‹ Talleyrand, 1754-1838Chapitre 7 sur 22 · SIGNATURE DU CONCORDAT · texte numérisé non relu

SIGNATURE DU CONCORDAT

Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampes

LA PACIFICATION DE L’EUROPE gI

Ce fut, de la part du ministre, comme la mise & l’encan des archevéchés, évéchés, abbayes, monastéres, abbayes de l’empire germanique, pour les adjuger aux plus dociles parmi les princes et 4 ceux qui y mettaient le plus haut prix : « sorte de travail qui a jeté les fondements de son immense fortune ».

Ces négociations laborieuses et fructueuses se présentaient sous les apparences d’une diplomatie correcte, 4 laquelle s’étaient associées la Prusse et la Russie. Le Premier Consul et Talleyrand étaient alors de chauds partisans de la Prusse. Celui-ci écrivait 4 Beurnonville, ministre plénipotentiaire de la République Frangaise a Berlin, qu’on retrouvera aux cOtés de Talleyrand dans le Gouvernement provisoire de 1814 : « Le moment actuel ne ressemble en rien A ceux ov la Prusse fut déja sollicitée par la République... Il est temps qu’elle reparaisse comme partie principale dans les affaires de l’Europe. » Lucchesini recevait de Talleyrand, au mois de décembre 1801, ces ouvertures intéressantes : « La Prusse est celle de toutes les puissances amies qu’il nous convient le plus de voir agrandie, dont nous voulons soigneusement ménager l’affection et sur la force et l’assistance de laquelle nous désirons pouvoir compter a I’avenir. Ainsi les projets de votre agrandissement entrent dans nos calculs, vous devez dominer dans le nord de I’Allemagne; le principe des sécularisations vous en fournira les moyens... Le Premier Consul est sincérement animé du désir de contribuer a l’agrandissement de la Prusse... En général, il faudrait remanier toute cette Allemagne. » Le ministre de Prusse disait 4 Haugwitz comment on devait s’y prendre : il faut «faire espérer quelque chose, — vous m’entendez, mon cher comte ». Certaines mesures, « employées avec ménagement et a propos, peuvent faciliter la réussite du grand projet que Sa Majesté a congu pour ses indemnités ». On avait parfaitement compris a Berlin, et Frédéric-Guillaume III, par la convention du 23 mai 1802, avait promis son concours 4 |’opération projetée. Cette convention avait été conclue entre Talleyrand et Lucchesini, sans que l’ambassadeur d’Autriche Louis de

Cobenzl en ait eu la moindre connaissance. Celui-ci cependant était logé 4 Neuilly chez le ministre des Relations extérieures; mais il s’amusait 4 cajoler les petits chiens de Mme Grand : il croyait sans doute mieux servir de cette maniére la Cour de Vienne qu’en épiant les menées de la Cour de Berlin.

De son cété, Alexandre Ie', qui était apparenté a plusieurs maisons allemandes, s’associa officiellement a la médiation; il s’y fit représenter par son envoyé a Paris, M. de Markoff. Talleyrand était en droit de dire, dans le rapport qu’il preésenta au Premier Consul, en séance du Sénat, le 21 aout 1802 : « Ce fut uniquement pour mettre le sceau a la pacification de l’Europe et pour en garantir la stabilité que le Premier Consul et Sa Majesté l’empereur de Russie se déterminérent, d’un commun accord, a intervenir dans: les affaires d’Allemagne, pour effectuer, par leur médiation, ce qu’on aurait vainement attendu des délibérations intérieures du corps germanique. »

La véritable besogne fut faite en sous-main par les rabatteurs du ministre, comme Montrond, Roux-Laborie, Mathieu de Rezoff, Baker, le prince de Nassau-Siegen, celui-ci « le plus coquin et le plus vil gueux de tous». Qu’est-ce que lopération rapporta 4 Talleyrand? Une dizaine de millions, une quinzaine peut-étre. I] donna leur part, comme toujours, a ses collaborateurs; ainsi il n’oublia pas Durant de Mareuil, le chef de la division du Nord. C’était le vrai moyen pour avoir toujours sous la main des instruments a sa dévotion.

