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UN DEPART DE SAINT-CLOUD

Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampes

restauration, 4 une date plus ou moins lointaine, n’était pas une chose impossible; seulement l’intermédiaire 4 employer n’était plus le Troisitme Consul, mais bien le ministre des Relations extérieures, qui venait de s’ouvrir 4 lui avec tant de franchise.

Certes l’illusion était légitime; mais le terrible réveil quatre ans plus tard!

Moreau, que certains opposaient 4 Bonaparte, n’était-il pas a ménager? Talleyrand lui avouait un jour 4 lui-méme : « Si le mérite et les services modestes donnaient seuls des droits pour arriver au pouvoir, quel autre aurait plus de droits pour devenir un des Consuls de la République? » Avec la journée de Hohenlinden, les services modestes s’étaient transformés en des titres éclatants. Rien, disait-il alors, ne pouvait altérer « Punion si désirable entre le premier magistrat et le premier général de la République ». Le jour ou « le premier magistrat » fera arréter « le premier général », il ne fera rien pour empécher les choses de suivre leur cours.

Dans le second semestre de 1802, des bruits de la disgrace de Talleyrand circulérent a plusieurs reprises. On parlait de son remplacement par Ségur, qui avait le prestige de son ancienne ambassade en Russie, ou par Otto, qui serait rappelé de l’ambassade de Londres. On parlait encore d’un remaniement dans les ministéres, qui seraient fondus en trois grands départements : les Relations extérieures et la Marine pour Joseph, l’Intérieur et la Justice pour Lucien; les Finances et la Trésorerie pour Talleyrand. « C’est une absurdité », disait Bonaparte a Joséphine, qui redoutait le retour de Lucien aux affaires. La vérité était que le mécontentement du Premier Consul s’était porté sur les deux fréres du ministre, Archambaud et Boson; Barras prétend qu’ils étaient « connus comme des médiocrités et des nullités de notre époque les plus distinguées ».

Archambaud de Périgord appartenait, avant la Révolution, a la jeunesse dorée de la Cour et de la ville; il passait pour un

des plus beaux hommes de son temps; il était tout a fait digne, selon la duchesse d’Abrantés, d’étre a la téte de la mode. Il avait émigré dés 1790 et il avait commandé un corps au service de l’Angleterre. Sa femme, Sabine Olivier de Sénozan, qui était restée en France pour €viter la confiscation de la fortune conjugale, n’échappa point a l’échafaud; elle fut guillotinée le matin méme du g Thermidor. Lui-méme était rentré en France avant le 18 Fructidor; grace a la protection de son frére le ministre, il avait pu vivre en paix. Sa radiation de la liste des émigrés se fit seulement le 31 octobre 1800, et celle de son frére Boson le 2 novembre 1801. Lors de sa rentrée en France, il n’avait pas réglé ses comptes avec le ministére britannique, qui lui devait quelques centaines de mille livres.

Quand la paix d’Amiens eut rétabli les relations entre les deux gouvernements, Charles-Maurice adressa Archambaud au ministre Addington, avec une bonne lettre de recommandation. Addington y fit honneur, « et l’heureux Archambaud revint en France avec ses guinées, salaire de ses travaux contre-révolutionnaires obtenu par l’entremise d’un ministre républicain; voila ce qui s’appelle tirer parti de tout ». La chose s’ébruita et donna 4 rire; elle arriva 4 la connaissance du Premier Consul, qui trouva qu’elle était de mauvais goat. I] fit envoyer au beau colonel Archambaud l’ordre de s’éloigner de Paris; méme traitement pour Boson, qui avait blamé cette décision et qui, de son cété, ayant été capitaine dans Parmée anglaise, avait touché un solde de cing cents livres, porté a neuf cents « par la faveur de M. Pitt » (octobre 1802).

Quant a Charles-Maurice, il crut sage de garder le silence; mais ce silence méme indisposa Bonaparte. « Qu’attendre d’un homme, disait-il, qui n’a pas un mot a dire en faveur de sa famille? » Pendant quelque temps, il ne le vit pas d’un aussi bon ceil; toutefois il ne pouvait pas se passer de ses services.

Cette éclipse partielle de la faveur du maitre ne fut que de courte durée. Une flatterie trés adroite de Talleyrand fut

d’avoir amené les membres du corps diplomatique A se présenter en vétements de deuil a la réception du Premier Consul, quand on fut informé du décés de son beau-frére Leclerc, mort dans l’expédition de Saint-Domingue. On racontait que Bonaparte s’était jeté au cou de Talleyrand pour le remercier. Un intime du ministre lui avait dit qu’il pourrait avoir quelque peine a faire réaliser sa grande idée par les ministres étrangers. « Si j’ai quelque peine, répondit-il, ce sera pour les empécher de prendre des pleureuses. » Par une lettre du 22 nivése an XI, 12 janvier 1803, Talleyrand invitait Champagny, ambassadeur a Vienne, 4 se « conformer au rétablissement de cet usage, de tout temps commun aux agents de tous les gouvernements de |’Europe ». La durée du deuil devait étre de dix jours.

Talleyrand n’ignorait pas que, parmi les représentants de PEurope a Paris, il y en avait plusieurs qui étaient tout a sa dévotion. Tel Gallo, ’envoyé de Naples, qui ne passait pas pour un aigle, et qui espionnait ses collégues pour le compte de la rue du Bac; tel Bunau, l’envoyé de Saxe, « le plus vil des hommes », se prodiguant en flatteries intéressées; tel Azara, Pambassadeur d’Espagne, qui faisait partie du cercle intime de M™e de Talleyrand, et qui, malgré sa qualité de représentant de Sa Majesté Catholique, tournait en ridicule les vieilles monarchies; tel Lucchesini, le ministre de Prusse, trés attaché a Talleyrand a une époque ou les rapports entre Paris et Berlin étaient excellents et qui l’invitait parfois 4 faire montre de plus d’énergie dans la politique internationale : « Osez, osez, lui disait-il, il ne faut que cela dans ce siécle; pour régner en Europe, il ne faut qu’oser. » Markoff, l’envoyé du tsar, était en dehors de ce groupe de courtisans; sa maniére hautaine ne déplaisait pas toujours 4 Bonaparte, qui déclara un jour a Talleyrand : « Voyez combien il est supérieur a vous. » Sur quoi le ministre avait fait la grimace et sa femme avait pleuré a chaudes larmes.

Incident sans importance. Le Premier Consul partait de Saint-Cloud le 24 juin (1803), pour faire dans le nord de la

France et en Belgique un voyage qui devait durer jusqu’au 11 aoat. Pendant cette longue absence, il fut accompagné par le ministre des Relations extérieures. Peu aprés, il lui donnait une marque éclatante de sa faveur. Par considération pour lui, il faisait restituer au baron de Talleyrand, parent du ministre, tous ses biens qui avaient été confisqués; il accompagnait cette restitution d’une lettre fort aimable. Comme Talleyrand était bien vu, il parvint a fléchir la colére de Bonaparte contre Chateaubriand.

Celui-ci, alors secrétaire de la légation de France 4 Rome, s’était égayé, dans des lettres privées, aux dépens de son chef, hier commissaire des guerres, aujourd’hui cardinal de la sainte Eglise romaine. Ces lettres furent mises sous les yeux du Premier Consul. Son premier mouvement fut de donner Yordre de faire arréter l’impertinent .secrétaire qui avait manqué de respect 4 l’oncle Fesch. Talleyrand intervint en faveur du coupable; aprés plusieurs tentatives, il finit par obtenir son pardon.

Le ministre des Relations extérieures fit un jour au ministre de Prusse, Lucchesini, de la part du Premier Consul, une communication d’une gravité exceptionnelle. I] lui avait donné rendez-vous pour la soirée du 7 janvier (1809). Lucchesini introduit dans son cabinet, il lui demanda un secret absolu; puis, dans l’intimité du téte-a-téte, il l’entretint des moyens d’amener Louis XVIII a renoncer au tréne de France; l’idée était singuliére, aprés la réponse que Bonaparte avait faite, depuis un peu plus de deux ans, a la lettre de Louis XVIII. Quoi qu’il en fat, le concours du roi de Prusse était nécessaire dans la circonstance présente, puisque le roi de France n’habitait plus Mitau, mais qu’il s’était fixé a Varsovie, en territoire prussien. Lucchesini transmit cette conversation a son chef le comte de Haugwitz. Voici un passage de sa longue dépéche du to janvier; Talleyrand y plaide la légitimité du gouvernement consulaire, comme il plaidera, onze ans plus tard, la légitimité du gouvernement de la Restauration.

