avec un pareil ministre, la chaine des temps se renouait sans effort. « I] me fallait une aristocratie, dira un jour le maitre de la France. C’est le vrai, le seul soutien d’une monarchie, son modérateur, son levier, son point résistant; l’Etat sans elle est un vaisseau sans gouvernail, un vrai ballon dans les airs. » Or, s’il voulait ramener la noblesse dans les salons des Tuileries, quel intermédiaire mieux approprié que ce personnage de haute extraction? N’était-il pas comme une réclame vivante et le meilleur ouvrier de ce travail d’amalgame et de fusion qui unissait, sous les auspices de Bonaparte, la France de l’Ancien Régime a la France de la Révolution? Ainsi plus d’un acte réparateur du gouvernement consulaire fut-il l’effet de l’influence discréte qu’il exergait sur le chef de l’Etat.
Faire renaitre 4 Paris la vie de société avec les plaisirs qu’elle avait connus jadis, g¢’avait été une des premiéres manifestations de la volonté du Premier Consul; il estimait avec raison que les moeurs contribuent autant que les institutions a la solidité d’un régime. Les bals de Opéra étaient interdits depuis dix ans; ils furent rouverts dés le mois de février 1800. Mme Bonaparte se rendit, en compagnie du général Murat et de sa femme, au premier qui fut donné. Sur
quoi, le Journal des Débats faisait cette grave remarque : « I] appartenait 4 un gouvernement fort de sa propre force de se mettre au-dessus des idées pusillanimes dont avaient été imbus, jusqu’a ce jour, les gouvernements faibles qui se sont succédé depuis 1789. »
Sous le Directoire, on se le rappelle, Talleyrand avait donné au général Bonaparte une féte magnifique, dans les salons de la rue du Bac; elle avait mis en lumiére ses qualités remarquables de maitre de maison. On les vit de nouveau au cours de la soirée qu’il donna le 6 ventdése an vill, 25 février 1800; elle eut pour cadre une grande maison de campagne de Neuilly, qui devint alors son séjour ordinaire pendant la belle saison; elle fut plus tard la propriété de Murat, puis de Louis- Philippe. Ce fut une féte d’un éclat exceptionnel; elle sembla « destinée a faire époque sous plusieurs rapports », elle révéla le dessein du Premier Consul de réunir pour les mémes plaisirs des invités de la France ancienne et de la France révolutionnaire. N’était-ce pas un moyen efficace de hAter cette réconciliation entre Frangais qu’il avait tant 4 coeur?
Bonaparte se rendit en personne 4 cette soirée. II eut le plaisir d’applaudir tous les arts et tqus les talents que le ministre avait réunis pour |’éclat de cette féte; il entendit Garat, Pancien chef des Incroyables, le chanteur le plus accompli de son temps, et Mme Walbonne, cantatrice 4 la mode; il vit Vestris, le fils du dieu de la danse, dieu lui aussi, et mademoiselle Chameroi, de Opéra, danser un pas russe et une gavotte; il applaudit La Harpe, le célébre critique, qui venait de rouvrir depuis le 18 Brumaire ses legons du Lycée et qui récita ce soir-la quelques beaux vers de sa nouvelle traduction de la Férusalem délivrée; mais ce qui lui procura une satisfaction compléte, ce fut d’apercevoir dans la foule des invités des hommes de l’ancienne Cour, des chefs vendéens accourus tout de suite au lendemain de la pacification de la Vendée, des proscrits du 18 Fructidor. Dans ce péle-méle de personnages connus, il avait remarqué le chevalier de Coigny, Yancien ami de Louis XVI; Ségur, le fils ainé du maréchal,
Pancien ambassadeur a la cour de Catherine II; La Rochefoucauld-Liancourt, l’ancien grand maitre de la garde-robe; Crillon, ancien député de la noblesse; Bernier, l’un des chefs du parti vendéen; Portalis, ’ancien membre du conseil des Anciens. I] avait mis beaucoup d’empressement 4 annoncer lui-méme a Portalis et au général Mathieu Dumas, un autre proscrit du 18 Fructidor, que deux de leurs compagnons d’infortune, Barbé-Marbois et Laffon de Ladébat, venaient d’arriver de Sinnamary a Brest.