Le remaniement de la carte d’Allemagne rappelle un mot ironique du ministre des Relations extérieures. Le prince régnant de Reuss avait voulu signer un traité de paix particulier avec la France. Le premier article était ainsi congu : « Le prince de Reuss reconnait la République Frangaise. » Talleyrand écrivit en marge : « Et la République Frangaise est charmée de faire connaissance avec le prince de Reuss. »

Aprés la perte de Saint-Domingue, le Premier Consul renonga a ses projets d’un empire colonial franco-américain.

Le 30 avril 1803, il vendit la Louisiane aux Etats-Unis. Le prix de ce vaste territoire fut fixé a quatre-vingts millions; il fut bientét ramené a soixante; finalement, quand on eut déduit les « frais de négociation », il ne fut plus que de cinquante-quatre. L’affaire relevait du ministre des Relations extérieures; ce fort rabais de vingt-six millions, soit prés du tiers, ne fut certainement pas sans lui valoir une bonne commission. Vers la méme époque, la Russie parlait d’offrir sa médiation pour arréter la guerre qui avait recommencé entre la France et l’Angleterre; cette intervention ne put se produire. C’était un échec dont Talleyrand était responsable, au dire de Markoff, l’'ambassadeur du tsar : il avait spéculé sur la guerre, il ne voulait pas perdre le bénéfice d’une grande opération.

Il se peut que Markoff ait été malveillant de parti pris. I] était arrivé de Pétersbourg avec des préventions contre les hommes qui avaient alors en France la direction des affaires; Talleyrand en particulier, ancien évéque, hier ministre du Directoire, ne lui inspirait qu’une estime médiocre. II lui arriva d’écrire au ministre des Relations extérieures sur un ton de rare impertinence, comme dans cette note du 21 juin 1803 :

« Le soussigné, aprés avoir réclamé trois fois au ministre des Relations extérieures la libre entrée d’une voiture et d’une caisse de harnais qu’il fait venir d’Angleterre pour son usage et n’en avoir regu aucune réponse, se voit forcé de revenir a la charge une quatriéme fois et, en lui observant que ce n’est point une faveur qu’il sollicite, mais un droit qu’il réclame, il prie le citoyen Ministre des Relations extérieures de lui faire connaitre les causes qui portent le gouvernement a retarder une concession si équitable, afin qu’il puisse en rendre compte a sa cour. »

La réponse de Talleyrand, du 23 juin, fut 4 la hauteur de cette impertinence, avec je ne sais quel persiflage, qui était une bonne legon de savoir-vivre diplomatique. II lui écrivit :

« Le soussigné, en exprimant a M. le comte de Markoff

son regret de ce que la maladie qui I’a retenu depuis plusieurs jours dans son lit a empéché de répondre avec une rigoureuse ponctualité 4 une demande aussi importante que celle qui fait l’objet de sa derniére note, s’empresse de lui déclarer que cette demande a été renvoyée au ministre des Finances, qui, sdrement, ne manquera pas de donner une décision conforme au droit des gens, que M. le comte de Markoff invoque A si juste titre dans cette circonstance. Le soussigné est charmé de pouvoir, par une telle explication, mettre M. le comte de Markoff a portée de rendre compte a sa cour, sans perdre de temps, d’une discussion dont il parait croire qu’il importe a la bonne harmonie qui existe entre les deux Etats, que le ministére de Sa Majesté Impériale connaisse dans le méme moment les progrés, les débuts et le résultat. »

On comprend le jugement porté par le prince sur le diplomate russe : «Il me parut un homme d’humeur, sans instruction, mais spirituel. Tant que l’empereur Paul vécut, les communications d’affaires étaient faciles et méme agréables, mais & l’avénement de l’empereur Alexandre, M. de Markoff devint arrogant et insupportable. »

Le vainqueur de Montebello, Lannes, avait été envoyé a Lisbonne, comme ministre de France. Sa situation y fut assez difficile; il était en conflit avec le ministre des Affaires étrangéres, Juan d’Almeida, qui était dévoué a l’Angleterre. Chose plus singuliére : il était combattu par Talleyrand lui-méme. Celui-ci alla jusqu’& informer M. de Souza, ministre de Portugal 4 Paris, que le ministre de France pouvait étre regardé « comme nul »; M. de Souza avait toute liberté d’en informer le prince régent. Cette maniére de desservir un agent officiel auprés du gouvernement avec lequel il négocie est sans.doute unique dans les annales de la diplomatie. Lannes finit par étre rappelé en 1804. Le gouvernement portugais, disait-on, avait dépensé quatre millions 4 Paris pour empécher le retour du général & Lisbonne. Ot la majeure partie de ces sommes avait-elle passé? Ce ne fut un mystére pour personne.

