‹ Talleyrand, 1754-1838Chapitre 9 sur 22 · LA COMTESSE DE TALLEYRAND-PERIGORD · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DE TALLEYRAND-PERIGORD

Chateau de Valengay

ille ira aussitot le fere enregistre, et nous dire a quelle heur nous irons a la municipalité o4 je vous meneré. »

Talleyrand ne se maria pas a la mairie de la future épouse, s'il est exact que celle-ci habitait alors 4 Epinay-sur-Seine; il se maria a la mairie de sa « division » (quartier), qui s’appelait Fontain e-de-Grenelle et qui faisait partie du x® arrondissement. Cette mairie était située rue de Verneuil; ancienne académie royale (école d’équitation) du sieur Dugier, puis hétel de Bonville, pujs mairie, l’immeuble existe toujours aux numéros 13 et 15; il était 4 peu prés en face de la petite rue Sainte-Marie-Saint-Germain, qui est aujourd’hui la rue Allent.

L’acte de mariage a été donné par Jal, dans son Dictionnaire critique de btographie et d’ histoire, d’aprés la copie qu’il avait prise en 1867 sur les registres de l'état civil; ces registres ont été brilés dans les incendies de 1871. La reconstitution qui a été faite en 1873 de cet acte de mariage d’aprés les archives notariales (étude de maitre Gustave Rollin) est d’une conformité absolue avec le Dictionnaire de Jal. Voici le texte complet de ce document, dont l’authenticité ne peut pas étre mise en doute :

Acte de mariage de Charles-Maurice Talleyrand Périgord, agé de quarante-huit ans, né a Paris, départ. de la Seine, le 2 février 1754; profession : ministre des relations extérieures, demeurant rue du Bacq, a l’hétel du ministére des relations, fils de Charles- Gabriel Talleyrand-Périgord et d’Alexandrine-Victoire-Eléonore Damas d’Antigny, tous deux décédés, et de Catherine Noél (sic) Worlee, agée de trente-neuf ans, née 4 Tranquebar, colonie danoise, en Asie, le 21 nov. 1762, demt sur la commune d’Epinay, dépt de la Seine, fille de Pierre Worlee et de Laurence Allamy, son épouse, tous deux décédés, épouse divorcée de Georges-Frangois Grand par acte prononcé a la mairie du u® arrondissement de Paris, le 18 germinal an vi (7 avril 1798); en présence de Pierre-Louis Reederer, dt a Paris, rue du Faub® St-Honoré, n° 63, président de la section de l’intérieur de (sic) conseil d’Etat, agé de 48 ans; d’Eustache Bruix, demt 4 Paris, rue d’Antin, n° 8, Vice Amiral, conseiller d’Etat, tous deux amis de I’époux; de Pierre Ryel Beurnonville, demt a Paris rue du Faub® St-Honoré, n° 61, envoyé Extraordinaire

et Ministre plénipotentiaire de la République prés la cour de Prusse, agé de 50 ans; de Pierre-Claude-Maximilien Radix Sainte-Foy, demt au mont Saint-Martin... propriétaire, tous deux amis de lépouse, et de monsieur Frangois-Nicolas-Henri-Othon, prince de Nassau-Siegen, étant de présent 4 Paris, Grand d’Espagne de la premiere classe, lieutt général au service de Sa Maj. catholique et Amiral au service de l’Empereur de Russie, ami des deux époux, qui ont signé avec nous : c. n. Worlee, ch. maur. Talleyrand, E. Bruix, Roederer, le g#! Beurnonville, le p% de nassau-siegen, Radix Sainte-Foy, Ad. Duquesnoy.

Les quatre témoins sont des personnages connus, qui faisaient partie de la société ordinaire du ministre. Quant a P «ami des deux époux, » le prince de Nassau-Siegen, sa carriére militaire avait été fort accidentée; un correspondantdu comte d’Antraigues le tient pour un coquin et un vil gueux.

