‹ Talleyrand, 1754-1838Chapitre 5 sur 22 · GEORGE WASHINGTON · texte numérisé non relu

GEORGE WASHINGTON

Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampes

de faire prospérer l’industrie manufacturiére, avait invité Yempereur de Russie 4 développer la reprise des anciens rapports de commerce entre les deux pays; le tsar venait de lui répondre une lettre pleine des dispositions les plus favorables. Les soieries de luxe des fabriques lyonnaises allaient bient6t reprendre le chemin de Pétersbourg et de Moscou. — Le 10 décembre 1802, Talleyrand invitait le citoyen Rivals, ministre de France 4 Cassel, 4 faire rentrer en France les ouvriers qui avaient pu passer 4 l’étranger. « Les ouvriers des fabriques de Lyon, lui écrivait-il, doivent étre plus spécialement a cet égard l’objet de vos soins. »

Talleyrand avait signé, en effet, le 8 octobre 1801, avec le comte Markoff, envoyé d’Alexandre I¢?, un traité qui fut Vaboutissement des négociations commencées avec Paul [er. Mais ce qui importait par-dessus tout, c’était la paix avec P Angleterre.

Dés la fin de janvier 1801, c’est-a-dire 4 la veille de la signature du traité de Lunéville, Talleyrand avait envoyé a Londres son confident intime Montrond; il tenait a avoir sur la situation du cabinet anglais des renseignements de premiére main. On parlait de la situation difficile ot: la question d’Irlande avait mis William Pitt. Au mois de mars, celui-ci donnait sa démission. Son successeur Addington n’eut pas a légard de la France la méme attitude intransigeante. Aussi bien, l’Angleterre avait-elle déja entre les mains un gage comme Malte, et bientdét elle allait obliger les derniers soldats frangais ¢ a quitter l’Egypte. Des préliminaires de paix furent signés 4 Londres, le 1°T octobre. Talleyrand, parait-il, ne connut cette grande nouvelle que par le canon des Invalides que le Premier Consul avait fait tirer; le soir, en dinant a la Malmaison, il ne cacha pas son dépit de n’avoir pas été informé d’une maniére personnelle.

La suspension des hostilités entre la France et Angleterre permit au Premier Consul d’envoyer a Saint-Domingue une expédition commandeée par son beau-frére le général Leclerc;

il s’agissait de réduire l’insurrection de Toussaint-Louverture. On apprit que des envois d’armes et de munitions étaient faits aux noirs par des maisons américaines. Talleyrand s’en plaignit auprés du citoyen Pichon, chargé d’affaires de la République aux Etats-Unis. « Rappelez au gouvernement fédéral, lui écrivit-il, la bonne volonté qu’il vous a témoignée plusieurs fois sur les affaires de Saint-Domingue, comme toutes les puissances coloniales sont intéressées a voir rétablir dans cette ile la paix et un gouvernement régulier. Les troubles de Saint-Domingue auraient gagné tous les Etats qui ont une population de deux couleurs. » L’expédition allait bient6t se terminer d’une maniére lamentable. Talleyrand a écrit plus tard qu’on aurait pu faire de cette armée un emploi plus utile si Pon s’en était servi pour mettre fin au brigandage des Etats barbaresques. « La France se serait solidement établie sur la c6te africaine de la Méditerranée et nous aurait épargné le gigantesque et désastreux systéme continental.» On ne voit pas qu’au moment méme cette idée ait été seulement envisagée.

Le Premier Consul avait, pour ainsi dire, délégué a son frére Joseph le ministére de la signature; il lui avait fait signer le traité de Paris avec les Etats-Unis; le traité de Lunéville avec l’Autriche, le Concordat avec le Saint-Siége. Joseph signa encore, le 25 mars 1802, a Amiens, le traité de paix avec l’Angleterre. Talleyrand adressait 4 l’avance des félicitations a « son cher Joseph ». « Je vois que le 26 vous serez arrivé glorieusement au terme de vos brillants et utiles travaux, et que vous aurez accompli le plus difficile et le plus bel ouvrage de notre mémorable époque. Adieu; je vous aime et vous embrasse. »

Si, pour prix de dix ans de luttes, l’Angleterre n’obtenait que ile hollandaise de Ceylan et l’ile espagnole de la Trinité, la France, établie sur la rive gauche du Rhin, gardait en Europe une position puissante. Elle avait réussi 4 dissiper cet effroi que la Révolution frangaise avait inspiré aux anciens gouvernements et que Talleyrand indiquait au Directoire

comme la cause principale de l’hostilité de l’Europe. En quelques années, quel changement! « On peut le dire sans la moindre exagération, a écrit Talleyrand : a Pépoque de la paix d’Amiens, la France jouissait au-dehors d’une puissance, d’une gloire, d’urie influence telles que |’esprit le plus ambitieux ne pouvait rien désirer au-dela pour sa patrie. Et ce qui rendait cette situation plus merveilleuse encore, c’était la rapidité avec laquelle elle avait été créée. En moins de deux ans et demi,... la France avait passé, de l’avilissement ou le Directoire avait plongée, au premier rang en Europe. »