L’affaire des indemnités du prince de Nassau-Orange, ancien stathouder de Hollande, fut pour Talleyrand l’occasion d’un fructueux coup de filet. Un reliquat de six cent mille florins étant resté en souffrance, le roi de Prusse, beaufrére du prince d’Orange, écrivit 4 Napoléon une lettre confidentielle, alors que l’Empereur était & Aix-la-Chapelle, en septembre 1804. Une enquéte fut faite; elle établit qu’un bon nombre de millions, dix-sept peut-étre, s’étaient égarés en route. Talleyrand, le président de la République Batave Schimmelpenninck, Durant de Mareuil, Duroc, qui avait négocié 4 Berlin une convention sur ce sujet, Sémoniville, ministre de France 4 La Haye, d’autres encore, avaient touché des pots-de-vin a titres divers. L’Empereur put se procurer la lettre par laquelle Durant de Mareuil avait donné des instructions 4 Sémonville, au nom du ministre des Relations extérieures. I] fit venir Talleyrand. « Etes-vous sar que Durant n’ait pas donné quelque ordre de votre part? — Aucun, Sire, j’en suis sir. — Mandez-lui de venir tout de suite. » Trois jours aprés, a Mayence : « Eh bien, votre Durant n’est pas arrivé, il est certainement coupable; mais vous étes sar que vous ne lui avez pas donné l’ordre? — J’en suis trés certain. — Qu’il n’a pas écrit? — J’en suis convaincu, ou sa lettre aura été mal comprise par Schimmelpenninck; il y a dans tout ceci un barbouillage des ministres hollandais. — Je n’ai pas besoin de vous 4 Mayence. Retournez a Paris prendre du repos, vous en avez besoin. »

« Quel menteur! disait Napoléon 4 Maret. I] faudra le renvoyer a Valengay; mais qui mettrons-nous aux Relations extérieures? » A son retour a Paris, Talleyrand fit des confidences 4 Cambacérés : l’Empereur ne s’occupait pas de ceux qui lui étaient le plus utiles; il fallait bien qu’ils songeassent a eux, puisqu’il n’y songeait pas; pour lui, il était bien tranquille; ot l’Empereur trouverait-il quelqu’un qui ait plus la confiance des ministres étrangers et des cabinets de l’Europe? Quand l’Empereur fut de retour, il montra d’abord quelque froideur 4 Talleyrand; mais celui-ci lui servit des

historiettes de Paris, et tout fut oublié. Il restait aux Relations extérieures, avec beaucoup de millions en plus.

Le «petit marais» de Hollande avait failli rapporter encore une jolie somme au ministre des Relations extérieures. Pendant que les grands et petits princes d’Allemagne, réunis & Mayence du 20 au 30 septembre (1804), faisaient leur cour 4 Napoléon, il fut offert 4 Talleyrand par le prince de Weilbourg jusqu’a cinq et six millions, argent de France, pour obtenir la présidence de la République Batave; ce prétendant était apparenté aux Nassau du cété de sa mére. Sa demande ne fut pas du tout mal accueillie par Talleyrand; l’offre des millions qui ’accompagnait n’avait pas été «sans effet sur l’Ame équitable de ce ministre clairvoyant », mais l’Empereur fut d’avis d’attendre. L’affaire fut renvoyée a l’époque de son sacre. En fait, elle fut laissée de cété. Talleyrand était homme A trouver des compensations. En janvier 1805, le prince de Weilbourg offrait quatorze millions 4 Talleyrand, toujours pour le méme objet.

Dr qu'il avait regu chez lui M™e Grand et qu’il l’avait installée 4 demeure dans l’hétel des Relations extérieures, Talleyrand vivait avec elle dans une intimité qui, méme a une époque ow les mceurs étaient singuliérement relachées, avait, malgré tout, le caractére d’un scandale officiel. Avec le Consulat, la moralité publique ne tarda pas a devenir plus exigeante; pourquoi le ministre n’épousait-il pas son amie? Le cas était particuliérement délicat, car ce ministre avait été sacré évéque. II était nécessaire avant tout qu'il obtint de la Cour de Rome un acte de sécularisation; alors il pourrait étre procédé 4 un mariage ayant un caractére de validité.