Le ministre avait fait quelque chose de mieux que de prendre ses invités parmi tous les partis; il avait réuni dans les salons de Neuilly maintes femmes qui portaient des noms historiques, comme Mmes de Vergennes, de Castellane, d’Aiguillon, de Lameth, de Caumont, de Noailles, de Custine, de Dreux, du Clusel, de Flahaut, de Fleurieu, de Jaucourt, de Jumilhac, de La Rochefoucauld, de Ségur, de Vaines, de Witt. C’était la conquéte du faubourg Saint-Germain, conquéte précieuse entre toutes, qui commengait dans les conditions les plus flatteuses, trois mois 4 peine aprés le 18 Brumaire. Si des femmes qui appartenaient a l’élite de la société parisienne faisaient ‘adhésion au régime consulaire, n’était-il pas assuré de durer?
Le ministre des Relations extérieures était devenu comme Pordonnateur des réjouissances officielles, une maniére de tribunus voluptatum; le Premier Consul n’aurait pas pu trouver un maitre de maison qui répondit mieux 4 ses intentions. Le 19 février 1801, 4 Neuilly, Talleyrand offrit une féte magnifique 4 Bonaparte, a l’occasion de la signature de la paix de Lunéville. Esménard avait composé une piéce de vers pour la circonstance. Des hommes de tous les partis, Frangais ou étrangers, avaient été invités pour rendre hommage au grand Francais qui venait, pour la seconde fois, de faire reconnaitre a sa patrie la possession de la rive gauche du Rhin et des Pays-Bas autrichiens.
Le 8 juin, encore dans le cadre magnifique du chateau de Neuilly, nouvelle féte, qui est restée pour les contemporains
comme une merveille des Mille et une Nuits. Le roi et la reine d’Etrurie, qui voyageaient alors en France sous le nom de comte et comtesse de Livourne, étaient ce soir-la les invités du ministre. C’étaient les premiers Bourbons qui reparaissaient en France depuis la Révolution; il avait plu 4 Bonaparte d’ériger le grand-duché de Toscane en un royaume au nom antique. Talleyrand les recut avec une somptuosité digne de l’ancienne cour de Versailles. Un vaste théatre avait été construit, qui représentait la place du Palazzo Vecchio a Florence, avec la fagade du palais Pitti. La soirée s’ouvrit par un concert, ot les choeurs de Opéra, chantant en italien, alternaient avec les voix de Crescentini et de la Grassini. Des vers d’Esménard furent récités par Dazincourt. Le jeune roi, que les Parisiens appelaient irrévérencieusement le beau Léandre, a cause de ses costumes quelque peu grotesques, ouvrit le bal avec la délicieuse Pauline Leclerc. Les danseurs évoluaient dans un décor de féerie, au milieu des illuminations du parc et des splendeurs des feux d’artifice. Plusieurs milliers d’invités prirent part, dans cinq salles splendides, 4 un souper trois fois renouvelé. Aprés le depart du Premier Consul, les réjouissances se prolongérent jusqu’a l’aurore, dans le chateau et dans les allées du parc. « M. de Talleyrand, dit un invité, donna la plus belle féte que de notre Age on eft encore vue, et comme lui seul pouvait se surpasser en inventions d’élégance, d’a-propos et de somptuosité, il y parvint par des miracles inconnus jusqu’a lui. Cette féte fut réellement un chef-d’ceuvre de génie artistique et courtisanesque. »
Vraiment Talleyrand excellait 4 faire sa cour au Premier Consul. Est-il exact qu’on lui ait fabriqué des bottes rembourrées qui dissimulaient son infirmité et qu’il ait pris avec succés des legons d’équitation, pour accompagner le Premier Consul, qui sortait presque tous les jours 4 cheval?
Son frére Archambaud savait étre aussi un courtisan adroit. I] venait d’étre rayé tout récemment de la liste des émigrés, comme tant d’autres membres des anciennes familles qui
durent en quelques jours 4 Mme Bonaparte de rentrer dans leur patrie. I] féta ce retour en invitant 4 un bal ses compagnons d’infortune et des amis de l’ancienne noblesse. La femme du Premier Consul et sa fille, qui avait alors dix-sept ans, y assistérent. La future reine Hortense a relevé les noms de cinq jeunes hommes qui lui furent présentés dans cette soirée, Jean de Mun, petit-fils de Mme Helvétius, Aimé de Gontaut-Biron, Aymar de Nicolai, Just de Noailles, Charles de Choiseul-Praslin; ils devaient étre tous les cinq chambellans de l’Empereur.
