‹ Talleyrand, 1754-1838Chapitre 6 sur 22 · TRAITE D’AMIENS · texte numérisé non relu

TRAITE D’AMIENS

Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampes

deux propriétaires, quand Talleyrand l’acquit dans les premiers mois de 1800. La facade, large de vingt-cing métres, comprenait deux pavillons, qui encadraient la porte cochére. Une cour carrée précédait l’hétel proprement dit, qui se composait d’un corps central faisant saillie et de deux ailes, d’une largeur totale de soixante métres. Par-derriére, un jardin s’étendait jusqu’aux dépendances de l’hétel Suchet, aujourd’hui n° 16 de la rue de la Ville-l’Evéque. La profondeur totale de l’immeuble était de quatre-vingts métres environ. Cet hétel de la rue d’Anjou allait étre pendant plusieurs années V’habitation personnelle de Talleyrand; Phétel des Relations extérieures rue du Bac lui servait seulement pour les besoins du ministére ou pour les réunions d’apparat, comme les diners de quatre-vingts ou cent personnes, qu’il offrait au corps diplomatique.

Le ministre avait aussi sa maison de campagne. Ce fut d’abord, dans le village d’Auteuil, la petite propriété qui appartenait a Mme de Vaudé, prés de la Tuilerie; l’emplacement en était marqué de nos jours par le couvent de |’Assomption. I] ne la garda pas longtemps. Dés 180g, il l’avait remplacée par la propriété de Neuilly, ow il donna des fétes d’une rare magnificence. L’année suivante, il louait le pavillon de la Muette, sur la hauteur de Passy, dans le voisinage du Ranelagh. I] avait aussi une maison 4 Meudon; c’était la propriété qui avait appartenu 4 son amie Mme Simons, l’ancienne Me Lange, et qui est représentée aujourd’hui par le numéro 23 de la route des Gardes. En 1804, il avait loué le chateau de Bry-sur-Marne, a trois lieues de Paris; c’était une belle résidence, avec une riche bibliothéque de huit mille volumes, qui avait appartenu au contréleur général des Finances Silhouette et au fermier général de Lange; aprés Talleyrand, elle devait passer au baron Louis. Le splendide domaine de Valengay, comme on le verra plus loin, était depuis 1803 la propriété de Talleyrand. Qui dira les millions que demanda, dés les premiéres années du Consulat, un pareil train d’existence!

Dans ce cabinet de la rue du Bac, d’ou partaient et ou aboutissaient tous les fils de la politique étrangére, que de facilités pour réaliser cette « immense fortune » qui hantait son imagination en 1797! Depuis le traité de Bale, l’Espagne s’était engagée A verser 4 la France des mensualités de cinq millions. Aprés Marengo, le Premier Consul chargea Talleyrand d’informer le gouvernement de Charles IV qu’il renoncait A ces versements mensuels. Le ministre lui fit remarquer qu’on pouvait commencer par se désister de la moitié de la somme, soit deux millions et demi. Charles IV ne fut pas averti, tandis qu’a Paris le Trésor fut informé que l’Espagne n’était plus tenue qu’a un versement de moitié. Cinq millions continuérent donc a partir tous les mois de Madrid, sur lesquels la moitié seulement arrivait au Trésor 4 Paris. Quant aux deux millions et demi qui partaient sans arriver, soit trente millions par an, une partie était retenue en Espagne par le prince de la Paix, une autre se glissait a l’hétel de la rue du Bac, sans compter les pesetas qui s’égaraient, des deux cotés des Pyrénées, entre les mains de quelques intermédiaires. La friponnerie des deux compéres, Godoy et Talleyrand, dura jusqu’au traité de Lunéville, en 1801; Bonaparte ordonna alors de faire remise A l’Espagne de tout versement mensuel.

Pendant son premier ministére, Talleyrand était entré en relations avec les deux beaux-fréres Joseph Coen-Bacri et Busnach, chefs de la communauté israélite d’Alger, les plus puissants marchands de grains de la Régence. II avait signé, le 21 juin 1798, deux ordres de payer 4 Joseph Coen-Bacri la somme de deux cent cinquante mille piastres, qui avait été prétée par le dey d’Alger a la République Frangaise. Mais les deux beaux-fréres avaient de la peine a toucher Vargent des fournitures faites par eux a la France, car leurs créances paraissaient fortement majorées. Talleyrand prit laffaire sous sa protection; le 24 aodt 1800, il écrivit 4 son collégue le ministre des Finances Gaudin : « L’état de nos rapports actuels avec la Régence exige qu’on montre aux Juifs la meilleure bonne volonté possible. » Sur la somme

demandée de 7.942.992 francs, Bacri et Busnach touchérent un acompte de 3.175.631 francs. Aussi Joseph Bacri était-il en droit d’écrire : « Si le Boiteux n’était pas dans ma main, je ne compterais sur rien. » N’est-il pas curieux de rencontrer en 1800 le nom de Talleyrand mélé d’une maniére suspecte, ou plutét d’une maniére non équivoque, a cette affaire des créances Bacri et Busnach qui devait amener, trente ans plus tard, l’expédition d’Alger?