Le ministre des Relations extérieures, dit Lucchesini, « me fit sentir avantage qu’il y aurait pour le gouvernement actuel a asseoir ses droits et sa puissance sur les fondements reconnus du droit public des nations policées. Calmer les consciences timorées de plusieurs catholiques inquiets; mettre d’accord ce que quelques émigrés croient devoir encore a leurs serments et a leur honneur avec le désir qu’ont presque tous de revoir et de servir leur patrie; 6ter enfin aux malveillants le prétexte et a la puissance rivale de la France les instruments des troubles futurs : voila les buts salutaires et louables que le Premier Consul voudrait atteindre. Un sentiment mélé de compassion et d’égard pour les malheurs des princes de la maison de Bourbon, réuni a celui de la dignité d’un grand peuple longtemps gouverné par elle, a inspiré au Premier Consul la noble intention de pourvoir 4 son entretien. Le motif et la condition de ce bienfait sont, comme vous |’imaginez bien, monsieur le Comte, une renonciation libre, entiére et absolue 4 tous droits et prétentions au tréne de France et aux charges, dignités, domaines et apanages des princes de cette maison... Un des principes arrétés dans son esprit [du Premier Consul] pour l’arrangement projeté est que toutes les personnes qui composent les différentes branches francaises de la maison de Bourbon devraient renoncer au rodle humiliant de se laisser aumoéner par les puissances de lEurope, se réunir tous en un endroit plus loin que Varsovie, Moscou par exemple, pour y vivre avec la dignité convenable a leur nom. »

On sait le refus catégorique que Louis XVIII opposa a ces propositions, lorsqu’elles lui furent communiquées par le président Meyer, chargé de la régence de Varsovie. « J’ignore les vues de Dieu sur moi et sur mon peuple; mais je connais les obligations qu’il m’a imposées. Chrétien, j’en remplirai les devoirs jusqu’a mon dernier soupir; fils de saint Louis, je saural comme lui me respecter jusque dans les fers; successeur de Francois I¢', je veux toujours pouvoir dire avec lui : Tout est perdu fors l’honneur. »

Le comte de Lille n’avait pas voulu se préter au marchandage que Talleyrand lui avait fait offrir au nom du Premier Consul. Un an plus tard, un crime politique sera a l’é gard de ce prétendant obstiné une lecon terrible. Comme il s’était associé aux négociations de 1803, Talleyrand s associera au crime de 1804. L’intérét, l’ambition, la raison d’Etat liaient alors de la maniére la plus étroite le ministre des Relations extérieures et le Premier Consul.

orsque Talleyrand se réinstalla rue du Bac, au lendemain

du coup d’Etat de brumaire, les services des Relations extérieures étaient organisés d’une maniére qui devait rester la méme durant tout son ministére.

Derriére les constructions qui s’élevaient sur la rue, une volute, située en face de la porte cochére, faisait communiquer deux cours carrées, d’inégale grandeur. A gauche de la porte, un suisse de grand style, Jorris, surveillait les allées et venues. Aux visiteurs qui n’avaient pas de lettre d’audience, sa réponse €tait invariable : « Le ministre est sorti. » Pendant les sept années et demie que Talleyrand passa a l’ancien hétel Galliffet, Jorris dut changer deux fois la formule : 4 partir de juin 1802, quand les ministres recurent le titre d’Excellence, pour dire : « Son Excellence est sortie »; a partir de juin 1806, quand le ministre fut créé prince de Bénévent, pour dire : « Son Altesse Sérénissime est sortie ». — De méme, Talleyrand changea peu a peu les formules de salutation. A la formule républicaine « Salut et fraternité » il substitua en 1801 la formule « Je vous salue », qui était un premier retour au style protocolaire du passé. En 1803, il signa : « J’ai Vhonneur de vous saluer. »

Dans la partie du batiment qui séparait la seconde cour de la premiére se trouvait la division des Fonds et Comptabilité. Le chef de cette division, lors du premier ministére de Talleyrand, était M. Laforét; le ministre l’avait connu aux Etats- Unis, ow il avait eu le grade de consul général. A partir du Consulat, le chef fut M. Bresson; il était logé dans Vhétel méme; ses appartements devaient servir d’asile en 1815 au malheureux La Valette. Quand le ministre décidait de récompenser le travail supplémentaire de l'un de ses secrétaires, il lui disait : « Je crois que vous devriez faire une petite visite a M. Bresson. » Cela voulait dire qu’une gratification était préte pour lui a la division des Fonds.

Dans la premiére cour, 4 gauche, il y avait les bureaux de la Deuxiéme Division ou division du Midi; elle comprenait la correspondance politique avec l’Espagne, le Portugal, la République Helvétique, les Cours, Républiques et Etats d’Italie, et la Porte Ottomane. Le chef en était Blanc d’Hauterive; on sait qu’il avait connu Talleyrand 4 Chanteloup, chez le duc de Choiseul, et qu’il l’avait retrouvé en Amérique. Rentré en France en septembre 1797, il avait été nommé par Talleyrand sous-chef du bureau des Consulats; puis Reinhard, le successeur temporaire de Talleyrand, l’avait mis la téte de la division du Midi. La direction d’un grand service convenait bien & un agent dont le nom devait marquer dans la suite des premiers commis de la maison; il devait étre pour Talleyrand un collaborateur de tous les instants. Une méchante anecdote raconte que M. d’Hauterive entra un matin chez M. de Talleyrand, qui se livrait au charme du far niente le plus complet : « Mon prince, une lettre de l Electeur

de... — Eh bien? — II faudrait répondre. — Quoi! de ma main? — Mais oui, mon prince, un Electeur. — C’est une tyrannie... Comment! composer et écrire en méme temps! — Oui, mon prince. — Eh bien! d’Hauterive, je vais écrire,

mais dictez. » Des sourcils noirs et épais, une tenue sévére donnaient au chef de la division du Midi une apparence un peu rude.

A cet égard, le chef de la Premiére Division ou division du Nord offrait un contraste complet. Durant de Mareuil, plus tard baron d’Empire et ambassadeur a Naples, était le diplomate a la tournure élégante, aux maniéres distinguées. Mme de Rémusat, qui dinait un jour avec lui chez Mme de Vaudémont, était frappée de son affectation A copier les gestes de Talleyrand. I] fut le second du ministre dans la lucrative affaire des indemnités d’Allemagne, lors du recez de Ratisbonne. I] comptait parmi les sous-chefs de sa division un frére plus jeune, Durant André ou Durant de Saint-André; celui-ci accompagna le ministre dans la campagne de 1805, il prit part aussi a la signature de |’acte de la Confédération du Rhin.

La Premiére Division comprenait la correspondance politique avec l’Angleterre, la République Batave, les Cours de Vienne et de Berlin, l’Empire et les Etats germaniques, le Danemark, la Suéde, la Russie et les Etats-Unis.

Un informateur bien renseigné du comte d’Antraigues lui adressait de curieux renseignements sur |’entente étroite qui régnait entre le ministre et le chef de la division du Nord. D’aprés lui, Durant de Mareuil était le bras droit de Talleyrand; ils avaient de nombreux points de contact dans leurs opinions, plus encore dans leurs godits. A une époque ow la haine de l’Angleterre était le mot d’ordre de la politique étrangére, ils abhorraient 4 qui mieux mieux la perfide Albion. Durant excellait, comme d’Hauterive d’ailleurs, a mettre au net les idées du ministre. Certes, celui-ci avait prodigieusement d’esprit, beaucoup d’acquis, une grande sagacité pour sophistiquer, c’est-a-dire pour trouver des raisons a tout : il y mettait son amour-propre; mais en homme qui aimait ses aises, il redoutait 4 la mort le travail de bureau. S’agissait-il d’un projet de note de quelques lignes ou d’un projet de mémoire d’une centaine de pages, c’était toujours le méme procédé : il jetait sur le papier quelques idées, péleméle, de son écriture comme indéchiffrable, et cela seul Pexcédait. Alors intervenait Durant; il prenait ce brouillon

informe, il s’y reconnaissait aisément, il remettait le tout en ordre, il allait en causer avec le ministre, il dressait enfin la piéce, de telle maniére qu’il n’y avait plus qu’a la presenter 4 la signature. C’était bien la pensée de Talleyrand, mais la pensée dont un collaborateur intelligent et méthodique avait su faire Ja toilette. Durant de Mareuil excellait encore a rédiger chaque mois un extrait des informations caractéristiques; sur cet extrait Talleyrand composait un article pour Bonaparte. Celui-ci le gardait et le renvoyait quelquefois avec des notes.

Les bureaux de la division du Nord étaient situés dans Vhétel méme du ministre, au quatriéme étage; on y montait par un petit escalier, dans l’angle a gauche de la cour d’honneur..Au bas de cet escalier, au rez-de-chaussée, se trouvait le cabinet du ministre. I] était composé: de deux piéces; la premiére, assez grande, éclairée par une porte-fenétre donnant sur les jardins, était décorée de stucs et de boiseries d’une extréme finesse; la seconde, petite, basse et sans luxe, communiquait par un escalier intérieur avec les appartements personnels situés au premier étage.

