‹ Talleyrand, 1754-1838Chapitre 8 sur 22 · LE CERTIFICAT DE BENEDICTION NUPTIALE · texte numérisé non relu

LE CERTIFICAT DE BENEDICTION NUPTIALE

Bibliothéque Nationale

La bulle avait été enregistrée au Conseil d’Etat le 19 aotit 1802. Dés le lendemain, 2 fructidor an x, Le Moniteur faisait paraitre cet arrété :

Les Consuls de la République, vu le bref du pape Pie VII, donné a Saint-Pierre de Rome le 29 juin 1802;

Sur le rapport du conseiller d’Etat chargé de toutes les affaires concernant les cultes, le Conseil d’Etat entendu,

Arrétent :

Le bref du pape Pie VII, donné 4a Saint-Pierre de Rome le 29 juin 1802, par lequel le citoyen Maurice Talleyrand, ministre des Relations extérieures, est rendu a la vie séculiére et laique, aura

son plein et entier effet.

Le Premier Consul, Signé : BONAPARTE,

Par le Premier Consul, le secrétaire d’ Etat, Signé : H.-B. MARET.

Avant ces négociations compliquées, dont l’enjeu était le mariage avec la favorite du jour, l’ancien évéque d’Autun avait déja eu des velléités matrimoniales. On rapporte qu’avant de rencontrer Mme Grand, il avait eu l’idée d’épouser une jeune femme 4 la mode, M™e de Buffon. Agnés de Cépoy s’était mariée, en 1784, au comte de Buffon, fils du célébre naturaliste; cette union n’avait pas été heureuse. Mme de Buffon avait contracté avec Philippe-Egalité une liaison, qui était de notoriété publique et que la Terreur interrompit tragiquement. De retour d’Amérique, Talleyrand pensa a la rechercher en mariage. Peut-étre voyait-il dans cette union un double avantage : d’abord de « se déprétiser » tout a fait, par un acte qui aurait le caractére d’un scandale public, puis de conserver, par ce moyen indirect, des relations avec la maison d’Orléans, sur les chances politiques de laquelle il était toujours prudent de compter. M™e de Buffon se refusa absolument a ce projet de mariage; on dit que Talleyrand ne le lui pardonna jamais.

Le mariage de Talleyrand et de Mme Grand est l’un des étonnements de lhistoire et l’une des obscurités de la vie du

ministre. Que Mme Grand ait eu l’idée de donner 4 union avec son ami un caractére légal, de sa part rien n’était plus naturel; elle allait enfin avoir dans la société une situation en régle. Etait-elle si sotte que le veut la tradition? Elle avait eu le talent de se faire bien voir de deux personnages de la Cour de Rome, qui avaient été mélés aux négociations du Concordat. Le cardinal Consalvi écrivait : « N’oubliez pas de faire mes compliments 4 Mme Grand. » De son céteé, Spina écrivait au cardinal : « M™e Grand, que j’ai vue hier, vous fait mille saluts. » Au point de vue du droit civil, un nouveau mariage était pour elle chose possible. Un jugement de divorce, en date du 7 avril 1798, avait prononcé la rupture du mariage de M. et de Mme Grand; on disait que Pancien époux n’avait point été insensible a des compensations pécuniaires et A la promesse d’une situation avantageuse qui lui serait faite un jour.

De la part de Talleyrand, il est moins aisé de comprendre la hate qu’il a mise 4 ce mariage. L’arrété des Consuls sur le bref pontifical, qui rendait authentique sa sécularisation, est du 19 aodit; son mariage se fit environ vingt jours plus tard, le 10 septembre.

Bien des années aprés, quand il songea a se mettre en régle avec sa conscience ou plutét a se composer un personnage pour la postérité, il présenta 4 sa manieére la question de son mariage. « J’étais libre », écrivait-il dans son testament de 1836; ce qui veut dire : libre de me marier. Mais il sentait bien, malgré tout, que cette fagon d’interpréter le bref de sécularisation n’était nullement en harmonie avec les vraies intentions du Souverain Pontife; car rien n’était moins équivoque que les deux lettres citées ci-dessus, la lettre de Pie VII & Bonaparte et la lettre de Consalvi 4 Talleyrand; elles disaient l’une et l’autre qu’aucune dispense pour se marier n’avait jamais été accordée et ne pouvait Pétre 4 un évéque consacré. Alors il avait remplacé les mots : « J’étais libre » par ceux-ci : « Je me croyais libre ». C’était faire Paveu de sa faute et en demander pardon, a une époque ov il allait se

décider a une réconciliation in extremis avec l’Eglise. En 1802, ces scrupules étaient hors de saison; il avait pris le parti de se marier, il se maria, et le tout fut mené assez rondement, d’une maniére un peu cavaliére. Pour lui, depuis le bref du 29 juin 1802, enregistré au Conseil d’Etat le 19 aoat, il était pleinement « déprétrisé et désépiscopisé ». I] n’y avait plus qu’a prendre rendez-vous avec M. le Maire du x® arrondissement, le citoyen Ad. Duquesnoy.