Le nom de Taileyrand se trouve associé, dans les premiéres semaines du Consulat, 4 une curieuse démarche de Bonaparte. Celui-ci avait peut-étre entendu parler par sa bellefille de Mme Helvétius, la grand-mére de I’un de ses danseurs. La veuve du célébre auteur de L’Esprit était, en 1800, une vieille dame de quatre-vingt-un ans; elle représentait tout un cété du xvie siécle, car elle avait regu dans son salon Fontenelle, d’Holbach, Turgot, Franklin, Condillac, Thomas, Malesherbes. Sa maison d’Auteuil était 4 présent fréquentée par Cabanis, Volney, Destutt de Tracy. Bien que ses familiers fussent des idéologues, le Premier Consul tint 4 lui rendre visite; il se fit accompagner par Talleyrand. Comme il s’étonnait de la petitesse du jardin d’Auteuil, il s’attira de la vieille dame cette réponse charmante : « Vous ne savez pas, Général, tout le bonheur qu’on peut trouver dans trois arpents de terre. » Sage parole, dont le mégalomane et le millionnaire ne devaient guére profiter.
Quelques jours plus tard, dans la propriété de la marquise de Boufflers, qui faisait vis-a-vis 4 l’hétel de M™e Helvétius, Talleyrand recevait Bonaparte a déjeuner; il lui offrit ensuite le plaisir de la chasse. On avait laché dans le parc lapins, liévres et perdrix, que son ami Montrond avait achetés au marché de la Vallée. Le comte de Mun, racontant ces prouesses consulaires 4 son amie M™e de Staél, faisait allusion aux somptuosités de la féte de Vaux; il lui parlait de « la maison de Fouquet » en face de « la maison de Platon ».
Des raisons de service et l’intimité dont il jouissait auprés du Premier Consul rendaient fréquentes les visites de Talleyrand A la Malmaison. La jeune Hortense de Beauharnais avait vu bien des fois entrer dans le salon de sa mére. I] ne se défaisait jamais de son air froid et nonchalant; tout en trainant le pied, il s’appuyait sur la premiére chaise a sa portée; il saluait 4 peine, il ne pronongait que de rares syllabes; d’ow pouvait donc lui venir cette réputation d’esprit, alors qu’il se mettait si peu en frais pour la justifier? Toujours économe de ses paroles, il trouvait trop long de dire, dans Vintimité, le citoyen Premier Consul, le citoyen Deuxiéme Consul, le citoyen Troisiéme Consul; il les désignait familiérement par Hic, Hec, Hoc, le masculin pour Bonaparte, le féminin pour Cambacérés, le neutre pour Lebrun.
Avec les mais dont il était sir, Talleyrand ne craignait pas de sortir de sa réserve ordinaire. Il fréquentait volontiers le salon du conseiller d’Etat de Vaines, dont la femme, connue par son franc-parler, était fort en faveur auprés du Premier Consul. Dans ce salon, il retrouvait Cambacérés, Boissy d’Anglas, Siméon, Chabaud-Latour, Gallois, Emmery, Suard, Thibaudeau, Morellet, Jaucourt, Dalberg, tous personnages ralliés 4 titres divers au régime consulaire; les deux derniers allaient prendre place au premier rang de ses fidéles. A Pun des diners de M™e de Vaines, le 31 mars 1800, on parla d’un complot des Jacobins, qui avait été découvert lavant-veille; il devait éclater aussit6t aprés le départ de Bonaparte pour Parmée; les conjurés se chargeaient alors de « sauver la République ». On donnait les noms de Bernadotte, de Lucien, ministre de l’Intérieur, de Lefebvre, commandant de la place de Paris, de Fouché, ministre de la Police. Le lendemain, Talleyrand dinait 4 la Malmaison. En sortant de table, le Premier Consul eut un long téte-a-téte avec lui; il lui raconta comment Joseph s’était entremis pour tout racommoder; toutefois ne serait-il pas prudent de remplacer Fouché a la Police par un ministre plus sir? Comme successeur possible, il fut question de Pontécoulant, de Beugnot, de