Lorsque s’ouvrirent a Paris, 4 la fin de l’année 1800, les négociations pour le Concordat, Talleyrand y prit une part active; sa fonction lui en faisait un devoir. Puis ses idées personnelles avaient complétement évolué depuis le schisme de la Constituante, a présent qu’il s’était rendu compte des désordres et des maux amenés par la rupture avec Rome. Toutefois il faut reconnaitre. que ce « défroqué de grande maison, de grande allure, d’une désinvolture de conscience supérieure, comme son esprit », était, pour traiter avec le

Saint-Siége, un négociateur assez inattendu. II ne fit preuve que d’une ardeur fort modérée a faire aboutir les pourparlers. Le ministre autrichien Cobenzl était en droit d’écrire 4 Vempereur :

« En général, Talleyrand a toujours montré la plus mauvaise volonté pour le rétablissement de la religion catholique en France; ce qui s’explique assez bien par l’embarras qui en résulterait pour lui, vu son ancienne qualité d’évéque. »

Les instructions rédigées par le ministre pour les agents mélés a ces négociations rappelaient un gallicanisme plein de méfiance. « Je recommanderai aux négociateurs de s’inspirer de ces idées, la volonté ferme et arrétée du gouvernement francais étant de relever les autels d’une religion qui soit aussi libre et aussi pure que celle qui a été professée par nos ancétres. » Caselli, lun des envoyés de Rome, pouvait dire avec vérité : Abbiamo molti nemici e sopra tutti uno implacabile e potentissimo in Autun, « Nous avons beaucoup d’ennemis et par-dessus tous un implacable et trés puissant dans Autun ».

Sous la Restauration, il fut question de passer avec la Cour de Rome un nouveau Concordat. Talleyrand, qui était réinstallé rue du Bac — c’était en 1814, — écrivait : « Tous les actes obtenus du Saint-Siége par le gouvernement précédent ont été l’ouvrage de la contrainte et, depuis 1797, tout est a revoir et a réparer. » Ce qui ne |’empécha pas de dire dans ses Mémoires, écrits en 1816, qu'il avait « puissamment contribué a cette grande réconciliation avec l’Eglise ». Oui, suivant la spirituelle remarque d’un historien ecclésiastique, comme « l’avocat du diable » dans les procés de canonisation. Les signatures finales furent échangées, le 15 juillet 1801, alors qu’il faisait une cure diplomatique aux eaux de Bourbon-l’Archambault.

Au cours de ces négociations laborieuses, Bonaparte avait eu une idée singuliére, la méme que la comtesse de Brionne, quelque dix-huit ans plus t6t, quand celle-ci s’intéressait a Yabbé de Périgord : il avait songé a demander pour son

ministre des Relations extérieures un chapeau de cardinal. Certainement ces pourparlers n’auraient point abouti, mais ils ne furent pas méme entamés. Bien loin de songer, comme le disait le Premier Consul, 4 rentrer dans le giron de l’Eglise, a réhabiliter sa mémoire, 4 fermer la bouche aux déclamateurs, l’intéressé ne voulut 4 aucun prix en entendre parler; il avait pour |’état ecclésiastique une aversion invincible, trop facile 4 comprendre, si l’on se rappelle les conditions ou il était entré dans les ordres et la maniére dont il avait rompu avec l’Eglise.

Talleyrand aurait souhaité sans doute que sa situation fat réglée en méme temps que celle de ses confréres qui étaient dans un cas analogue. Le gouvernement consulaire avait eu, en effet, la prétention d’obtenir du Saint-Siége que les membres du clergé catholique qui avaient renoncé a |’état ecclésiastique, au cours de la Révolution, et qui avaient contracté un mariage, fussent admis, s’ils le désiraient, 4 rentrer dans la communion des fidéles. Pour Talleyrand, il ne s’était point marié; sa rupture avec l’Eglise et sa liaison avec Mme Grand n’en étaient pas moins une offense directe au régime ecclésiastique. Cependant il paya d’audace; le 29 mai 1801, il adressa au Premier Consul un rapport, dans lequel il touchait, sans se nommer, la question qui l’intéressait directement. « Le Saint-Pére, y disait-il, a supprimé, dans son projet, l’article relatif aux ecclésiastiques mariés... Cet article est, moralement, aussi indispensable que !’est, politiquement, celui relatif aux biens nationaux. II serait souverainement injuste de laisser indécis l’état d’une foule d’individus qui sont devenus péres de famille et citoyens. Cette déclaration attirera 4 la mesure de la réconciliation des partisans trés zélés, qui, sans elle, en seraient les plus dangereux ennemis. »