Faut-il rappeler ici une anecdote qui se rapporte a la nomination d’un ambassadeur de France 4 Londres aprés la paix d’Amiens? Elle montre que Talleyrand s’amusait parfois A taquiner le Premier Consul. La paix ayant été rétablie entre la République Frangaise et le Royaume-Uni, on devait nommer un ambassadeur a Londres. De qui allait-on faire choix? Le Premier Consul aimait 4 transformer ses généraux en diplomates; ainsi Duroc fut envoyé a Berlin, Sébastiani A Constantinople et en Orient, Brune-4 Constantinople, Lannes a Lisbonne. I] songeait 4 confier l’ambassade de Londres au général d’artillerie Andréossy; ce général avait fait les campagnes d’Italie et d’Egypte, et il avait secondé de son mieux le coup d’Etat de Brumaire. Le ministre avait sans doute ses raisons d’étre peu satisfait de cette idée du Premier Consul, qu’il avait connue par une indiscrétion : il le fit voir 4 sa maniére. Un soir, comme il était venu travailler A la Malmaison, le Premier Consul mit la conversation sur la nomination d’un ambassadeur a Londres. Le ministre proposa divers noms : Sébastiani, de Vaines, Berthier. « J’ai mon affaire, dit Bonaparte, j’enverrai Andréossy. » Talleyrand, d’un air innocent : « Vous voulez nommer André aussi. Quel est donc cet André? — Je ne vous parle pas d’un André, je vous parle d’Andréossy. Est-ce que vous ne le connaissez pas? Pardieu! Andréossy, général d’artillerie. — Andréossy! Ah! oui, oui, c’est vrai, Andréossy. Je n’y pensais pas; je cherchais dans la diplomatie, et je ne l’y trouvais pas. C’est vrai; oui,

oui, c’est vrai; il est dans l’artillerie. » Andréossy fut donc nommé; mais le général, qui était chargé d’une mission fort délicate et qui ne connaissait guére que ses polygones, ne fut jamais persona grata 4 la Cour d’Angleterre; sa mission dura quelques mois a peine. I] n’eut pas le temps, dit-on, de faire déballer tous ses équipages.

Talleyrand a raison de dire que, si Bonaparte avait pu, jusqu’a la paix d’Amiens, commettre des fautes — car quel homme en est exempt? — du moins « il n’avait point manifesté de desseins a l’exécution desquels un Frangais, ami de son pays, pat faire difficulté de concourir... La paix d’Amiens était A peine conclue, que la modération se mit 4 abandonner Bonaparte; cette paix n’avait pas encore regu sa complete exécution, qu’il jetait déja les semences de nouvelles guerres qui devaient, aprés avoir accablé l’Europe et la France, le conduire lui-méme a sa ruine». Que serait-il arrivé, se demande encore Talleyrand, si Napoléon efit alors changé de systéme et ne se fat occupé qu’a s’affermir? Une situation pareille, 4 condition qu’elle edit été faite a la fois de force et de modération, n’aurait laissé évidemment plus aucune chance a la maison de Bourbon. +.

Laissant de cété la question de la restauration de l’ancienne dynastie, qui n’était pas ici la question capitale et a laquelle Talleyrand ne songeait guére a |’époque du Consulat, on doit reconnaitre que ces critiques ne sont que trop fondées; mais ne donneraient-elles pas lieu de supposer que le ministre des Relations extérieures avait refusé de s’associer 4 des actes qui devaient amener la reprise d’une guerre formidable? Qu’il en ait blamé certains, comme il le dit, c’est fort possible; il aurait mieux valu, pour dégager sa responsabilité devant Phistoire, qu’il eit pris position ouvertement contre des maniéres de faire qui conduisaient fatalement a une politique de casse-cou. « Je vois le bien, je l’aime, et je fais le mal. »

Video meliora proboque, Detertora sequor.