Le mariage civil fut-il suivi d’un mariage religieux?

Roederer, qui fut l’un des témoins du mariage civil, rapporte que le lendemain les époux durent faire célébrer leur mariage a Epinay-sur-Seine par le curé de cette localité. Les agents de Louis XVIII, dans leurs Relations secrétes, parlent aussi en cette circonstance du curé d’Epinay, endroit ot habitait alors M™e Grand. Mme de Rémusat dit de son cété que Talleyrand trouva dans un village de la vallée de Montmorency un curé qui consentit a bénir son mariage. De nos jours, Pauteur du Concordat de 18or, et auteur de La Vie privée de Talleyrand admettent, |’un, le fait du mariage, l’autre, sa possibilite, sans apporter, dans l’un et l’autre cas, aucun document a l’appui. Pour nous, nous estimons que le mariage religieux n’a pas eu lieu; il était aussi impossible qu invraisemblable. Impossible, parce que le ministre ne pouvait obtenir la bénédiction nuptiale, lui qui avait été évéque, qu’ en apportant un document émané du Vatican, I’autorisant a se marier; invraisemblable parce que le sacrement du mariage doit étre précédé du sacrement de la pénitence, et que certainement Talleyrand n’était pas d’humeur alors A réciter le Confiteor aux pieds d’un prétre.

Ce qui empéche absolument de croire au mariage religieux, c’est Pattitude de Pie VII, lors de son voyage en France en 1804; il refusa que la femme du ministre lui fat présentée. C’est qu’il voyait en elle non une épouse légitime, mais, aux termes du droit ecclésiastique, une concubine. Thibaudeau, qui était préfet des Bouches-du-Rhéne, rapporte qu’un prédicateur de la station du caréme A Arles en 1805, l’abbé Servat, tonnait en chaire contre les propriétaires de biens nationaux, contre les prétres mariés, nommément contre Talleyrand, ex-évéque d’Autun. Ce prédicateur n’aurait point déclamé contre Talleyrand, si celui-ci avait recu le sacrement du mariage. Quant au préfet, il ne songea pas a faire un communiqué pour établir un fait. qui n’existait pas; il fit saisir les manuscrits de l’abbé Servat et l’obligea a senfuir d’Arles. L’archevéque d’Aix, Champion de Cicé, protesta contre la mesure du préfet, mais il ne désavoua pas les paroles du prédicateur.

Quand on lit, dans l’acte officiel du mariage civil, que les parents du futur époux sont « tous deux décédés », on éprouve un mouvement de surprise, sinon de stupeur.

Il est bien vrai que le pére du ministre, comme on le sait, était mort a Paris, le 4 novembre 1788; mais sa mére n’était point morte en 1802. Les recueils du Pére Anselme et de Révérend donnent le 24 juin 1809 comme date de son décés, sans indiquer d’ailleurs le lieu de ce décés. Cette date de 1809 figure aussi, toujours sans indication de lieu, au bas d’un portrait d’elle qui est conservé au chateau de Valengay. II était indispensable de découvrir l’endroit ot mourut la mére de Talleyrand; car c’était le moyen de se procurer un acte d’état civil attestant l’exactitude de la date de 1809.

I] est inutile de faire parcourir au lecteur toutes les pistes qui ont été suivies 4 Paris et dans diverses villes de province, dans les archives publiques ou privées. Seul importe le résultat de ces recherches; le voici : Alexandrine-Victoire- Eléonore de Damas d’Antigny, veuve de Charles-Daniel de

Talleyrand-Périgord, mourut, 4 Paris, 36, rue d’Anjou, le 24 juin 1809, dans sa quatre-vingt-uniéme année. Cela est établi, d’une maniére indiscutable, par deux documents : Pun est la déclaration de succession de « dame Alexandrine- Victoire-Eléonore de Damas d’Antigny,... décédée le 25, (sic) juin 1809, rue d’Anjou, n° 36»; lautre est l’attestation du service funébre de la mére du prince de Bénévent, qui est ainsi rédigée :

Le 27 juin 1809 a été présenté le corps de Madame Alexandrine- Victoire-Eléonore de Damas d’Antigny, V@ de Monsieur Charles- Daniel de Talleyrand-Périgord, lieutenant général des armées du Roi et chevalier de ses ordres, décédée le 24 du présent, rue d’Anjou 36, agée de 80 ans passés.