Malgré toutes les instances du gouvernement consulaire, la Cour de Rome opposa a cette requéte une intransigeance absolue; elle refusa de la faire figurer 4 aucun titre dans le

texte du Concordat. Par une mesure postérieure qui eut un caractére de bienveillance, sans avoir en aucune maniére le caractére d’une négociation officielle, Pie VII consentit a absoudre les prétres du clergé séculier qui avaient rompu avec l’Eglise; mais ni les membres du clergé régulier ni les évéques ne furent admis au bénéfice de cette clémence exceptionnelle.

Il était difficile que la situation du ministre des Relations extérieures ne fat pas, de la part de l’autorité pontificale, Pobjet d’une régularisation quelconque. Si le Concordat avait été signé le 15 juillet 1801, la question des rapports de Talleyrand avec l’Eglise continuait 4 subsister. A la date du 27 février 1802, le cardinal-légat Caprara envoyait au cardinal Consalvi le récit détaillé d’une visite qu’il venait de faire au ministre de la rue du Bac. « Il m’a dit que le Premier Consul avait pris une part énergique dans son affaire, qu’il avait réuni des raisons puissantes et trouvé des exemples de cas semblables; finalement, il ne lui paraissait pas convenable qu’un sujet qui jouit auprés de lui d’une confiance particuliére se montrat aux yeux du public dans une situation aussi désavantageuse a l’égard de I’Eglise. En conséquence, il avait pris le parti d’écrire directement 4 Notre Sainteté et de faire partir 4 ce sujet un courrier extraordinaire. En outre, le ministre m’a dit qu’il me recommandait son affaire aussi au nom du Consul et que j’aurais pu écrire en profitant de ce courrier. J’ai répondu que, quant a moi, j’avais déja écrit sur cette question; je n’avais pas parlé d’exemples, parce que je ne les connaissais pas. I] a promis de me les faire connaitre. En qualité de ministre de Notre Sainteté, je ne crois pas pouvoir mieux recommander l’affaire que d’en exposer l'état véritable, ainsi que la part extraordinaire que le Premier Consul y prend. I] affirme que son ministre a travaillé avec lui, depuis deux ans, pour le rétablissement de la religion; il ena montré le bien, la nécessité; il a combattu constamment tous ceux qui ont fait leurs efforts pour l’empécher. La certitude que le Consul a de tout cela lui a donné l’idée que ce

ministre mérite que Notre Sainteté emploie A son égard les plus grandes condescendances. »

I] faut savoir que Talleyrand, qui avait un vif désir de faire aboutir cette négociation, avait de son cété adressé une supplique a la Cour de Rome. II avouait étre tombé dans des erreurs trés graves, qu’il ne précisait d’ailleurs pas; il protestait de son attachement 4 la religion catholique, apostolique et romaine; il demandait a étre délié de ses obligations religieuses. Cette supplique se bornait en somme a des protestations assez vagues. Elle fut soumise & l’examen d’un théologien du Vatican, Di Pietra. Il ne fut pas malaisé A celui-ci de constater qu’elle ne disait rien de la constitution civile du clergé, alors que l’ancien évéque d’Autun avait été Pun des principaux fauteurs du schisme. Cependant Consalvi, dans sa lettre du 3 mars 1802, informait Caprara qu’il ferait tout son possible pour donner 4 cette négociation délicate le meilleur résultat. « Le Pape ne peut pas absoudre sans au moins quelque signe, si discret soit-il, de repentir. C’est A cela qu’il faut préparer le ministre. »

L’embarras du Saint-Pére était facile 4 comprendre. La lettre du Premier Consul demandait une réponse; il était imprudent de le mécontenter. D’autre part, Pie VII avait a compter avec les devoirs de son ministére sacré et de sa conscience. En fin de compte, il se décida A signer, le 10 mars 1802, un bref pour la réconciliation de Talleyrand avec l’Eglise.