Thibaudeau; mais ce projet n’eut point de suite. Talleyrand et Fouché étaient certainement les hommes du nouveau régime qui pouvaient le mieux prétendre A exercer une influence sur le chef du gouvernement. De différences de principes et d’opinions, il ne pouvait pas s’agir entre eux; comme le dit le chancelier Pasquier, l'un et l’autre avaient pris le parti de n’avoir que des principes et des opinions appropriés aux circonstances. Dans cet antagonisme latent, les meilleurs atouts se trouvaient entre les mains de Talleyrand. Sa perspicacité naturelle, aiguisée par les expériences de tout genre qu’il avait faites depuis une douzaine d’années, Pavait amené 4 comprendre, dés le premier jour, « qu’il pouvait bien convenir 4 Bonaparte d’étre l’héritier de la Révolution, mais nullement de s’en faire le continuateur ». I] était pleinement entré dans ses vues, avec d’autant plus de chances de lui plaire, que les entretiens particuliers qu’il avait avec lui sur les affaires extérieures fournissaient plus d’occasions de toucher a la situation générale de la France, de lui signaler des cas particuliers et les personnes les plus aptes en la circonstance. Son ton de grand seigneur, son art de faire éclore les idées au cours d’une conversation familiére, son habileté 4 se cantonner dans le réle d’éminence grise ne pouvaient qu’exercer sur le Premier Consul une sorte de prestige. Il faut reconnaitre que, si la stratégie de Fouché avait ses qualités propres, elle manquait 4 peu prés de toutes celles qui faisaient la supériorité de son rival; elle manquait, en particulier, de ce « parfum d’ancienne noblesse », auquel le nouveau maitre de la France se montra toujours si sensible. Les deux ministres de la rue du Bac et du quai Malaquais entretenaient en apparence de bons rapports. Talleyrand dinait chez Fouché. Ils allaient ensemble au Vaudeville — Talleyrand assista 4 une piéce de théatre qui fit courir tout Paris : Madame Angot, au sérail de Constantinople. — Is terminaient la soirée a l’hétel Marbeuf avec Sieyés et Cambacérés. Cependant, ils pouvaient se ranger dans des partis opposés; ainsi, 4 propos de la question du divorce du Premier Consul,
qui fut, pour ainsi dire, 4 ordre du jour dés son installation aux Tuileries. Les deux fréres de Bonaparte, Joseph et Lucien, le poussaient 4 rompre un mariage qui n’avait pas donné et qui ne devait pas donner d’enfants. Fouché n’était pas de cet avis; il voyait dans la santé méme de M™e Bonaparte une garantie des institutions républicaines. Talleyrand fut du parti des deux fréres.
D’ailleurs, Talleyrand et Fouché ne devaient jamais rester Pun vis-a-vis de l’autre dans une situation d’indifférence; ils passérent leur temps a4 se rapprocher et @ se repousser tour a tour; ils sentaient qu’ils avaient besoin l'un de l’autre, mais leur jalousie réciproque ne pouvait pas admettre de supériorité. Le Premier Consul était parti, au mois de mai, pour une nouvelle campagne d’Italie; que se passerait-il a Paris s'il éprouvait une défaite ou, ce qui était pis, s’il trouvait la mort sur un champ de bataille? Le bruit se répandit qu’un pacte avait été conclu, pour parer a ces événements, entre Talleyrand, Fouché et un comparse, le sénateur Clément de Ris, dont le nom est resté connu dans histoire a cause de la « ténébreuse affaire ». Mais le vainqueur de Marengo était de retour 4 Paris, dés le 2 juillet, dix-huit jours seulement aprés la grande bataille. Talleyrand, Fouché, Lucien se dénoncérent mutuellement auprés de lui et lui exposérent leurs griefs réciproques. II les laissa parler; puis il répondit a leurs récriminations en donnant a chacun son paquet et en les maintenant tous en place.
Si Talleyrand avait failli perdre 4 un moment un peu de sa faveur, il la reconquit tout a fait par une manifestation ot Fouché ne pouvait rivaliser avec lui. Le 14 juillet, le jour ou le Premier Consul célébra au Champ-de-Mars et aux Invalides la féte de la Concorde, Talleyrand donna en son honneur, dans les salons du ministére, une soirée, qui, au dire d’un témoin, « fut un chef-d’ceuvre de tact, d’a-propos et de politique ». Mme de Staél avait vainement exprimé le désir d’y assister; elle avait écrit au ministre en lui demandant un billet au nom de l’ancienne amitié, et celui-ci lui avait
répondu qu’au nom de I’ancienne amitié il la priait de ne pas venir. La Grassini, la célébre cantatrice que Bonaparte venait de ramener d’Italie, se fit entendre dans cette soirée. Tous les ordres de la société y étaient représentés, hommes politiques, écrivains, savants, artistes, soldats, seigneurs de l’ancienne cour, sans oublier les nouveaux riches, dont le maitre de la maison disait : « On voit bien qu’il n’y a pas trés longtemps qu’ils marchent sur du parquet. » Le Premier Consul répondit aux attentions de son ministre par une bienveillance et une sorte de coquetterie a l’égard des assistants qui n’étaient pas dans sa maniére de tous les jours.