Ou repose le corps de la défunte? Jusqu’ici nos recherches dans les archives du département de la Seine, dans les archives paroissiales, dans les divers cimetiéres de Paris, dans le cimetiére de Valencay, sont demeurées sans résultat. D’ailleurs la découverte de cette sépulture n’ajouterait rien a Pauthenticité du décés en date du 24 juin 1809.

Le ministre des Relations extérieures aurait pu savoir sans peine ov était sa mére en l’année 1802; peut-étre le savait-il; il n’avait qu’a s’informer auprés des agents de son ministére a l’étranger. La présence d’une femme portant un nom connu, ayant émigré en méme temps que l’archevéque de Reims, frére de son mari, n’était pas difficile 4 établir. Une recherche dans les archives de l’ancien duché de Brunswick nous a permis de savoir que l’archevéque-duc de Reims et sa bellesceur la comtesse de Talleyrand, accompagnés de quatre serviteurs — six personnes en tout, — étaient arrivés a Wolfenbuttel le 18 juillet 1796; ils avaient pris logement chez Drost von Rodenberg, dans une aile aujourd’hui détruite du Petit Chateau, au numéro 43; ils payaient un loyer mensuel de vingt-quatre Reichsthaler.

Les archives du chateau de Commarin en Bourgogne conservent une lettre de ton mélancolique que la comtesse de

Talleyrand avait pu faire parvenir clandestinement a son frére le marquis de Damas, qui était resté en France. Cette lettre porte pour en-téte : « Chateau de Wolfenbuttel, duché de Brunswick », sans indication de date, mais bien probablement de l’année 1800. En voici quelques passages; on remarquera que, parlant de divers membres de sa famille, elle évite de rappeler en quoi que ce soit le nom de son fils Charles-Maurice, ministre des Relations extérieures.

« Il est arrivé tant de choses depuis plus de douze ans que je ne serais point étonnée que vous eussiez oublié que vous avez une sceur, qui est a la vérité bien vieille de droit et de fait. Mais il lui reste encore assez de facultés pour étre sensible a tout ce qui intéresse les personnes qui lui sont chéres. Je vous sais au milieu des votres...

« Je suis ici, restée avec un beau-frére respecté et respectable, mais bien éloignée du reste des miens. Je n’ai guére d’espoir de les revoir. Je me flatte quelquefois qu’ils viendront, mais je ne m’attache pas a cette idée pour n’étre pas décue. »

Parlant de sa petite-fille, Mélanie-Xaviére de Périgord, fille de son fils Archambaud, qui était née en 1785, elle continuait :

« On dit la petite jolie, et, comme elle a quinze ans, je crois qu’on s’occupera bientét de la marier. Je ne serai témoin d’aucun des événements qui arriveront 4 ma famille; la jouissance des sentiments les plus naturels nous sont refusés (sic).

« Je ne veux point finir aussi tristement que les circonstances m’y porteraient et, si vous avez un peu de bonheur, je serais bien fachée de l’altérer. Mille tendresses pour moi a tout ce qui est autour de vous et gardez-en une bonne part. »

Un arrété du grand juge et ministre de la Justice Régnier, en date du 15 fructidor an x1, 2 septembre 1803, accorda « amnistie pour fait d’émigration 4 la dame Talleyrand,... vu la déclaration faite le an x® devant le ministre de France

en basse Saxe par la De Ve Talleyrand (__), demeurant a Wolfenberth (sic) ». Elle rentra alors 4 Paris, ot elle devait mourir six ans plus tard. On ne voit pas qu’elle ait repris des relations avec son fils le ministre, dont la conduite avait été et continuait A étre pour son coeur de mére et de chrétienne un sujet de profonde tristesse.