Trois ou quatre personnes au plus composaient le secrétariat du ministre. Son principal secrétaire, en quelque sorte son chef de cabinet, s’appelait Osmond; c’était comme homme de confiance, que Talleyrand chargeait en outre de ses affaires privées; un frére d’Osmond dirigeait l’éducation de deux neveux du ministre, Louis et Edmond de Périgord, fils d’Archambaud de Talleyrand. L’ainé des deux fréres, Archambaud-Marie-Louis de Talleyrand-Périgord, né en 1784, se trouvait en 1801 a Vienne, dans l’ambassade que dirigeait Champagny. Le ministre écrivait 4a Champagny le 23 décembre 1801 : « J’ai mille remerciements a vous faire, mon cher Collégue, pour toutes les bontés que vous avez pour mon jeune neveu. Je voudrais qu’il fat 4 Vienne jusqu’au mois de mars pour beaucoup de bonnes raisons : premiérement pour étre 4 une bonne école sous tous les rapports, et vous lui donnez cet avantage; ensuite, pour ne pas étre

a Paris, qui est 4 peu prés tout ce qu’il y a de pis pour ses dix-huit ans. S’il a besoin d’argent, je vous prie de lui en donner et de tirer sur moi pour le remboursement. »

Bourjot, qui devait devenir chef de bureau a la division du Midi, Tony Reederer, fils du sénateur, Maxime de Villemarest appartenaient aussi au cabinet du ministre. C’est en vivant dans l’intimité quotidienne de Talleyrand que Villemarest a recueilli bien des anecdotes et des traits de caractére dont il a semé les quatre volumes de Monsieur de Talleyrand. Roux, connu comme homme de lettres sous le nom de Roux de Rochelle, servit aussi de secrétaire au ministre; en mai 1807, il fut nommé chef de la division du Midi, lorsque d’Hauterive passa aux Archives.

Sans avoir de situation officielle dans les bureaux des Relations extérieures, les amis de Talleyrand et ses hommes de confiance, Montrond, Sainte-Foy, Théophile Cazenove, Roux de Laborie, avaient accés A toute heure au cabinet du ministre; le valet de chambre Courtiade, qui était le gardien de ce sanctuaire, ne leur en refusait jamais la porte. Lechevalier, auteur d’un Voyage dans la Troade, était le bibliothécaire de Talleyrand; il arrivait au ministre de consulter pour des questions spéciales cet homme érudit, qui avait été l’un des compagnons de Choiseul-Gouffier lors de son voyage d’exploration en Gréce.

On doit citer encore un agent d’un rang modeste, du nom de Charpentier. Le prince de Bénévent fit faire son portrait, pour le lui offrir; quels services voulait-il ainsi récompenser? C’est un pastel qui représente le prince A micorps, en redingote, le grand carré rouge de la Légion d’honneur sur la poitrine; la téte émerge d’une ample cravate blanche; bien que I’expression du visage soit impassible comme il convient, on croit deviner un rien d’ironique dans le regard.

Talleyrand avait remarqué un jour, parmi les rapports que lui remettaient ses services, un travail dont la rédaction témoi-

gnait de qualités remarquables. Il apprit que l’auteur était M. de La Besnardiére, qui était sous-chef a la division des Consulats. La maniére de travailler de cet agent et sa personne lui valurent de devenir un collaborateur intime, au méme titre que d’Hauterive et Durant de Mareuil; il excellait, lui aussi, & deviner et a traduire la pensée du ministre. A partir de 1805 il travailla beaucoup avec Talleyrand; on le retrouvera notamment au Congrés de Vienne.

Les bureaux de la division des Relations commerciales, dite des Consulats, étaient 4 droite de la cour d’honneur, au rezde-chaussée et a l’entresol. Le chef en était M. d’Hermand, qui devait rester en place jusqu’en 1814. Ses services comprenaient les relations commerciales d’Europe et d’Ameérique, les établissements des Echelles du Levant, les Etats Barbaresques, le contentieux politique des prises. Le bureau des Passeports, ou la Chancellerie (chef, Brulé jeune), dépendait de cette division.

Sous la large votite qui longeait le batiment principal s’ouvrait a droite l’entrée qui menait dans les salons d’apparat au rez-de-chaussée et dans les grands appartements du premier. A gauche, une porte conduisait 4 divers bureaux dans les étages supérieurs. Dans cette partie de ’hétel se trouvait le bureau du Chiffre, dont le chef était un des plus vieux serviteurs de la maison, Gambier, dit Campy. Non loin de la, un service spécial réunissait trois publicistes, André d’Arbelles, Lesur, Lewis Goldsmith, celui-ci israélite d’origine anglaise; les deux premiers dirigeaient un journal, d’inspiration antianglaise, The Argus, dont le dernier était le principal rédacteur. André d’Arbelles était en faveur auprés de Talleyrand; son frére, Claude-André, avait di a cette faveur d’étre nommé en 1802 a l’évéché de Quimper. II surveillait les agissements mystérieux du comte d’Antraigues pendant le séjour que faisait 4 Dresde cet agent secret de la contrerévolution.

Lors de la crise qui l’avait amené 4 quitter la rue du Bac, au mois de juillet 1799, Talleyrand s’était rendu compte

qu'une seule chose pouvait corriger les conséquences facheuses de Vinstabilité ministérielle; « la conservation des chefs de bureau, disait-il, compose le ministére et supplée a tout ». Les divers séjours qu’il fit rue du Bac, sous le Directoire, sous le Consulat et Empire, sous la Restauration, lui permirent de voir 4 l’ceuvre ces collaborateurs qui, aprés s’étre appelés premiers commis, avaient regu le titre de chefs de division; gardiens des traditions, ils incarnaient le véritable esprit de la maison. Quand Talleyrand prononcera, le 3 mars 1838, devant ses confréres de l’Académie des Sciences morales, l’éloge du comte Reinhard, il rendra un public hommage aux qualités de ces fonctionnaires. M. Reinhard « savait combien de qualités et de qualités diverses devaient distinguer un chef de division des Affaires étrangéres. Un tact délicat lui avait fait sentir que les moeurs d’un chef de division devaient étre simples, réguliéres, retirées; qu’étranger au tumulte du monde, il devait vivre uniquement pour les affaires et leur vouer un secret impénétrable; que, toujours prét 4 répondre sur les faits et sur les hommes, il devait avoir sans cesse présents a la mémoire tous les traités, connaitre historiquement leurs dates, apprécier avec justesse leurs cétés forts et leurs cétés faibles, leurs antécédents et leurs conséquences;... que, tout en faisant usage de ces connaissances, il devait prendre garde a inquiéter l’amour-propre toujours si clairvoyant du ministre, et qu’alors méme qu'il l’entrainait 4 son opinion, son succés devait rester dans l’ombre; car il savait qu’il ne devait briller que d’un éclat réfléchi; mais il savait aussi que beaucoup de considération s’attachait naturellement 4 une vie aussi pure et aussi modeste ». Peut-étre un d’Hauterive ou un Durant de Mareuil aurait-il trouvé que le ministre prenait un certain plaisir 4 rappeler aux chefs de division que leur role était de rester dans l’ombre.

L’hétel du ministére des Relations extérieures avait pour annexe le petit hétel Maurepas, situé rue de Grenelle, n° 73 et 75; on y accédait en traversant les écuries du ministre.

C’est dans cette dépendance que se trouvait le dépét des Archives;.le chef-garde ou conservateur en était M. Caillard l’ainé, qui avait rempli diverses missions 4 Copenhague, a Pétersbourg, 4 La Haye, 4 Berlin, et qui fit Pintérim du ministére en 1801 pendant un séjour de Talleyrand aux eaux de Bourbon-l’Archambault. Caillard passait pour une maniére de sybarite, trés occupé de sa bibliothéque personnelle et de sa cave, qui pouvaient rivaliser entre elles de richesses et raretés. Le géographe Barbié du Bocage avait aussi ses bureaux dans ce batiment; c’était un « pacifiste » convaincu, car il trouvait que les conquétes de Napoléon dérangeaient trop souvent le tracé des frontiéres porté sur ses cartes. L’hétel de Maurepas contenait encore les services de M. Rosenstiel, chef du bureau du Contentieux, et ceux de M. Tessier, qui appartenait au ministére depuis le duc de Choiseul; Talleyrand l’avait chargé de diriger la formation des éléves diplomates.

Tels étaient les agents les plus en vue d’un ministére dont laction, sans cesse en mouvement, enveloppait toutes les puissances de l'Europe, ou plutét du globe. Pour une besogne aussi vaste, sait-on combien Talleyrand employait de fonctionnaires dans l’hétel de la rue du’ Bac? Exactement quarante-quatre. Faut-il compter parmi les travailleurs de la maison une petite guenon, que l’archéologue Denon avait rapportée de ses voyages et qui avait acquis un fort joli talent dans l’art de cacheter les lettres? Sur le désir de M™® Bonaparte, la gentille béte passa de la rue du Bac a la ménagerie de la Malmaison.