Le 1&7 novembre 1800, une brochure, Paralléle entre César, Cromwell, Monk et Bonaparte, produisait dans l’opinion publique une émotion profonde. Lancée par Lucien, elle posait nettement la question de lhérédité; mais c’était un coup d’épée prématuré. Bonaparte fut obligé de désavouer son frére; il dissimula sa disgrace sous une ambassade fastueuse, en l’envoyant a Madrid. Le jour ot cette nouvelle fut rendue publique, Fouché donnait un diner d’apparat; Talleyrand était parmi les convives. Les deux rivaux ne purent que se féliciter du renvoi de leur ennemi commun; est-ce que Talleyrand ne traitait pas Lucien de grand estafier?
Le complot qui cotta la vie 4 Aréna, Ceracchi, Topino- Lebrun et Demerville, passa, aux yeux de certains, pour avoir été inventé de toutes piéces par Talleyrand et Bourrienne; c’était un moyen de faire exclure Fouché du ministére, en montrant que sa vigilance était en défaut. Quelques semaines plus tard, dans les derniers jours de novembre, Talleyrand réunissait chez lui Roederer, Dufresne, l’amiral Truguet, conseillers d’Etat, Choiseul-Praslin et Perregaux, sénateurs, Duveyrier, tribun, Fleurieu et Barbé-Marbois, deux proscrits du 18 Fructidor. Dans ce conciliabule entre neuf personnes, on mit en avant l’idée de faire destituer a la fois le ministre de la Police générale et le préfet de police, Fouché et Dubois; on leur reprochait d’avoir des attaches secrétes avec les Jacobins et d’étre partisans des deux anciens Directeurs
Gohier et Moulins, Comme on avait songé 4 les faire dénoncer par Cambacérés, on objecta que le Deuxiéme Consul leur était attaché. Bref, on ne s’arréta pas 4 un parti ferme. Sieyés manquait 4 cette réunion; mais son ombre planait sur la téte des membres qui y étaient présents.
Lors de l’explosion de la machine infernale rue Saint- Nicaise, le 24 décembre 1800, ce fut Talleyrand qui trouva le biais pour éviter les chances de faire discuter par le Tribunat les mesures de répression. « A quoi bon, dit-il, avoir un Sénat, si lon ne s’en sert pas? » L’idée, qui probablement lui avait été soufflée par Bonaparte, fit rapidement son chemin. Un sénatus-consulte condamna péle-méle cent trente individus a la déportation. Le précédent était créé; Pinstrument du sénatus-consulte se superposait a l’autorité législative; l’arbitraire, désormais, pouvait prendre .une apparence de légalité.
Il est curieux de citer quelques mots d’une lettre que le ministre écrivait au général Macdonald le 25 décembre, le lendemain méme de l’attentat :
« Je vous transmets, citoyen, les journaux du jour. Vous y lirez avec horreur la nouvelle d’un attentat médité contre le Premier Consul; les circonstances du crime vous apprendront quelle vile et exécrable espéce d’hommes en ont été les instruments. Le Génie de la France a encore une fois sauvé ses jours. Quelles que soient les conjectures qu’on formera sur la premiére impulsion, |’Europe, en apprenant que le forfait n’a pu étre commis, se convaincra de plus en plus que la destinée d’un grand homme est sous la sauvegarde méme du Ciel, qui l’a placée trop au-dessus de la portée d’une poignée de scélérats, pour qu’il lui soit donné de latteindre et d’en interrompre le cours...
« La voix publique réclame hautement un redoublement de précautions. Le Premier Consul doit cette déférence a lenthousiasme dont il est l’objet de satisfaire la sensibilité nationale, en autorisant autour de lui une plus active surveillance. »
En envoyant a Berlin, au mois de mai 1801, un rapport sur la situation générale de Paris, le ministre de Prusse Lucchesini constatait qu’il y avait des tiraillements parmi les ministres du Premier Consul. Talleyrand, aux Relations extérieures, Chaptal, 4 Il’Intérieur, Gaudin, aux F inances, Berthier, 4 la Guerre, formaient 4 eux quatre un parti : ils représentaient les constitutionnels, tandis que Fouché, a la Police, représentait les conventionnels, c’est-A-dire les Jacobins. Ce dernier crut 4 un moment qu’il allait pouvoir se défaire d’un rival dont les trames se croisaient un peu partout avec les siennes.