Des négociations étaient en cours avec les Etats-Unis; elles devaient aboutir 4 un traité de paix, d’amitié et de commerce, qui fut signé a Paris le 30 septembre 1800. Robert Livingston, qui était ministre des Etats-Unis a Paris, était venu faire une visite rue du Bac. Aprés les premiéres politesses, le ministre lui dit, comme a brile-pourpoint : « Avezvous de l’argent? » Surprise de Livingston. « Avez-vous de

Pargent? — Mais, citoyen Ministre... — Répondez-moi franchement : avez-vous de l’argent? — Oui,... mais je ne comprends pas. — Rien de plus simple cependant. Mais ce

n’est pas tout : avez-vous beaucoup d’argent? C’est que, voyez-vous, dans ce pays-ci, les affaires sont trés difficiles a traiter; il faut beaucoup d’argent. Avec cela, point de difficultés qu’on n’aplanisse. Réfléchissez bien a tout ceci, et il ne tiendra qu’a vous d’arranger les choses a la satisfaction de toutes les parties contractantes.» Le traité rapporta, dit-on, deux millions a Talleyrand. L’architecte Bellanger en profita pour se faire donner quatre cent mille francs, comme prix d’une maison de l’allée des Veuves (avenue Montaigne), qu'il avait prétée en 1797 au ministre.

De bonnes opérations sur les fonds publics furent mélées aux pourparlers que Talleyrand eut aprés Marengo avec le comte de Saint-Julien; il y ramassa sept millions et demi de francs. Quelques mois plus tard, le traité de Lunéville lui rapporta sept millions six cent cinquante mille francs. C’était plus de quinze millions récoltés de juillet 1800 a février 1801. Sur les bénéfices du traité de Lunéville, quatre cent mille francs étaient un cadeau de l’empereur Francois II et trois

cent mille francs un cadeau du Premier Consul. Le surplus, six millions neuf cent cinquante mille francs, provenait d’une manceuvre qui avait été bien conduite. Il avait été stipulé que l’Autriche payerait intégralement les rentes qu’elle avait émises dans ses anciennes provinces de Belgique; le ministre acheta un grand nombre de ces titres avant que personne efit connaissance de la stipulation, c’est-a-dire quand les cours étaient au plus bas. I] sut aussi, toujours 4 propos du traité de Lunéville, faire monter d’une maniére artificielle la rente francaise; ce fut pour éviter une grave perte a Joseph Bonaparte, qui s’était engagé dans une mauvaise opération.

Le talent du ministre 4 gagner de l’argent était de notoriété publique. Lorsque les premiéres négociations furent entamées avec le ministére Addington dans l’été de 1801, le bruit courut a Paris que le gouvernement anglais avait demandé qu’elles n’eussent pas lieu avec le citoyen Talleyrand : il aurait joué 4 Londres sur les fonds publics. Le ministre Lucchesini écrivait 4 Berlin, le 17 janvier 1802 : « L’appat du gain fait souvent faire des miracles [a Talleyrand et a son entourage]... Le gouvernement francais est malheureusement encore monté sur le pied des corruptions... Vous savez ce qu’on a dit en tous temps du ministre Talleyrand. Son amie [ Mme Grand] semble encourager les gens modestes et réservés en étalant 4 leurs yeux les beaux cadeaux que Russes, Autrichiens, Suédois, Romains et Anglais lui offrent a lenvi. » Qu’une spéculation malheureuse sur les consolidés ait coité au ministre la somme de deux millions 4 la veille de la signature de la paix d’Amiens, c’était une malchance dont s’'inquiétait peu un joueur habitué aux caprices des coups de Bourse.

L’affaire la plus lucrative pour Talleyrand a lépoque du Consulat, ce fut Paffaire des sécularisations en Allemagne et d’une nouvelle répartition des territoires sur la rive droite du Rhin. Commencée aussit6t aprés la signature du traité de Lunéville, terminée officiellement au recez de Ratisbonne, en février et mars 1803, elle se prolongea encore sous l’ Empire.

Lorsque s’ouvrirent a Paris, a la fin de l'année 1800, les négociations pour le Concordat, Talleyrand y prit une part active; sa fonction lui en faisart un devoir.

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