Le bref développe d’abord cette idée, que l’immense charité du Dieu de miséricorde, quand il accorda le Sauveur aux hommes, avait eu pour objet de faire rentrer au bercail les brebis errantes. Puis, c’est un appel direct A Talleyrand : « De toi-méme tu avoues que tu es tombé dans les plus graves erreurs... Revenu a des sentiments meilleurs, tu demandes pardon a ton pére bien-aimé et tu rougis. O sainte et bienheureuse pudeur, qu’on ne pourra jamais assez louer! O sanctum profecto ac beatum pudorem, nunquam satis predicandum... Nous donnons pouvoir a notre vénérable frére, Jean-Baptiste

cardinal Caprara, notre légat a latere, auprés du Premier Consul de France et de la nation frangaise, de t’absoudre de toutes les censures qui t’enchainent, de te rendre 4 Punité de l’Eglise, en observant certaines conditions, et, quand tu seras rendu A la communion laique, de t’accorder la faculté de porter Phabit des séculiers et de remplir les charges de la République Frangaise. »

Le Saint-Pére n’avait pas touché a la question du mariage; il ne pouvait pas le faire. Tel quel, le bref donnait a ancien évéque d’Autun des satisfactions qui n’étaient pas négligeables. Cependant il n’arriva pas jusqu’au destinataire. Caprara connaissait le caractére et ’humeur de Talleyrand pour les avoir pratiqués dans l’intimité; il estima que certaines des formules du bref, qui prétaient au ministre une attitude d’humilité, couraient le risque de ne pas étre de son gout. Aussi, dans le désir d’éviter toute manifestation déplaisante, prit-il le parti de ne pas lui donner connaissance du document pontifical.

Cependant le ministre tenait 4 reprendre dans la société laique une situation réguliére; la conséquence de cette situation devait étre son mariage. Comme il était trés bien en cour, il fit aisément partager au Premier Consul sa maniére de voir. Alors il prépara toute une consultation en régle; il réunit une dizaine d’exemples, de diverses époques et de divers pays, de nature a établir que la Cour de Rome, qui se montrait intransigeante 4 son égard, avait jadis consenti 4 des sécularisations dans des cas analogues. Cette requéte partit pour Rome le 24 mai 1802, sous la signature du Premier Consul, qui prenait lui-méme en main la cause de son ministre. « J’envoie, disait-il, 4 Votre Sainteté une note qui m’est remise, relative 4 une demande de sécularisation par le citoyen Talleyrand. Cette demande m’est personnellement agréable. » La note débutait en ces termes :

« C’est une chose convenable a la dignité du gouvernement de la France et utile 4 la discipline de l’Eglise que d’accorder un bref de sécularisation au citoyen Talleyrand. Ce ministre

a rendu des services a l’Eglise et & |’Etat. Il a publiquement et irrévocablement renoncé aux fonctions et aux dignités de la cléricature. Il désire que cette renonciation soit consacrée par un aveu formel du chef de la religion; il mérite d’obtenir cette faveur spéciale.

« Sous le rapport de la politique, lorsque la France redevient une nation catholique, il ne convient pas qu’un ministre qui a une part principale dans la confiance du gouvernement soit un objet d’incertitude et de controverse relativement a son ancien état.

« Sous le rapport des efforts qu’il a faits pour rallier l’Eglise et le gouvernement, il faut qu’il puisse recueillir, par l’expression libre de la gratitude de tous les amis de la religion, le prix du zéle qu’il a montré pour son rétablissement.

« D’aussi grandes considérations atteindront aussitét la bienveillance et la justice du Saint-Pére. On ne parlera pas des formes requises pour un tel acte; Sa Sainteté choisira la plus convenable et la plus compléte. Quant aux exemples du passé, le Saint-Pére en trouvera de fréquents dans l’histoire. »

Aprés la liste des exemples, la note conclut comme il suit :

« Tous ces exemples sont pris des temps ow le Saint-Siége jouissait de la plénitude de son autorité. L’usage que les prédécesseurs du Pape Pie VII en firent alors leur fut indiqué par des motifs d’utilité pour le bien de |’Eglise. Ces motifs existent aujourd’hui, et on doute qu’a aucune époque la méme demande ait été fondée sur d’aussi fortes considérations. »