Dans ces premiers mois du Consulat ot l’administration de la France recut dans tous les domaines une forme nouvelle, les Relations extérieures participérent a cette ceuvre de réorganisation générale. Le 5 germinal an vit, 26 mars 1800, Talleyrand présentait au Conseil d’Etat un rapport d’ensemble sur le fonctionnement de la carriére diplomatique.

Il y disait :

« Dans tout Etat bien gouverné, il y a un esprit propre a chaque branche d’administration. Cet esprit donne de l’unité, de luniformité et une certaine énergie A la direction des affaires; il transmet la tradition des devoirs, il en perpétue le sentiment et l’observation; il attache et le corps et les individus qui en sont membres au gouvernement, comme au but vers lequel toutes les émulations se dirigent, comme A la source de tous les degrés de considération dont on ambitionne de jouir... Il n’existe qu’un moyen d’établir et de fixer dans chaque administration l’esprit qui lui est propre : ce moyen est dans un systéme de promotion sagement concu et invariablement exécuté. »

Ce rapport est par endroits I’étude psychologique du parfait diplomate :

« Il y a deux classes de qualités qui entrent dans la composition de l’esprit et de ’honneur de la profession qui fait Pobjet de cet article : les qualités de l’4me et celles de l’esprit.

« Dans la premiere classe sont : 1° la circonspection; 2° la discrétion; 3° un désintéressement a toute épreuve; 4° enfin, une certaine élévation de sentiments qui fait qu’on sent tout ce qu'il y a de grand dans la fonction de représenter sa nation au-dehors et de veiller au-dedans a la conservation de ses droits politiques.

« Dans la seconde classe sont : 1° un penchant de l’esprit pour |’étude des relations politiques; 2° la facilité nécessaire pour saisir bien et promptement les objets, car aucun état n’expose plus a des travaux instantanés et d’urgence; 3° une certaine étendue d’idées, car dans cette partie tous les détails se rattachent a un vaste ensemble.

« Il y a peut-étre encore une troisiéme classe de qualités qui participent aux deux premieres; je veux parler de tout ce qui tient a ’habileté dans l’art de traiter les affaires... Ces qualités, réunies et cultivées par la pratique, forment |’esprit et ’honneur de la profession. »

L’arrété consulaire du 23 avril 1800 donnait force de loi aux propositions de ce rapport, en fixant les grades et les trai-

tements pour les fonctionnaires des Relations extérieures, a savoir : éléve breveté, six cents francs; secrétaire de deuxiéme classe, mille; secrétaire de premiére classe, deux mille quatre cents; ministre plénipotentiaire, six mille; ambassadeur, dix mille.

Talleyrand aurait voulu rendre a son département le titre sous lequel il avait été iliustré par les Torcy, les Choiseul, les Vergennes. L’appellation de Relations extérieures, au lieu d’Affaires étrangéres, remontait au mois d’avril 1794, en pleine période révolutionnaire; pourquoi ne pas reprendre, dans les jours calmes du Consulat, le titre du passé? Talleyrand écrivit A ce sujet une lettre au Premier Consul, le 23 mai 1800, alors que celui-ci était parti pour la seconde campagne d’Italie; il donnait pour raison la confusion constante qui se faisait entre le ministére des Relations exterieures et le ministére de l’Intérieur; les étrangers conservaient dans leur langage courant l’ancien titre du département. Le ministre priait le Premier Consul d’examiner cette question, plus importante qu’elle ne paraissait au premier coup d’ceil. La lettre demeura sans réponse. Le département de la rue du Bac ne devait reprendre son ancien nom qu’aprés la chute de Empire. Quand le prince de Bénévent rentrera pour la troisiéme fois 4 l’ancien hétel Galliffet, au mois de mai 1814, il rentrera 4 l’hétel des Affaires étrangéres.

Quelle était la méthode de travail de Talleyrand? Une solide réputation de paresse l’a suivi pendant toutes les étapes de sa longue carriére; mais on a prétendu que c’était un faux paresseux et qu’il travaillait beaucoup, a sa maniére.

Les conseils qu’il avait recueillis jadis 4 Chanteloup, de la bouche méme de Choiseul, ne cessérent jamais d’étre présents 4 son esprit. « Dans mon ministére, lui avait dit ancien ministre de Louis XV, j’ai toujours plus fait travailler que je n’ai travaillé moi-méme. Il ne faut pas s’enterrer sous les papiers; il faut trouver des hommes qui les débrouillent... Il faut faire travailler ceux qui travaillent; alors la journée

a plus de vingt-quatre heures. » Cette maniére de travailler ou plutdt de faire travailler était en parfaite harmonie avec son tempérament. I] avait pour régle qu’un chef ne doit jamais rien faire de ce qu'un subalterne peut faire pour lui. Aussi réduisait-il au minimum le travail de rédaction proprement dit. On vient de voir, 4 propos de ses relations avec Durant de Mareuil, qu’il se bornait 4 donner A ses collaborateurs une idée générale du document qu’ils avaient a composer; il indiquait méme certaines formules a4 insérer dans le texte qui devait lui étre soumis. Et, de sa part, c’était a peu prés tout. « Quand on lui apportait l’ceuvre demandée, il la lisait avec attention. S’il n’en était pas pleinement satisfait, il repliait le papier et le remettait A auteur : « Ce n’est pas cela », ou : « Ce n’est pas encore cela », ou bien: « Ce n’est pas tout a fait cela », sans autre explication. II fallait deviner jusqu’a ce qu’on obtint le dernier triomphe : « C’est cela! » Napoléon a travesti la vérité, quand il a affirmé que Talleyrand ne savait pas écrire; mais il a eu pleinement raison d’ajouter qu’il avait « le talent de faire écrire et de mettre son cachet au travail d’un autre ».

L’erreur serait singuliére de se représenter Talleyrand assis a son bureau pendant de longues heures, pour rédiger comme un corps de doctrines ou pour tracer, 4 propos d’une question, tout un programme d’ensemble; sa nonchalance naturelle répugnait trop a un effort suivi et 4 des constructions savantes. Oi il montrait les meilleures qualités d’un diplomate, 4 défaut des qualités d’un vrai homme d’Etat, c’était dans sa maniére de traiter les affaires, soit en causant dans son cabinet, soit dans une conversation de salon. Ses qualités natives d’>homme du monde, qui s’étaient cultivées et raffinées a l’époque du « plaisir de vivre », trouvaient alors 4 s’employer avec autant de séduction pour les autres que de profit pour lui-méme.

Suivant quelqu’un qui I’a bien connu, «le caractére de sa conversation était la finesse et la grace. I] connaissait cet art de cacher sa pensée ou sa malice sous le voile transparent des sous-entendus, ces paroles qui laissent deviner un sens au-

dela de celui qu’elles expriment. C’était le sel le plus fin de la conversation d’autrefois, de ce temps ou la conversation était tout ’emploi de l’esprit. Le choix de ses anecdotes était heureux; il n’y faisait intervenir sa personne qu’autant que était nécessaire, et elles avaient ordinairement une application assez fine qu’il laissait deviner. Hors de ces récits, il allait rarement au-dela de deux ou trois phrases, surtout dans les sujets sérieux. I] n’entrait jamais dans une discussion, méme aux conseils; son opinion se renfermait en peu de paroles. Elles ne portaient jamais sur le fond du sujet, dont il ne s’inqui¢tait pas du tout, mais elles lui étaient dictées par quelque intention personnelle, un intérét quelconque de flatterie ou tout autre. »

S’il portait dans le monde une grande réserve, s’il ne se pressait jamais de parler et s’il ne parlait que pour dire quelque chose, il savait faire parler autrui, et il savait écouter. Sa mémoire, qui était excellente, notait les renseignements de diverse nature, politiques ou mondains, que lui fournissaient ces causeries sans apprét; elle les tenait en réserve jusqu’au jour ot ils pourraient servir 4 une négociation sérieuse.

Le succés d’une manceuvre diplomatique tient, pour une bonne part, a la sfreté des informations de celui qui la dirige. De connivence avec le directeur des postes La Valette, des agents secrets de Talleyrand arrétaient au passage des courriers de cabinet, dont ils avaient payé la trahison; ils prenaient ainsi connaissance des dépéches confidentielles, qu’on remettait ensuite dans les paquets scellés 4 nouveau. En Allemagne, nos représentants 4 Ratisbonne et a Cassel disposaient de gendarmes d’élite, qui se déguisaient en brigands pour dévaliser les courriers. Au-dela des Alpes, ces procédés étaient monnaie courante. Tous les renseignements obtenus par ces moyens malhonnétes se concentraient rue du Bac et permettaient au ministre d’avoir barre sur ceux avec qui il traitait. Communiquait-il 4 Bonaparte quelqu’une des informations ainsi obtenues, bien loin d’en indiquer la source,

il la donnait comme le fruit de ses réflexions personnelles; il indiquait ainsi la possibilité d’un fait que ses services d’espionnage lui avaient permis de connaitre comme s’étant déja produit. Peu de jours aprés, une nouvelle, cette fois officielle, annongait que la possibilité était devenue une réalité. Ainsi, 4 coup stir, le ministre acquérait la réputation d’un prophéte politique.