Quel réle joua le Premier Consul dans la décision prise par son ministre? En 1813, Napoléon faisait au comte Molé cette singuliére déclaration : « I] a, malgré moi, épousé, au scandale de l’Europe entiére, sa honteuse maitresse, dont il ne pouvait méme espérer qu’elle lui donnerait des enfants. » O’Meara a recueilli 4 Sainte-Héléne un bruit analogue. M™e Grand avait supplié deux fois A genoux le Premier Consul de lui laisser épouser Talleyrand; il avait refusé d’abord, puis l’intervention de Joséphine l’avait amené A céder.

Les paroles de Napoléon 4 Molé n’ont pu étre dites que dans la période de sa vie ov il avait toutes les raisons d’étre brouillé avec son ancien ministre. On comprend mal a priori que Talleyrand ait contracté officiellement avec M™e Grand une union légale et qu’il ait conservé ses fonctions de ministre, si le Premier Consul n’avait pas consenti 4 cette union.

Les. choses ont di se passer — cela est bien probable — de la maniére dont Mme de Rémusat les raconte; on sait qu’elle a recu beaucoup de confidences de Talleyrand, pour qui elle ne manquait pas de sympathie. L’union irréguliére du ministre et de la belle Indienne était de notoriété publique; plusieurs femmes de ministres ou d’ambassadeurs avaient refusé d’étre présentées 4 Mme Grand, et ces refus répétés avaient produit dans le corps diplomatique un certain émoi. La chose arriva aux oreilles du Premier Consul; il déclara tout net a son ministre des Relations extérieures qu’il efit a bannir de l’hétel de la rue du Bac une personne qui était

(te TALLEYRAND

dans une situation tout a fait irréguliére et dont la présence suscitait dans le monde des ambassades des incidents désagréables. A la nouvelle de ce congé non déguisé, Mme Grand se vit perdue; elle n’eut d’autre salut que de courir chez Joséphine, qui servait si souvent d’avocate auprés de son mari. A force de supplications, elle finit par obtenir une audience de Bonaparte; non sans peine, celui-ci se laissa fléchir par les pleurs de la belle personne. « Je ne vois, lui dit-il, qu’un moyen. Que Talleyrand vous €pouse, et tout sera arrangé; mais il faut que vous portiez son nom ou que vous ne paraissiez plus chez lui. »

L’ordre du Premier Consul répondait aux plus vifs désirs de M™e Grand, et Talleyrand lui-méme ne pouvait pas se mettre en travers de cette volonté ni rompre de vieilles habitudes. Les choses se firent sans tarder. Le 9 septembre (1802), le contrat de mariage était signé dans la villa de Talleyrand 4 Neuilly. Par galanterie, le futur époux attribuait a la future épouse une partie de sa fortune personnelle, notamment sa maison de la rue d’Anjou; il se réservait toutefois, en cas de décés de la future épouse, les droits d’un légataire universel. Le contrat fut signé par le Premier Consul et Joséphine, par le Deuxiéme Consul et par le Troisiéme, par les deux fréres de Talleyrand, par le secrétaire d’Etat Maret. On n’aurait pas pu souhaiter 4 cette cérémonie préparatoire un caractére plus officiel.

Le lendemain 10 septembre eut lieu le mariage. Talleyrand avait averti 4 la derniére minute les témoins qui devaient l’assister; l’un d’eux, Roederer, recut ce billet le jour méme : « M. de Talleyrand vous prie de passer aux Relations extérieures, aujourd’hui a quatre heures. I] dit que cet aprés-midi il serait trop tard. » Un billet de M™e Grand montre aussi que les choses furent arrétées au dernier moment; on en reproduit l’orthographe avec un religieux respect : « Mon cher voizein le notaire vas venier de bhonneur ce matin pour vous fere siegner le nouvelle acte. Je vous fere avertire ausitau

Le ministre des Relations extérieures auratt pu savoir sans peine ou était sa mére en l'année 1802; peut-étre le savait-il; il n’avait qua s*informer auprés des agents de son ministére a l’étranger. La présence d’une femme portant un nom connu, ayant émigré en

méme temps que larchevéque de Reims, frére de son mari, nétait pas difficile a établir.

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