Le Piémont se trouvait de fait entre les mains de la France depuis la fin de l’année 1798. Le Premier Consul avait bien parlé de la restituer au roi de Sardaigne; mais le traité de Lunéville resta muet 4 cet égard. Sept mois plus tard, le II septembre 1802, le Piémont était incorporé au territoire frangais. Le restituer, dit Talleyrand, aurait été « un acte de justice rigoureuse et de trés sage politique »; l’annexer était « une violation monstrueuse de ce que le droit des gens a de plus sacré ». I] déclare qu’il fit de vains efforts pour détourner Bonaparte de cette mesure. On aurait aimé 4 connaittre, autrement que par une affirmation vague, le caractére de ces efforts.

L’annexion du Piémont, sans parler d’actes analogues, fournit 4 l’Angleterre un prétexte pour ne pas restituer I’tle de Malte; de 1a une tension de plus en plus grande entre Paris et Londres, qui finit par aboutir 4 une rupture ouverte, le 16 mai 1803. Quelle fut, dans cette question de Malte, Pattitude du ministre des Relations extérieures? Bonaparte détestait de l’entendre dire que, pour lui, il aurait volontiers laissé Malte aux Anglais en toute propriété, pourvu que le traité d’Amiens efit porté la signature de M. Pitt ou de M. Fox, au lieu de porter la signature de M. Addington. De son coté, Fox déclarait, dans une conversation qu’il avait avec Talleyrand en septembre 1802, qu’il ne pouvait concevoir un traité pire que celui que l’Angleterre venait de signer. Que pensait exactement le ministre du Premier Consul, quand il établissait cette différence entre les ministres de George III? En tout cas, il avait tout a fait oublié que, quatre ans environ plus tét, lors de son mémoire du 27 janvier 1798 ow il appuyait de toutes ses forces les projets du général Bonaparte sur la Méditerranée et l’Egypte, il considérait l’occupation de Malte comme la condition de la grandeur maritime de la France.

Bien vite, la situation 4 Paris de l’ambassadeur de la Grande-Bretagne lord Whitworth était devenue fort difficile. I] savait que toutes ses démarches étaient épiées; il ne désirait qu’une chose, son rappel. I] avait avec Joseph Bonaparte des

entrevues secrétes, il préférait traiter avec lui; car, pour Talleyrand ou ses entours, on ne pouvait, disait-il, les aborder que l’argent 4 la main. Le 11 mars, il dinait chez le ministre de Prusse Lucchesini en compagnie de Talleyrand, de Berthier et de Decrés. A la fin du diner, T alleyrand pria ses deux collégues de la Guerre et de la Marine de retourner a leurs ministéres, oi les attendaient des ordres pressants du Premier Consul; il se retira dans un cabinet, seul avec l’ambassadeur d’Angleterre. Au sortir de cet entretien privé, la figure de Whitworth trahissait une grande préoccupation. C’est que le ministre des Relations extérieures venait de lui communiquer les projets militaires par lesquels le Premier Consul répondait au message adressé 4 la Chambre des Communes par Sa Majesté Britannique.

Le surlendemain, dimanche 13 mars (1803), il y avait aux Tuileries réception du corps diplomatique, en présence de Mme Bonaparte et des personnages de la cour consulaire. Le récit de la scéne que le Premier Consul fit 4 l’ambassadeur d’Angleterre a été parfois accompagné de détails imaginés aprés coup; mais le ton général n’en est pas douteux, pas plus que les paroles de colére qui sortirent a plusieurs reprises des lévres entrechoquées de Bonaparte :« Malte ou la guerre, et malheur 4 ceux qui violent les traités! » Quand le Premier Consul fut de retour dans son cabinet, sa femme lui adressa des reproches : « Tu as fait trembler tout le monde; on te croira méchant. — C’est vrai, j’ai eu tort, reprit-il. Je ne voulais pas descendre aujourd’hui. Talleyrand m’a dit des choses qui m’ont donné de ’humeur, et ce grand flandrin d’ambassadeur est venu se mettre devant mon nez. »

Un informateur assurait 4 Whitworth, le 3 mai, que Talleyrand était un partisan de la paix; on pouvait compter sur son aide; toutefois une condition était nécessaire : c’était qu’une occasion lui donnat cette influence « que son manque d’énergie lui refusait ». Cependant le bruit se répandit qu’il avait offert sa démission, 4 propos d’une constitution nouvelle qu’il était question de donner a la Suisse. Comme l’ambassadeur