Quoi qu’il fit, la régle pour Talleyrand était de le faire avec une sage lenteur, Festina lente. « I] faudrait toujours, disait-il, avoir du temps de reste, et il vaut mieux remettre au lendemain ce que l’on ne peut faire aujourd’hui bien et facilement, que de faire les choses avec cette précipitation qui résulte de ce qu’on sent qu’on a trop 4 faire. » Il a écrit lui-méme : « Dans les affaires importantes, le reproche de lenteur contente tout le monde; il donne 4 ceux qui le font un air de supériorité, et a celui qui le recoit l’air de la prudence. » Quand le général Andréossy fut nommé en 1802 ambassadeur a Londres, les instructions qu’il recut des Relations extérieures lui recommandaient d’employer toujours des procédés de temporisation; elles disaient :

« Le défaut d’instructions et la nécessité de consulter son gouvernement sont toujours des excuses légitimes, et auxquelles on ne peut se refuser, pour obtenir des délais dans les transactions politiques. Vous en ferez usage méme quand vous auriez une opinion arrétée sur le sujet en question, de peur de vous compromettre ou de vous tromper. I] est peu de transactions politiques qui ne soient pas de nature a admettre des délais, et, dans |’état actuel de l’Europe, il n’y a point de délais qui puissent mettre dans un danger imminent des transactions politiques.

« Mais un négociateur ou un ministre, quelque présence d’esprit qu’il ait, et quelque expérience qu’il ait eue, peut, en donnant une réponse décisive et non pas dilatoire, faire a sa Cause et a son pays, par un moment d’oubli, un mal que plusieurs années de bons services pourraient souvent ne pas réparer.

« Ne donnez jamais de réponse directe aux propositions qui vous seront faites, ni A aucune plainte ni offre imprévue. »

Ces derniers mots rappellent le «Je verrai» cher a Louis XIV.

Certes une pareille maniére d’agir offrait beaucoup de bon quand le chef de la diplomatie était en rapports quotidiens avec Napoléon. « Le grand esprit de Napoléon et le bon sens de M. de Talleyrand, a dit un historien, semblaient faits Pun pour l’autre. Ce qu’il y avait d’inventif, de fécond, de hardi, d’impérieux dans le premier, avait besoin de ce qu’il y avait de froid, d’avisé, de str dans le second... La fougue créatrice de l’un pouvait étre heureusement tempérée par la lenteur circonspecte de l’autre.» Quand il était ambassadeur a Londres, le prince confiait 4 son amie la princesse de Vaudémont qu’on avait tort de se presser trop en toute chose; il ajoutait : « L’empereur Napoléon, qui était un homme de mouvement, me savait toujours gré de ce que je retardais Yexécution, ce qui lui donnait le temps d’abandonner des résolutions prises trop vite. » I] disait encore la méme chose sous une autre forme : « L’Empereur a été compromis le jour ou il a pu faire un quart d’heure plus tot ce que j’obtenais qu’il fit un quart d’heure plus tard. »

On sait en quels termes Talleyrand présenta 4a Champagny en 1807 les chefs de service qui allaient passer sous ses ordres, lorsque lui-méme quitta le ministére. « Monsieur, dit-il 4 son successeur, voici bien des gens recommandables, dont vous serez content. Vous les trouverez fidéles, habiles, exacts, mais, grace a mes soins, nullement zélés. » Mouvement de surprise de Champagny, et Talleyrand de continuer avec le plus grand sérieux : « Oui, monsieur. Hors quelques petits expéditionnaires, qui font, je pense, leurs enveloppes avec un peu de précipitation, tous ici ont le plus grand calme, et se sont déshabitués de l’empressement. Quand vous aurez eu a traiter un peu de temps des intéréts de Europe avec Empereur, vous verrez combien il est important de ne point se hater de sceller et d’expédier trop vite ses volontés. » Le

prince rapporta lui-méme ces paroles 4 l’Empereur et il Pamusa en lui dépeignant l’air ébahi du nouveau ministre des Relations extérieures. Cependant il est curieux d’ajouter que Napoléon lui-méme appréciait le Festina lente en matiére diplomatique. Il écrivait 4 Champagny, duc de Cadore, quand il était ministre des Relations extérieures : « Les affaires des Relations extérieures sont des affaires qui doivent se traiter longuement; vous devez toujours garder mes lettres trois ou quatre jouts sous votre chevet avant de les faire partir. » (Lettre du re? avril 1811).

Les derniéres lignes qui ont été écrites par Talleyrand, deux mois et demi avant sa mort, ont tracé le portrait du parfait ministre des Affaires étrangéres.

« Il faut, disait le prince, qu’un ministre des Affaires étrangéres soit doué d’une sorte d’instinct, qui, l’avertissant promptement, l’empéche, avant toute discussion, de jamais se compromettre. I] lui faut la faculté de se montrer ouvert en restant impénétrable, d’étre réservé avec les formes de Pabandon, d’étre habile jusque dans le choix de ses distractions; il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue, toujours naturelle et parfois naive; en un mot, il ne doit pas cesser un moment, dans les vingt-quatre heures, d’étre ministre des Affaires étrangéres.

« Cependant, toutes ces qualités, quelque rares qu’elles soient, pourraient n’étre pas suffisantes, si la bonne foi ne leur donnait une garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler ici, pour détruire un préjugé assez généralement répandu. Non, la diplomatie n’est pas une science de ruse et de duplicité. Sila bonne foi est nécessaire quelque part, c’est surtout dans les transactions politiques, car c’est elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi n’autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve; et la réserve a cela de particulier, c’est qu’elle ajoute 4 la confiance.

« Dominé par l’honneur et l’intérét de son pays, par l’hon-

neur et l’intérét du Prince, par l'amour de la liberté fondée sur Vordre et sur les droits de tous, un ministre des Affaires étrangéres, quand il sait l’étre, se trouve ainsi place dans la plus belle situation laquelle un esprit élevé puisse prétendre. »

Le portrait est beau; tracé a la fois avec ampleur et finesse, il donne au personnage qu’il décrit un air de grandeur indiscutable; mais peut-il convenir 4 un ministre des Relations extérieures du Premier Consul ou de ’Empereur? Talleyrand sans doute aurait répondu non; car, dans ce méme Eloge de M. le comte Reinhard, il a glissé cette remarque : c’était « une époque ow les talents paraissaient devoir étre d’autant moins appréciés que la guerre semblait, a elle seule, se charger de toutes les affaires ».

Si Talleyrand, suivant le jugement du chancelier Pasquier, était beaucoup moins riche de son propre fonds qu’on le suppose, s’il avait, comme compensation, le talent d’exploiter les idées des autres, ne devait-il pas bénir son étoile qui lui permettait d’avoir une place de choix auprés de Bonaparte? Il y avait certainement des heures exquises, pour le dilettante qui sommeillait en lui, a entrer en contact avec ce cerveau prodigieux, a le sentir en vibrations perpétuelles, a recueillir quelques-unes de ces idées qui enfantaient des mondes. Dans ces premiéres années du Consulat, qui furent parmi les plus glorieuses de la France et certainement les plus belles du grand homme, que devaient étre les entretiens d’un Bonaparte et d’un Talleyrand! Celui-ci avait peut-étre un réle muet, car il écoutait surtout le chef d’Etat, dont l’imagination, toujours en travail, ouvrait des perspectives sans fin. Tout en écoutant, le ministre présentait quelques objections; d’un mot parfois, il remettait les choses au point. Ses objections pouvaient étre un moyen de faire entendre des vérités assez fortes; son ami Narbonne prétendait « qu'il le fallait bien moins attribuer au sentiment de l’utilité dont elles devaient étre, qu’au plaisir qu’il trouvait a les faire passer, grace a un art de bien dire et a |’adresse de ses expressions ».