Au mois de juin 1802, Paris vit réapparaitre un revenant, dont la trace semblait perdue depuis le début de la Révolution, Alexandre de Calonne. C’était bien lui; car, une fois. de plus, il arrivait avec tout un programme pour I|’amélioration des finances. Sa présence dans la capitale lui avait valu un regain de popularité bien inattendu; on parlait de lui comme du ministre de demain, et les solliciteurs encombraient déja son antichambre. Fouché eut la pensée de se servir de lui pour supplanter Talleyrand; il fit parvenir au Premier Consul le programme mirifique de son protégé. La réponse fut une note insérée au Moniteur, dans laquelle le programme en question était l’objet des critiques les plus améres et complétement tourné en ridicule. Ce ne fut pas tout : un arrété d’expulswn fut pris contre le malheureux auteur. Talleyrand plaisanta son vieil ami sur ce départ forcé : « Comment, Calonne, tu aimes donc la retraite? » Cependant Calonne obtint peu aprés de rentrer 4 Paris; ce fut pour y mourir presque tout de suite.
La transformation du consulat décennal en consulat viager, qui se fit au mois d’aoit 1802, eut encore pour effet de mettre Talleyrand et Fouché dans des camps opposés. Talleyrand, d’accord avec Lucien, Roederer, Fontanes, Perregaux, poussait énergiquement a toutes les mesures qui avaient un caractére de restauration monarchique. II disait 4 Bonaparte : « Vous n’avez qu’un seul parti a prendre, celui de stabiliser le
gouvernement, rassurer les esprits sur les craintes de l’avenir, donner de la sécurité 4 ceux qui se sont dévoués pour vous... Vous n’avez qu’un moyen, celui de désigner votre successeur. Qui peut donc vous empécher de le prendre? » Joséphine ne se trompait pas sur Porigine de ces manceuvres, qui, indirectement, la visaient : « Je suis sare, disait-elle, que Talleyrand a remis & Bonaparte le plan d’une nouvelle constitution; Vhérédité y est proposée... Dans tout ceci Lucien travaille pour lui, Roederer pour Lucien, Talleyrand pour je ne sais qui; car avec lui on ne sait pas sur quoi compter. »
Pour Fouché, il ne pouvait pas renier tout son passé de Jacobin. Lorsque parut le sénatus-consulte du 16 thermidor an x (4 aoat 1802), avec l’article 42 qui établissait d’une maniére détournée le principe méme de Vhérédité, il ne cacha pas sa désapprobation. L’occasion était. bonne a Talleyrand de lui porter un coup direct. IJ lia partie avec Lucien et avec Lebrun pour le rendre suspect. Le résultat de ces intrigues, ce fut la suppression du ministére de la Police, le 14 septembre. L’ancien ministre regut comme compensation un siége au Sénat et une grosse indemnité pécuniaire; mais Talleyrand était arrivé a se débarrasser d’un rival.
Est-ce a dire que la situation de Talleyrand ne courut jamais quelque danger? Qu’il ait été surveillé par la police, qu’elle ait rendu compte de ses allées et venues, la mesure ne lui était sans doute pas spéciale, et n’est-ce pas un peu dans le réle de la police sous tous les régimes de rédiger des notes sur les hommes politiques au pouvoir? Cependant, parmi ces notes sur Talleyrand, il en est une qui n’est point exempte de gravité. Des fuites avaient été constatées dans les services de la rue du Bac. Un agent secret indiqua un moyen de remonter jusqu’a la source. Le Premier Consul devait faire une fausse confidence au ministre, en ajoutant qu il avait communiquée aussi a quelques personnes. Le ministre ne manquerait pas de transmettre le renseignement; car il était prét a rejeter la faute sur autrui, si la chose venait a se découvrir. Or, la
confidence ayant été faite 4 lui seul, il se trouverait, malgré ses dénégations, pris en flagrant délit. Un moyen de le faire tomber dans ce traquenard, ce serait que le Premier Consul s’exprimat en termes sévéres sur Fouché; les mauvais sentiments que Talleyrand avait pour son collégue |’améneraient aussitdt a répéter ces propos. On ne voit pas qu'une suite ait été donnée a cette manceuvre de police; mais il semble bien acquis que des papiers d’Etat importants sortirent de la rue du Bac en 1800 et 1801, et que le ministre lui-méme ne fut pas a Pabri de tout soupgon.