Du moment ot Talleyrand faisait déclarer, par un officier d’état civil aisément crédule, que sa mére était morte en 1802, il n’y avait pas a s’occuper du réle qu’elle aurait pu jouer dans son mariage; mais, dans le droit de l’époque, avait-elle un réle 4 y jouer?

L’ancien droit francais stipulait que les enfants devaient, a tout 4ge, solliciter pour leur mariage l’avis de leurs parents. Les fils aprés trente ans, les filles aprés vingt-cinq avaient bien la capacité de contracter mariage ‘sans le consentement de leurs ascendants; mais ils devaient, 4 peine d’exhérédation, le demander par deux actes de sommation respectueuse.

Ce régime fut modifié par la loi sur le mariage civil, en date du 20 septembre 1792, qui ne stipulait la nécessité du consentement des parents que pour les fils et filles de moins de vingt et un ans. Le Code civil changea a son tour les conditions de la loi de 1792; mais il ne fut promulgué qu’en 1804. Il en résulte que Talleyrand, qui s’est marié en 1802, n’avait pas 4 adresser 4 sa mére des actes respectueux.

Soit. Talleyrand avait pour lui le texte de la loi du 20 septembre 1792; mais, aux yeux des contemporains, comme aux yeux de la postérité, comment expliquer que sa mére n’ait pris aucune part, tout au moins par sa signature et comme Yavait fait un étranger, Nassau-Siegen, a la cérémonie de son mariage civil? L’explication était bien simple : c’est que sa mére était déja morte. La comtesse de Talleyrand eut-elle jamais connaissance de ce mensonge officiel? C’est peu probable. Cette douleur lui fut sans doute épargnée; catholique sincere, convaincue que son fils avait toujours le caractére indélébile du prétre et de lévéque, le scandale était déja

LE MARIAGE DE TALLEYRAND 11g

suffisant pour elle de savoir qu’il avait pris pour femme une aventuriére.

Une derniére observation de fait sur le faux en écritures publiques auquel le maire Duquesnoy a apposé sa signature. On pourrait s’étonner de voir que la mention du double décés des ascendants n’est pas suivie de l’indication des lieux et dates de ces décés. Il paraft que les instructions données aux officiers de l’état civil n’exigent pas cette double indication.

La belle Indienne était arrivée A ses fins; elle avait changé de nom devant l’officier d’état civil; elle était A présent la citoyenne Talleyrand, ce qui lui permettra d’étre un jour la princesse de Bénévent, puis la princesse de Talleyrand. Du coup, dés que le mariage eut été officiellement annoncé, les répugnances des femmes du corps diplomatique disparurent comme par miracle; les salons de I’hétel de la rue du Bac recurent toutes les visites qui pouvaient satisfaire sa vanité. Cependant sa tranquillité d’esprit n’était point complete : les hasards d’une réception pouvaient l’amener A rencontrer son ancien mari et, bien que sa situation fat a présent régulire, cette possibilité ne laissait pas de lui étre désagréable.