On devrait s’attendre 4 trouver dans les Mémoires de Talleyrand des détails sur une question qui certes était un épisode capital de sa vie privée et publique. IJ n’en est rien; comme sur d’autres événements, ils observent ici le silence le plus discret. Sans aucune explication, sans méme aucune allusion a ces négociations laborieuses, ils se bornent a cette simple indication de fait : « Bonaparte obtint du Pape un bref pour ma sécularisation. Ce bref est daté de Saint-Pierre de Rome le 29 juin 1802. » Le prince ajoute avec une désin-

volture qui détonne dans une circonstance aussi grave : « Il me semble que rien n’exprime mieux l’indulgence de Pie VII 4 mon égard que ce qu’il disait un jour au cardinal Consalvi en parlant de moi : M. de Talleyrand! Ah! Ah! Que Dieu ait son 4me, mais moi, je l’aime beaucoup. » Quelle peut bien étre l’authenticité de ces paroles que le prince rapporte avec complaisance?

La lettre du Premier Consul et la note historique qui s’y trouvait jointe devaient certainement provoquer a la Cour de Rome — il est facile de le comprendre — de grosses difficultés. Les théologiens du Vatican passérent au crible les exemples qui leur étaient soumis et ils n’en retinrent aucun qui pat se rapporter 4 la situation trés grave dans laquelle s’était mis l’ancien évéque d’Autun. Personnellement, Pie VII ne faisait pas preuve d’intransigeance,.comme devaient le prouver ses rapports avec le maitre de la France; mais tout lui défendait d’accorder au ministre de Bonaparte la permission de se marier. Cacault, qui représentait la France a Rome, était obligé de reconnaitre la vérité : « Tout ce qui est possible a été fait... Quoique la matiére fat déja connue a fond, on a redoublé les recherches; l’on s’est donné toute la peine du monde imaginable. » Pie VII se décida a signer un nouveau bref, qui ne parlait toujours pas de sécularisation et restait muet sur la question du mariage. I] prenait la peine d’écrire au Premier Consul une lettre personnelle. « I] n’existe pas, disait-il, en dix-huit siécles, un seul exemple de dispense accordée 4 un évéque consacré pour qu'il se marie... Votre sagesse vous prouvera que nous ne pouvions faire davantage que nous n’avons fait. La teneur du bref que nous lui adressons montrera 4 M. de Talleyrand combien ont pesé auprés de nous et l’intérét que vous lui portez et les services qu’il a rendus pour le rétablissement de la religion en France. »

Le Pape avait signé un nouveau bref le 29 juin; ou plutét, pour ménager la susceptibilité de Talleyrand, deux formules de brefs avaient été revétues de la signature pontificale. Avec une singuliére faveur, on laissait Talleyrand libre de choisir

le texte qui serait le mieux A sa convenance. D/’ailleurs, ni dans l’un ni dans I’autre, il n’était question du mariage; la Cour de Rome s’y était obstinément refusée. II y était simplement parlé de la rentrée de Talleyrand dans la communion des laiques, de son droit 4 porter des habits de séculier et A remplir des fonctions publiques.

En méme temps que le Saint-Pére écrivait au Premier Consul, le cardinal Consalvi adressait a Talleyrand une longue lettre (g0 juin 1802) qui était, bien entendu, dans le méme esprit :

« Mon empressement pour servir Votre Excellence m’a fait chercher tous les moyens possibles pour y réussir. Jose le dire, personne n’aurait pu s’y prendre avec plus d’énergie et d’intérét...

« Jaurais désiré, véritablement, que les voeux de Votre Excellence eussent pu s’accomplir entiérement et que le bref eit pu contenir la permission de mariage; mais comment faire lorsque dix-huit siécles n’en présentent pas un seul exemple dans l’histoire de l’Eglise?

« Votre Excellence verra, dans les réponses en marge Aa la note envoy€e par elle, que tous les exemples qui y sont entrés ne subsistaient point; aucun évéque sacré n’a été dispensé, jamais, pour se marier... »

La Cour de Rome, a la suite de mires délibérations, avait accordé tout ce qui lui était permis de faire; d’une maniére formelle et 4 deux reprises, elle avait déclaré qu’elle n’irait pas plus loin. Entamer pour le méme sujet une négociation nouvelle aurait été une perte de temps sans résultat possible. Il fallait se contenter de ce qui avait été obtenu et qui certes n’était pas dénué de valeur.

Pour donner au bref sa validité, une opération restait a accomplir : l’enregistrement en Conseil d’Etat.