Ce qui est certain, c’est qu’aprés des conversations de ce genre Talleyrand était comme imprégné de la pensée de Napoléon; a présent qu’il l’avait retournée sous toutes ses faces, il savait comment il convenait d’en présenter tel ou tel aspect aux ministres étrangers. Dans ces entretiens diplomatiques, l’art et les graces de son langage le rendaient sans égal; mais le causeur inimitable était avant tout un écho de la pensée du maitre. Aussi Napoléon disait-il de lui, méme aprés s’en étre sépaté, que c’était un excellent ministre pour les conférences. En le comparant a un autre de ses ministres — €tait-ce Champagny, Maret ou Caulaincourt? — il s’exprimait ainsi : « L’un cause avec tant de facilité, que, cédant au désir de parler, il laisse ainsi son secret s’échapper et revient sans avoir découvert celui des autres, tandis que Talleyrand ne se laisse point pénétrer et obtient de son interlocuteur la connaissance de ce que j’ai intérét a savoir. »

I] est arrivé 4 Bonaparte d’employer Talleyrand comme un simple secrétaire, justement parce que celui-ci savait A merveille saisir et traduire sa pensée. Le Premier Consul voulait faire connaitre son sentiment au Tribunat sur un traité qui venait d’étre passé avec la Russie; il garda a cet effet Talleyrand dans son cabinet. Le ministre tenait la plume. Bonaparte dictait, avec la vivacité et les incorrections de forme qui accompagnaient toujours son débit saccadé. Talleyrand faisait par moments des observations sur l’emploi de tel ou tel mot. « Allez toujours, sauf rédaction », disait le Premier Consul. Ainsi la note qui fut lue devant le Tribunat avait été rédigée par le ministre des Relations extérieures; mais le premier jet de cette rédaction était dé 4 Bonaparte. La part de Talleyrand avait été celle d’un secrétaire attentif et intelligent.

Méneval, en sa qualité de secrétaire du portefeuille du Premier Consul et de l’Empereur, eut de fréquentes occasions d’assister a des conférences intimes entre Napoléon et son ministre des Relations extérieures; son témoignage a la valeur d’une chose qui a été vue directement.

« Napoléon, dit-il, lisait les dépéches que son ministre lui

remettait, et parlait avec détail des objets qui y étaient contenus. M. de Talleyrand paraissait l’écouter attentivement; je l’ai entendu rarement exposer ses idées; il ne répondait guére que par monosyllabes. Etait-ce circonspection ou désir de connaitre les sentiments de l’Empereur avant de s’expliquer? Quand la causerie tirait a sa fin, il arrivait quelquefois qu’une audience 4 donner appelait Napoléon ailleurs. I] quittait M. de Talleyrand en lui disant : « Vous « comprenez bien, résumez-moi cela sur le papier; je’ vais « revenir. » I] revenait une heure, deux heures aprés; M. de Talleyrand n’avait rien écrit. Alors Napoléon, sans paraitre surpris, sans se plaindre, rassemblait sur la table les papiers, dictait d’abondance ce qu’il avait 4 répondre. II chargeait ensuite son ministre d’emporter sa dictée et de la lui rapporter mise au net. Quelquefois c’était 4 moi -qu’il dictait. M. de Talleyrand, rentré chez lui, faisait appeler ses chefs de division, qui se mettaient 4 l’ceuvre. I] m’est arrivé, rarement il est vrai, de le trouver le matin couché dans une petite chambre, dans laquelle un, quelquefois deux de ses rédacteurs, debout devant un secrétaire 4 la Tronchin, mettaient la derniére main a un rapport qu’il,devait porter a l’Empereur, et qu'il copiait ensuite de sa main. II était cependant d’une indomptable paresse, mais rien ne lui codtait pour ne pas laisser s’affaiblir sa réputation d’habilete. »

On a publié trois cent trente-trois lettres de Talleyrand a Napoléon, pour la période qui s’étend entre les années 1800 et 1809. A l’exception d’une lettre écrite de Strasbourg, le 17 octobre 1805, dont il sera parlé en son temps et qui est tout un programme d’organisation politique et de remaniement de I’Europe, ces lettres ne donnent nullement le caractere d’une collaboration de leur auteur avec le chef de l’Etat. Le ministre se borne, en effet, a classer, 4 résumer les dépéches qui ont été recues par son département et a signaler les plus importantes. « J’ai l’honneur de vous envoyer... J’ai l’honneur de vous adresser les dépéches qui me sont parvenues

aujourd’hui... J’ai ’honneur de mettre sous les yeux de Votre Majesté la correspondance de mon département.» Ces formules et d’autres analogues reviennent sans cesse; elles donnent exactement le ton de la correspondance. Les lettres dont il s’agit sont précieuses, elles abondent en renseignements et attestent l’activité du secrétariat des Relations extérieures; mais elles ont 4 peu prés toutes un caractére impersonnel; elles ont pour objet d’indiquer des faits, bien rarement de suggérer des conseils, plus rarement encore d’ouvrir une discussion.

Un agent secret appréciait, en 1801, l’attitude du ministre a Pégard du Premier Consul dans les termes suivants : « S’il se maintient, c’est qu’il flatte l’orgueil et l’ambition de son maitre, dont il devine et approuve d’avance les secrétes pensées; c’est qu’il est utile, en sachant parer de formes aimables et conciliatrices un despotisme politique quelquefois un peu trop brutal. Mais s’il cessait d’étre l’agent secret d’un triomphateur, ’homme se montrerait dans toute sa médiocrité. Voila sur quoi il est important de ne point s’abuser en traitant avec un ministre, le plus grand de tous pour les roueries politiques et les bons mots. »

Chateaubriand s’est servi pour Talleyrand diplomate de cette expression : « II signait les événements, il ne les faisait pas. » A premiére vue, avec la réputation qui s’est attachée au nom du prince de Bénévent, elle parait bien dure; mais est-elle injuste, si l’on considére la période de sa vie ow il fut le ministre de Napoléon? De la paix de Campo-Formio a la paix de Tilsit, a-t-il fait autre chose qu’exécuter des décisions? Peut-étre ne les approuvait-il pas, peut-étre méme les avait-il combattues; malgré tout, au moment de la signature, il s’y conformait. Le Congrés de Vienne, l’ambassade de Londres peuvent permettre d’en appeler du jugement de Chateaubriand dans une certaine mesure; pour les années du Consulat et de l’Empire, il faut reconnaitre que les succés diplomatiques auxquels le nom du ministre est demeuré attaché furent l’ceuvre d’une épée victorieuse.

Talleyrand a écrit : « Le concordat, la paix d’Amiens, organisation politique de Italie, la médiation suisse, les premiers essais de Yétablissement du systéme fédératif allemand attestent l’activité, la sagesse et le crédit de Vadministration que j’avais formée et que je dirigeais. » La justice aurait voulu qu’a propos de ces ceuvres de paix il eft rendu hommage a la puissance de l’Empereur, car elle en fut la condition premiére. « Napoléon, a dit un historien, n’a guére négocié en sa vie qu’a coups de canon, et tous les secrétaires eussent été bons pour écrire sous la dictée de ses victoires.» En opposant les négociations des traités de Westphalie et des traités d’Utrecht aux négociations de ’époque de Napoléon, Barras a été en droit d’écrire : « Qu’y a-t-il, dans toute la diplomatie mise sous le nom de Talleyrand, autre chose que des ordres absolus donnés par la victoire et exécutés par la terreur qui suit la défaite? » En réalité, Talleyrand fut le premier commis de Napoléon aux Relations extérieures, comme Berthier le fut 4 la Guerre. Lucien Bonaparte prétendait qu’il ne fut jamais, aupreés des cours de Europe, que le porte-parole heureux de ?Empereur. ee

Certes ’habileté de Talleyrand n’est pas en cause; clle fut hors de pair a toutes les époques de sa vie, elle lui a permis de se trouver toujours dans la situation la plus favorable 4 sa fortune personnelle et a ses intéréts privés. Mais a-t-il eu le génie, tel un autre cardinal de Richelieu, qui consiste a concevoir un programme et 4 s’y tenir, en essayant de maitriser les événements, au lieu de les suivre et de les ratifier? Pour la période napoléonienne de sa carriére, on doit répondre non.

Aussi bien, quelle volonté aurait pu se mettre en travers de la volonté de Napoléon? Y a-t-il jamais eu un chef d’Etat qui ait plus gouverné par lui-méme et qui ait davantage imposé 4 tous l’exécution stricte de ses ordres?