anglais réclamait ses passeports et qu’il avait déja fait charger ses voitures, le ministre eut avec lui une conférence le 9 mai. Cette conférence parut détendre la situation : l’ambassadeur fit décharger ses voitures, il y eut a la Bourse un mouvement de hausse. Mais voici qu’tine note nouvelle arrive de Londres; c’est comme un ultimatum, auquel il faut répondre dans les trente-six heures. Talleyrand communique la note au Premier Consul, qui le regoit fort mal; il va jusqu’a dire qu’il lui a manqué de respect en osant la lui apporter. Le lendemain, 11 mai, Bonaparte réunit un conseil privé; y assistent Cambacérés, Lebrun, Joseph Bonaparte, Talleyrand, Berthier, Decrés. Le Premier Consul invective de nouveau contre Talleyrand; celui-ci supporte patiemment l’orage et continue, avec Joseph Bonaparte, a soutenir le parti de la paix. Mais, séance tenante, l’ultimatum est repoussé, les passeports sont préparés. Dans un entretien qu’il eut ensuite avec |’informateur de Whitworth, Talleyrand rejeta les torts de la rupture sur les exigences de I’Angleterre. « Je vous répéte, lui dit-il, que nous voulons la paix, que nous la voulons plus que jamais... Le Premier Consul ne peut pas souffrir de se voir dicter sur tout, et il répéte sans cesse que I’Angleterre le traite comme une garnison qui demanderait 4 capituler. » Cependant Whitworth partit de Paris dans la nuit du 12 au 13 mai; chemin faisant, il regut du ministre des Relations extérieures la réponse a lultimatum anglais, elle se terminait ainsi : « Si le gouvernement anglais donne le signal de la guerre, il ne restera plus au gouvernement de la République qu’a se confier en la justice de sa cause et au Dieu des armées. » Talleyrand, ministre du Premier Consul, venait de signer, le 13 mai 1803, le manifeste de la rupture avec la Grande- Bretagne; ce sera lui aussi qui signera le traité de réconciliation, mais comme ministre de Louis XVIII et onze ans plus tard, le 30 mai 1814. En attendant ce jour que nul ne peut prévoir, il a pris son parti de la guerre, puisqu’elle est inévitable. Bonaparte vient de commencer les préparatifs du camp de Boulogne; on I’a entendu déclarer : « Une descente et un

séjour de deux mois en Angleterre seraient pour la France une paix de cent années. » Le ministre des Relations extérieures n’est point d’un autre avis; il est pleinement résolu a la guerre. La fiévre belliqueuse lui faisait dire a I’ Impératrice, dans une conversation intime, au mois de décembre 1804 : «Il faut une paix solide, et la guerre seule peut la donner telle; mais je suis sir que l’année 1806 sera l’année climatérique de la paix établie par Bonaparte, et d’une paix stire, parce qu’il sera impossible de la troubler. »

Quelques semaines aprés le 18 Brumaire, la marquise de La Tour du Pin-Gouvernet, qui s’était rencontrée en 1794 sur les bords de Hudson avec Talleyrand, était de retour a Paris. « Je le retrouvai, raconte-t-elle, établi dans une belle maison, sa propriété personnelle, de la rue d’Anjou, riant sous cape de la disposition de se rattacher au gouvernement ou il voyait tous ceux qui rentraient en France. I] me dit : « Que fait Gouvernet? Veut-il quelque chose? — Non, « répondis-je. Nous comptons aller nous installer au Bouilh. « — Tant pis, s’écria-t-il. C’est une bétise. — Mais, repris-je, « nous ne sommes pas en état de rester a Paris. — Bah! ona « toujours de l’argent quand on veut: » Voila Phomme! »

On évaluait la fortune de Talleyrand, dés le 18 Brumaire, a une trentaine de millions; mais comment avoir des précisions a cet égard? L’achat tout récent du bel immeuble de la rue d’Anjou et son entretien supposent une fortune considérable. I] est certain d’autre part qu’il fit toujours et a propos de tout des affaires d’argent. On peut appliquer dés lors a lui-méme ce qu’il devait dire en 1814 sur la rapidité de la fortune de M. de Blacas : « C’est le plus habile financier que je connaisse; sur cent cinquante mille francs de traitement, dans l’espace de neuf mois, il est parvenu a faire huit millions d’économie. »

L’hétel de Talleyrand, rue d’Anjou — ancien n° 35, aujourd’hui détruit par le percement du boulevard Malesherbes, — était I’hétel de Créqui, construit sous le régne de Louis XV. Confisqué comme bien d’émigré, il avait eu déja

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s TRAITE DE PAIX DPAMIENS.

Joseph signa, le 25 mars 1802, & Amiens, le traité de paix avec V’Angleterre. Talleyrand adressait a Vavance des félicttations a « son cher Joseph» : « Fe vos que le 26 vous serez arrivé glorieusement au terme de vos brillants et utiles travaux, et que vous aurez accompli le plus difficile et le plus bel ouvrage

de notre mémorable époque. Adieu; je vous aime et vous embrasse. »>

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