Le Conseil était présidé ce jour-la par Cambacérés. Le conseiller d’Etat Portalis avait dans ses attributions les affaires ecclésiastiques; aussi était-ce 4 lui de donner lecture du

document qui, aux termes des articles organiques, ne pouvait avoir cours en France sans l’autorisation du gouvernement. La chose n’alla pas sans incidents. L’un d’eux fut provoqué par le conseiller amiral Truguet. Comme Portalis donnait lecture de la bulle dans le texte méme de la chancellerie pontificale, c’est-a-dire en latin, Truguet ne put s’empécher d’interrompre la lecture pour faire une observation plaisante, mais qui n’était pas sans vérité. « J’observai, dit-il, 4 mon collégue Portalis, que nous avions un peu oublié le latin, depuis qu’on nous faisait chanter vépres au collége; il me semble qu’il serait bien de nous traduire la bulle en frangais. » Portalis continua sa lecture dans le texte latin.

La lecture finie, c’était au Conseil a émettre un vote. Quelques conseillers levérent la main; mais il n’en manqua pas qui se mirent 4 sourire et qui méme haussérent les épaules. Regnault de Saint-Jean-d’Angély ne se borna pas a cette manifestation; il prit la parole pour demander, sur un ton ironique, en quoi une affaire de ce genre, qui constatait une situation déja acquise, relevait de la compétence du Conseil d’Etat. « Nous sommes appelés, dit-il, 4 donner notre avis pour l’admission sur nos registres, ou bien pour I’exclusion, d’un bref faisant rentrer dans la vie laique une personne qui s’est mise elle-méme en possession et jouissant de ces mémes droits civils que vient de lui rendre la Cour de Rome. Je persiste 4 dire que cette affaire ne regarde en rien le Conseil d’Etat. » Cette opinion était partagée par quelques conseillers; mais le président Cambacérés, qui connaissait sur ce point la volonté bien arrétée du Premier Consul, fit taire les objections. Finalement, le bref fut enregistré. Un plaisant racontait qu’il était nécessaire que le ministre fit rendu a la communion laique, « afin qu’on pat l’enterrer sans discussion, quand il viendrait 4 mourir». Bien des années allaient s’écouler encore avant l’heure derniére de Talleyrand; les choses, on le sait, devaient se passer 4 ce moment supréme comme si le prince avait toujours été un fils dévot de la sainte Eglise.

ee ral he

Si v¢ a 3) /~ eye mane 3 Jerre. “LAK es Z

aw me a vrext ah a sree fi" “es oe 7” i 7 F re P e€ Ff? hare Q e Cas par | Sus =f ne Te Son ; an f one S79 ¥ Aa oe, ere o : a ere a i : Vi Ce

Late i. t Prvr~ nuplralg +t nefpre Se re , ; fg € a cAe Loo mtu

Z 5 ao Mea hint fi ' ga) ; yee Fa tle ay ome etn b's a Mik ee PD et OR Pee, {tf

- ( 4 " ’ moel Ye rag Doviedine Litae ern MSA Sern ON, CAL

2 s Ks ht i nye yp canes few 6 4 nts a Dean LOO ES, Bf Berm » >I. Zi

De nu SGau- ene has els

eee Cone: o 2 TANVE JING rays

f Ved p> gh yh coer Ge, Cte Va de PoE: fa 1X «sane Bed" C Le ens eo) : me : Z

r pe v2 ? say Mfg) ' ef--— ces eur Ait &. ‘ Cosst Ko IFW, : ij 3 ae as a / v2) < Ze ~~~ on ye a fue: vi S. Sale cata ge ae ge

ews hf ‘°e f<

A ae ee, , + sina ee Q@ ma ek ¢ pun “7 cs ee ne se Weel 8 8M wed 2 AW.

4: a“ Zr ae 3 + F , ee re cig Oe) ee PP Qa he a Ae yh “> eee He 6 a.

Rederer, qui fut V'un des témoins du mariage civil de Talleyrand, rapporte que le lendemain les époux durent faire célébrer leur mariage a Epinay-sur-Seine par le curé de cette localité. Les agents de Louis XVIII, dans leurs relations secrétes, parlent aussi en cette circonstance du curé d’Epinay, endroit ot habitait alors madame Grand. Madame de Rémusat dit de son cété que Talleyrand trouva dans un village de la vallée de Montmorency un curé qui consentit a bénir son mariage.

Page 1