Lors du divorce, prononcé, comme on !’a vu, le 7 avril 1798, on avait fait a M. Grand la promesse d’une place honorable; il restait 4 tenir cette promesse au plus tot, de maniére A se débarrasser d’un personnage qui pourrait étre génant. Le ministre des Relations extérieures eut Vidée de s’adresser & son collégue de La Haye, le secrétaire d’Etat Van der Goes; on sait que, depuis la création de la République Batave, le gouvernement néerlandais prenait, pour ainsi dire, son mot d’ordre a Paris. Pour activer les choses, la femme qui allait bientédt porter le nom du ministre écrivit A Van der Goes le 3 fructidor an x, 21 aofit 1802, en ces termes qui étaient la plus chaude des recommandations : « M. de Talleyrand m’autorise 4 vous mander qu’il vous aura une obligation particuliére de ce que vous ferez pour moi en cette occasion. »

Van der Goes comprit 4 merveille ce qu’on attendait de lui, A savoir ’éloignement de l’ancien mari. II fit nommer M. Grand conseiller privé extraordinaire au Cap de Bonne- Espérance, avec un traitement annuel de deux mille florins. Mme de Talleyrand fut pleinement satisfaite; elle adressa a Van der Goes, le 17 vendémiaire an x1, 23 septembre 1802 — c’était treize jours aprés son mariage, — une lettre de remerciements; elle y joignait un témoignage assez naif de sa joie d’avoir été épousée devant M. le Maire : « Vous observerez, au nom que mon union avec monsieur de Talleyrand me donne le droit de porter, combien la tendre et sincére affection de cet aimable ami m’a rendue la plus heureuse des femmes. »

Cependant Grand ne se hatait pas de quitter l’Europe; il ne se souciait pas beaucoup d’étre déporté, méme avec un beau titre, au bout de l’Afrique australe. Alors M™me de Talleyrand, qui ne se sentait pas en paix, écrivit de nouveau, le 10 décembre 1802, au ministre néerlandais :

« Monsieur, je ne veux pas tarder davantage a vous remercier de votre obligeance et de tout ce que vous avez bien voulu faire pour M. G. 4 ma demande.

« L’empressement et la grace que vous y avez mis me prouvent, monsieur, que l’on ne compte pas en vain sur votre amitié, et cela m’autorise 4 vous demander un nouveau service : c’est celui de faire enjoindre 4 M. G. de s’°embarquer sans délai, étant tout 4 fait inconcevable qu’il prolonge son séjour 4 Amsterdam, ou il est déja depuis un mois fort mal a propos.

« Je vous serai donc trés obligée de vouloir bien lui faire parvenir le plus tét possible (chez Messrs. R. et Th. de Smeth, a Amsterdam) l’ordre pour son embarquement, vous priant, monsieur, de recevoir d’avance tous mes remerciements a cet égard et d’agréer l’assurance de ma plus parfaite considération. — TALLEYRAND-PéRICORD, née WORLEE. »

Le conseiller privé extraordinaire prit enfin le parti de s’embarquer pour sa destination lointaine. Van der Goes en

informa Mme de Talleyrand le 21 décembre (1802). Nouvelle lettre de celle-ci, en date du 13 nivése an x1, 3 janvier 1803; ses remerciements, faciles 4 comprendre, prennent un ton officiel :

« M. de Talleyrand, aussi sensible que je le suis 4 vos bons procédés, me charge de vous réitérer tout ce que je vous ai mandé déja de ses dispositions et de son désir de vous donner des preuves de son attachement et de sa considération. »

Mme de Talleyrand pouvait se réjouir de savoir son repos assuré pour longtemps; un fonctionnaire ne refait pas la traversée du Cap a Amsterdam pour le premier prétexte venu; des mois, sinon des années, allaient s’écouler pour elle dans une quiétude parfaite. Mais voici que des bruits facheux ne tardent pas a se répandre. On parle, comme d’une chose imminente, de la rupture de la paix d’Amiens; si le fait se produit, le premier acte du gouvernement anglais ne sera-t-il pas de courir sus a tous les batiments, aussi bien hollandais que frangais? M. Grand sera peut-étre arrété par un corsaire britannique et ramené en Europe. Ou encore, les Anglais peuvent faire une descente au Cap, qui aura les mémes résultats. Enfin les inquiétudes de Mme de Talleyrand durent commencer a se calmer, quand elle recut de son obligeant correspondant de La Haye la lettre qui suit (elle ne porte point de date) :