Le ministre de Prusse Sandoz-Rollin écrivait le 31 juillet 1800 : « Le Premier Consul traite les affaires politiques comme

il traite les affaires militaires. I] veut que tout finisse et que tout céde a son impatience et a sa volonté... S’il n’hésite pas dans ses résolutions, il varie extrémement dans les objets de sa confiance; aujourd’hui,c’est un conseiller d’Etat, demain c’est un autre. Le sieur Talleyrand, qui avait d’abord été consulté sur le plan de pacification, a fait place a Roederer et a Regnault. Ce ministre n’a été appelé que pour signer et c’était l’affaire de sa place. »

Un autre ministre de Prusse, Lucchesini, entretenait un jour Talleyrand du réglement d’indemnités qui avaient été promises a son roi et au prince d’Orange; il ne put en obtenir, malgré son insistance, que « des réponses aussi vagues qu’insignifiantes ». C’est que tout dépendait du général Bonaparte. « Comme sa volonté, ajoutait-il, est la premiére et presque unique raison de tout ce qui s’arrange dans le cabinet des Tuileries, aussi longtemps que cette volonté impérieuse et puissante ne se déterminera pas a prescrire la répartition des indemnités entre les Etats prétendants, ni insinuations amicales, ni représentations diplomatiques, selon mon humble avis et d’aprés l’expérience que nous en faisons, Monseigneur le prince héréditaire d’Orange et moi, n’en accéléreront, ni n’en reculeront |’époque tant désirée. Et vous pouvez étre sir, Sire, que Talleyrand serait presque aussi embarrassé que chaque membre du corps diplomatique de Paris A nous dire d’avance si c’est demain ou dans un mois que le Premier Consul l’autorisera a ouvrir les conférences pour la conclusion de l’arrangement final. »

Une dépéche de Lucchesini entre dans de longs détails sur la maniére dont les affaires de politique internationale sont traitées en France. Deux fois par semaine, souvent méme trois fois, ’Empereur a de longues conférences avec son ministre des Relations extérieures; seule, sa « volonté de fer » décide des questions 4 examiner et des déterminations 4 prendre. « Toutes les instances ministérielles que l’on adresse au sieur de Talleyrand, ou demeurent dans le portefeuille de ce ministre, soigneux de ne pas irriter la susceptibilité du maitre

par des essais inutiles, ou en recgoivent un accueil que la prudence prescrit au sieur de Talleyrand de dissimuler ou de voiler de prétextes spécieux. » I] doit lui-méme attendre qu’une occasion, habilement saisie, lui permette d’entretenir l’Empereur de la question. « Il n’y a, j’ose le soutenir, ni zéle, ni habileté, ni courage qui ne se brise contre ce caractére d’airain. »

Méme témoignage de la part d’un observateur de la police secréte : « Bonaparte tranche partout en souverain, méme avec les cours étrangéres. Lorsqu’il arrive parfois que le grand diplomate Talleyrand veut lui objecter quelques faits, il le renvoie brusquement, en ordonnant la mise 4 exécution de ses projets. » Une femme qui fut mélée de prés a la vie du monde officiel notait sur son journal, au mois de février 1803 : « M. de Talleyrand n’a aucun crédit sur le Premier Consul. II lui faut une souplesse et une adresse infinies pour se soutenir dans sa place au milieu des boutades et des incartades du chef. » Heureusement pour Talleyrand, la nature et lusage du monde ne lui avaient ménagé ni l’habileté ni la souplesse.

Gambetta avait, parait-il, une grande admiration pour Talleyrand; s’il avait eu le temps, il en aurait écrit la vie. Mais il se serait singuliérement trompé, s’il avait soutenu cette thése qu’il lui arriva de développer un jour inter pocula, a la table du marquis du Lou : « Talleyrand faisant Bonaparte, lui écrivant tous les jours, lui apprenant la politique, la diplomatie, charmé d’abord des progrés de son éléve, ébloui ensuite, écrasé, tombant 4 genoux dans une admiration - sincére. »

Un informateur du comte d’Antraigues, qui approchait le ministre tous les jours, en tragait ce portrait : « Il a le coup d’ceil rapide, la conception nette, de l’audace dans la téte; mais il a de la faiblesse au coeur, un amour de sa place qui le rend vraiment fou dés qu’il a peur de déplaire... Toute son étude, toute sa sagacité est de deviner ce que veut Bonaparte et d’y soumettre toutes ses pensées. » On le jugeait ainsi en 1803 et en 1805, on l’avait jugé de méme deés les premiers

mois du Consulat : « Talleyrand s’est dévoué entiérement au Premier Consul, et il n’aura point d’opinion sur un objet quand il ne connaitra pas celle de ce chef de la République. » C’est la méme impression qu’il donnera pendant les sept années et demie de son ministére. I] ne cessera, dans les affaires les plus graves comme dans des questions secondaires, d’étre de l’avis de Napoléon; toujours préoccupé de deviner sa pensée, il mettra son art a lui fournir des arguments pour passer de l’idée a la réalisation.

rumaire avait purifié l’atmosphére de la France; c’était un air différent qu’on respirait au sein de la République affranchie et pacifiée. Dans les relations avec |’étranger, Talleyrand était homme de cet esprit nouveau. Quelques jours aprés sa rentrée 4 l’hétel des Relations extérieures, il faisait cette déclaration au ministre de Prusse Sandoz-Rollin : « I] ne sera plus question de tout bouleverser en faveur de quelques sophismes. Nous tacherons d’inspirer de la confiance en respectant religieusement les droits des autres gouvernements. » Sept ans plus tét, dans son mémoire du 25 novembre 1792, il avait déja exprimé la méme idée : « La véritable primatie, la seule utile et raisonnable, la seule qui convienne a des hommes libres et éclairés, est d’étre maitre chez soi et de n’avoir jamais la ridicule prétention de l’étre chez les autres. » C’était bien l’esprit qui animait alors le gouvernement; le Premier Consul le déclarait 4 la France et au monde dans sa proclamation du 25 décembre 1799, quand il disait : « La République sera imposante aux étrangers, si elle sait respecter dans leur indépendance le titre de sa propre indépendance, si ses engagements, préparés’ par la sagesse, formés par la franchise, sont gardés par la fidélité. »

Le lendemain méme, 26 décembre, le Premier Consul adressait au roi d’Angleterre des offres de paix. « La guerre, lui disait-il, qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde, doit-elle étre éternelle? N’est-il donc aucun moyen de s’entendre? Comment les deux nations les plus éclairées de Europe, puissantes et fortes plus que ne l’exigent leur streté et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier 4 leurs idées de vaine grandeur le bien du commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles? Comment ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins, comme la premiére des gloires? »

En transmettant cette lettre 4 lord Grenville, Talleyrand le priait de recevoir sans intermédiaire le courrier porteur de cette lettre : « Cette démarche, ajoutait-il, annonce d’elleméme l’importance de son objet. »

La réponse du cabinet anglais fut d’invoquer, comme le gage le plus sar de la paix, « la restauration de cette lignée de princes qui, pendant tant de siécles, ont conservé a la nation francaise la prospérité du dedans, la considération et le respect au-dehors ». Suivant le mot de Talleyrand, c’était comme sila France avait demandé a |’Angleterre de restaurer les Stuarts et de renoncer aux Indes.

Le Premier Consul fit aussi des ouvertures de paix a YAutriche; mais 4 Vienne on feignit de ne pas connaitre le gouvernement issu du 18 Brumaire; pour ouvrir les yeux a ces aveugles il faudra la clarté fulgurante de Marengo.

Washington était mort le 14 décembre 1799, un mois aprés que Bonaparte était devenu le maitre de la France.

Un grand destin s’achéve; un grand destin commence.

Dés que cette nouvelle fut connue a Paris, le Premier Consul décida que des honneurs extraordinaires seraient rendus a la mémoire du premier président de la République des Etats-Unis. C’était comme un patronage sous lequel il voulait abriter son gouvernement. Un ordre du jour décréta

un deuil national : « Pendant dix jours, des crépes noirs seront suspendus 4 tous les drapeaux et guidons de la République. » Une cérémonie solennelle fut célébrée le 9 février au temple de Mars (église des Invalides); Fontanes, qui faisait fonction pour la premiere fois d’orateur officiel, prononga une maniére d’oraison funébre ou plutét un paralléle entre Washington et Bonaparte : un trait commun les réunissait, la volonté de fonder sur des bases indestructibles la liberté de la patrie.

Ces témoignages officiels n’avaient qu’un temps; un monument aurait l’avantage de perpétuer les sentiments d’admiration pour le président des Etats-Unis. Le ministre des Relations extérieures fut chargé de rédiger un rapport en vue d’élever une statue 4 Washington sur l’une des places de Paris. I] le fit, non sans quelque majesté oratoire.

« Un peuple, disait-il, qui un jour sera un grand peuple, qui aujourd’hui est le peuple le plus sage et le plus heureux de la terre, pleure la mort de homme qui, par son courage et son génie, contribua le plus a l’affranchir du joug pour Pélever au rang des nations indépendantes et souveraines...

« Tout nous instruit de marquer, par le témoignage de nos sentiments, la part que nous devons prendre 4 un événement qui prive le monde d’un de ses plus beaux ornements, et qui fait passer dans le domaine de l’histoire une des plus nobles vies qui aient honoré |’espéce humaine...

« Cette renommée [de Washington] aujourd’hui impérissable, la fortune en a consacré les titres, et la prospérité d’un peuple qui doit s’élever un jour aux plus hautes destinées

constate ces titres et les agrandit sans cesse par ses progrés... «La France qui, dés l’aurore de la Révolution américaine, vit avec espoir s’élever, 4 une grande distance des vices de YEurope, une nation jusqu’alors inconnue,... la France, dis-je, doit s’écarter des régles communes pour célébrer une renommée qui ne s’est formée sur aucun exemple...

« Je propose au Premier Consul le projet de décret suivant :

« Article premier. I] sera élevé une statue au général Washington.