I] était dans la nature de Talleyrand d’avoir des contacts avec tout le monde; il y avait dans la politique, depuis quelques années, une telle succession de coups d’Etat de tous les genres! On n’a point oublié de quelle maniére il s’exprimait sur le compte de Monsieur au lendemain méme du 18 Brumaire. Quelques mois plus tard, il fut encore mélé a une intrigue du parti royaliste, mais toujours avec cette habileté manceuvriére qui lui permettait de donner aux divers partis des espérances ou simplement des illusions, sans jamais leur livrer de gages.
L’abbé de Montesquiou, |’un des principaux agents des Bourbons a Paris, avait regu de Milan la fameuse lettre par laquelle Louis XVIII demandait 4 Bonaparte de jouer le réle de Monk : « Nous pouvons assurer le repos de la France; je dis nous, parce que j’ai besoin de Bonaparte pour cela, et qu’il ne le pourrait pas sans moi. » Comment la faire parvenir au destinataire? Il se décida a se servir pour cette mission délicate du Consul Lebrun; Talleyrand, qu’il avait connu avant 1789 dans les rangs du clergé et ensuite a l’Assemblée constituante, l’y avait encouragé. La chose se fit au retour de la campagne de Marengo. Deux mois plus tard, au début d’octobre, Montesquiou recevait, par l’intermédiaire de Lebrun, la réponse du Premier Consul; décourageante et ironique, elle se terminait ainsi : « Sacrifiez votre intérét au repos et au bonheur de la France; histoire vous en tiendra compte. Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre
famille; je contribuerai avec plaisir a la douceur et a la tranquillité de votre retraite. »
L’agent royaliste voulut savoir s'il n’obtiendrait pas de Talleyrand quelques éclaircissements sur les desseins secrets de Bonaparte. I] le rencontra a un diner chez la duchesse de Luynes. En sortant de la salle a manger, Talleyrand, au lieu de s’installer 4 une table de jeu, conduisit Montesquiou dans un salon isolé; seule, M™€ Grand les accompagna. L’amie de Talleyrand ne cachait pas ses sympathies royalistes; en parlant de son futur mari et de Montesquiou, elle avait dit : « Je voudrais le savoir toujours en relations avec cet hommela. » Le ministre était en verve, comme cela lui arrivait souvent en sortant de table; pour commencer, il ne ménagea pas les plaisanteries et les épigrammes sur la candeur du monde royaliste; devenu plus sérieux, il donna a son ancien confrére quelques conseils utiles : « Je vous parle franchement, vous devez le voir... Tout ce qui revient de Louis XVIII est bon; tout ce qu’il a écrit est parfait. Ce qu’on lui répond engage plus la question qu’il ne la termine. Maintenez-vous donc dans cette ligne. Seulement, ne passez plus par Lebrun, qui a des maniéres trop subordonnées. I] faut trouver un moyen de remettre vous-méme a Bonaparte les lettres dont vous serez chargé pour lui. I] est bon que vous puissiez causer ensemble. Il suffira que vous lui demandiez un rendez-vous. I] m’en parlera. Mais allez toujours directement 4 lui. — Parlons franchement, interrompit Montesquiou. Sommes-nous mieux que nous n’étions? — Oui pour I’avenir, non pour le présent. Bonaparte ne songe point 4 quitter sa place; il ne cherche point non plus a l’assurer. Il ne se la laisserait point ravir; mais il n’est pas effrayé de la céder. I] veut la paix, mais c’est bien plus pour améliorer le gouvernement que pour s’y conserver; il est, en un mot, d’un caractére indépendant, plus jaloux de la gloire que des grandeurs, et 4 qui toutes les choses élevées doivent plaire. Jugez ce caractére et travaillez pour avenir. » Talleyrand termina ce singulier entretien par Péloge de Louis XVIII. Montesquiou put croire qu’une
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Le Premier Consul partait de Saint-Cloud le 24 juin 1803, pour faire dans le nord de la France et en Belgique un voyage qui devait durer jusqu’au 11 aotit. Pendant cette longue absence, al fut accompagné par le ministre des Relations extérieures.