« Article deuxiéme. La statue du général Washington sera placée sur lune des places de Paris, dont le ministre de PIntérieur sera chargé de faire choix. »

Ces belles phrases restérent sans effet : le projet ne devait pas sortir des archives des Relations extérieures.

Vers cette époque, le 21 février, eut lieu la premiére présentation du corps diplomatique; elle se fit aux Tuileries, dans le cabinet des Consuls. Les diplomates accrédités 4 Paris étaient alors les ambassadeurs d’Espagne, de Rome, les ministres de Prusse, de Danemark, de Suéde, de Bade, de Hesse-Cassel, des Républiques Cisalpine, Batave, Helvétique, Ligurienne. Le ministre les présenta individuellement au Premier Consul. Ces réceptions devinrent un rite régulier, qui s’accomplit le 2 et le 17 de chaque mois républicain.

La guerre avait éclaté ou plutét avait continué. L’Angleterre était insaisissable dans son ile; l’Autriche, qui était 4 portée, paya pour elle. Le 14 juin, la journée de Marengo décida du sort de I’Italie. A cette occasion, Talleyrand exposa a Pun de ses amis des vues politiques qui avaient la valeur d’une prophétie. « Je sais bien, lui disait-il, ce que devrait faire le Premier Consul, ce que demandent son intérét, le repos de la France et celui de Europe. Deux routes lui sont ouvertes : le systeme fédéral, qui laisse chaque prince, aprés la conquéte, maitre chez lui 4 des conditions favorables au vainqueur; ainsi, aujourd’hui, le Premier Consul pourrait rétablir le roi de Sardaigne, le grand-duc de Toscane, etc. Mais veut-il, au contraire, réunir, incorporer? Alors il s engage dans une carriére qui n’a pas de terme. » Oui, le bon sens du ministre entrevit dés lors jusqu’ou le Premier Consul, avec son imagination de visionnaire, pouvait entrainer la France. L’un était un « sang glacé », autre un « maitre de Villusionnisme »; seulement, le premier se borna 4 concevoir, dans un réve de dilettante, qu’une diplomatie pondérée pourrait faire sortir de la victoire des fruits légitimes et durables, et ce fut tout. I] était en plein sous le charme du

vainqueur. Alors il se borna a préparer les actes diplomatiques dont Bonaparte avait déja arrété le texte dans son esprit. C’est ainsi qu’il signa, le 28 juillet 1800, des préliminaires de paix avec le comte de Saint-Julien, qui représentait lempereur Francois II. M™e Grand et Sainte-Foix disaient confidentiellement au ministre de Prusse : « Le Premier Consul a tout fait et tout rédigé. » En annongant cette signature au Premier Consul, Talleyrand ajoutait : «Je n’ai point fait de présents a M. de Saint-Julien, parce que tous les bijoux du Directoire sont tels que l’on ne porte plus rien de pareil depuis cent ans. »

Cette signature fut sans effet. Le gouvernement autrichien refusa de ratifier ces préliminaires et les hostilités reprirent. La victoire de Moreau a4 Hohenlinden, le 3 décembre, amena Youverture de conférences nouvelles. Cette fois, le plénipotentiaire autrichien était Louis de Cobenzl, qui avait a Campo-Formio traité directement avec Bonaparte. Talleyrand le recut pendant quelques jours a Paris, dans sa maison de la rue d’Anjou. I] a rapporté la scéne assez curieuse qui fut organisée par le Premier Consul pour faire comprendre a Cobenzl que les rapports de familiarité qu il avait pu avoir en 1797 avec le général de l’armée d’Italie'n’étaient plus de saison.

Cobenzl est introduit par Talleyrand, 4 neuf heures du soir, dans un salon des Tuileries; la piéce était sombre, le lustre n’était pas allumé, une seule lampe sur une table au fond; pas un siége, sauf des canapés collés aux murs. Il dut traverser ce salon, d’aspect peu hospitalier, pour arriver prés de la table ot le Premier Consul examinait des papiers. II le salua. D’un geste rapide, Bonaparte se leva et se rassit, puis il engagea la conversation avec Cobenzl, resté debout. Des conférences plus sérieuses s’ouvrirent 4 Lunéville; elles aboutirent au traité du g février 1801.

Comme a Campo-Formio, la frontiére naturelle du Rhin était confirmée a la France; c’était la gloire de la France consulaire d’avoir accompli le programme de la France monarchique; Bonaparte était l’exécuteur testamentaire de

Richelieu. Mais que de complications dans un avenir prochain avec le remaniement de la carte d’Allemagne qui allait résulter des indemnités 4 accorder aux princes dépossédés! C’était 4 bréve échéance la mort du Saint Empire. Le recez de Ratisbonne, auquel on allait aboutir en 1803 aprés deux années de négociations et de marchandages, devait créer plus de difficultés et semer plus de germes de guerre qu’il ne résolvait de questions.

En Italie méme, l’agrandissement de la République Cisalpine, qui recouvrait le duché de Modéne et qui s’augmentait de Mantoue, la transformation du grand-duché de Toscane en un royaume d’Etrurie au profit des Bourbons de Parme,

c’était la preuve de la séduction irrésistible que la terra di bellezza exergait sur le soldat de Lodi et de Marengo. Au-dela des Alpes comme au-dela du Rhin, il s’engageait tout de suite dans une carriére qui n’aurait pas de terme. La prophétie de Talleyrand n’avait pas été longue a se réaliser.

Le 23 décembre 1801, le ministre des Relations extérieures partait pour Lyon; il allait sentendre avec la consulta de la Cisalpine qui y avait été appelée en vue de doter cet Etat d’un nouveau régime; il allait surtout préparer le terrain au Premier Consul. Roederer avait été chargé par Bonaparte d’étudier un projet de constitution 4 l’usage des Cisalpins. En communiquant a Talleyrand un texte qui tenait en quelques articles, il lui dit : « Il faut qu’une constitution soit courte et... ». Il allait ajouter : « claire ». Le ministre lui coupa la parole : « Oui, courte et obscure. »

Talleyrand était arrivé 4 Lyon le 27 décembre. Chemin faisant, un accident de voiture l’avait arrété quelques heures dans son ancienne ville épiscopale; pendant les dix derniéres lieues qu’il avait faites au milieu de la nuit, les habitants étaient venus, une torche a la main, crier a la portiére de sa voiture : « Vive Bonaparte! » Le go, il donna a diner aux notables cisalpins. Il avait 4 sa droite l’archevéque de Milan, Philippe Visconti, vieillard de quatre-vingt-deux ans, qui

avait connu le Premier Consul dans la campagne d’Italie de 1796 et qui était venu a Lyon exprés pour le revoir. Comme larchevéque se penchait du cété du ministre pour lui adresser la parole, il tomba mort dans son fauteuil. Talleyrand chargea le préfet du Rhéne, Najac, de faire célébrer pour le défunt des obséques solennelles.

Cet incident pénible n’interrompit pas les pourparlers. En quelques jours, le terrain fut préparé a merveille. Dés le 3 janvier (1802), Talleyrand pouvait écrire au Premier Consul : « Ils feront ce que vous voudrez, sans que vous ayez besoin de leur montrer méme une volonté. Ce que l’on croira que vous désirez deviendra sur-le-champ une loi. » La nouvelle constitution fut adoptée; restait a élire le président. Dans un scrutin préparatoire, la majorité désigna Melzi d’Eril, ’un des membres les plus en vue de la consulta. Aprés les avoir félicités de leur choix, Talleyrand ajouta : « Vous pourriez en faire un plus heureux encore, tout en assurant a Melzi le réle qui lui convient. » Les Italiens comprirent; ils portérent a la présidence le Premier Consul. Le 26 janvier, a une séance solennelle, Bonaparte fut proclamé président; ce jour-la, la République changea de nom : elle ne s’appelait plus la Cisalpine, mais I’Italienne. C’était comme la préface du couronnement qui devait avoir lieu, le 25 mai 1805, dans la cathédrale de Milan.

La présence 4 Lyon des membres de la consulta, du ministre et du Premier Consul avait eu pour effet une hausse des prix trés sensible. Talleyrand avait payé trente-deux mille livres - pour la location de la moitié d’un hétel pendant trente-quatre jours; les frais de logement et de nourriture pour cing semaines s’élevérent a sept millions. Trois pauvres diables de Cisalpins avaient pris un modeste déjeuner, composé d’une cételette et d’une tranche de jambon. IIs pensaient s’en tirer pour six livres; on leur en réclama cent trente. Finalement, leur repas fut taxé par l’autorité a douze livres.

Pendant son séjour 4 Lyon, Talleyrand avait informé le maire de cette ville que le Premier Consul, sans cesse occupé

Washington était mort le 14 décembre 1799, un mots apres que Bonaparte était devenu le mattre de la France. Le ministre des Relations extérieures fut chargé de rédiger un rapport en vue d’élever une statue de Washington sur l’une des places de Paris.

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