« M. de Marivault... a été porteur de la lettre que vous m’avez fait ’honneur de m’adresser en date du 8 germinal (29 mars 1803). J’y ai vu avec peine, madame, que vous nourrissiez des inqui¢tudes sur nos affaires au Cap de Bonne- Espérance et, par conséquent, sur le sort de M. Gr., qui s’y trouve. » II lui fait savoir que la colonie du Cap a été complétement évacuée par les Anglais; les Hollandais en sont seuls les maitres. « Rassurez-vous donc, madame, et veuillez vous persuader que je continuerai a prendre le plus vif intérét au sort de M. Gr., quel que puisse étre celui du Cap. »

En échange du service qu’il a rendu a M™e de Talleyrand depuis le début de cette singuliére négociation, le ministre

hollandais s’adresse a elle pour lui demander de faire revenir son époux et le Premier Consul sur les sentiments peu favorables qu’ils ne prenaient pas la peine de dissimuler a l’égard de la République Batave. En employant un mot dont elle s’était servie dans sa lettre du 23 septembre 1802, il ajoutait : « Ah! madame, si vous pouviez faire comprendre ces vérités a Phomme que vous adorez, que j’estime et honore, a l’aimable M. de Talleyrand, combien vous soulageriez ma patrie épuisée et souffrante!

« En vous priant d’agréer pour vous, madame, et pour M. de Talleyrand, les assurances de ma considération distinguée, j’ai ’honneur de me dire... »

La femme du ministre des Relations extérieures eut sans doute un mouvement de vanité, quand elle vit qu’on recourait a son influence dans une question diplomatique; en réalité, son influence était comme nulle.

Qu’advint-il de son premier époux? Quand mourut-il? Repose-t-il dans un cimetiére de l’Afrique australe? Mme de Talleyrand n’eut cure de ces détails, qui avaient pour elle bien peu d’intérét, 4 présent que la loi francaise lui avait assur€é une situation réguliére dans le bel hétel de la rue du Bac.

C—” aimerait 4 savoir si le mariage de Talleyrand avec son amie fit naftre en lui des sentiments nouveaux. Il est bien probable que non; il connaissait trop depuis quatre ans la femme, aussi belle qu’insignifiante, qu’il avait accueillie dans son hétel de ministre. II s’était résigné 4 une cérémonie officielle, comme A l’inévitable; du moins, elle avait eu un avantage qu’il ne pouvait pas ne pas apprécier : elle avait débarrassé enfin des importunités dont Mme Grand ne cessait de l’assaillir, 4 cause de son impatience d’étre promue au rang d’épouse légitime. A présent, il avait la paix dans son intérieur.

Quelques années plus t6t, quand il avait été question pour lui de faire partie du gouvernement comme ministre du Directoire, une dame de ses amies lui avait adressé ce mot dénué de bienveillance : « Allez, ’abbé, que cela ne vous inquiéte pas. Vous avez de la boue jusqu’au cou; qu’importe que vous vous en mettiez par-dessus la téte? » Le mot fut répété a propos de son singulier mariage. Pour lui, il laissa dire, sans y attacher autrement d’importance. On sait que ce fut une régle dont il ne se départit jamais, de ne pas relever les opinions désobligeantes qui pouvaient s’exprimer sur son

compte; il s’était fait de l’impassibilité une régle absolue. La cérémonie du 10 septembre avait pu attirer des critiques; quant a lui, il y vit un avantage non équivoque, d’étre une bonne fois et pour toujours « déprétrisé et désépiscopisé ». C’était l’expression dont le nouvel archevéque de Bordeaux, Monseigneur d’Aviau, s’était servi a son égard, d’ailleurs sans esprit d’ironie. Comment Talleyrand ne se serait-il pas réjoui d’avoir rompu pour toujours avec une situation qui n’avait cessé de lui étre odieuse?

Grand seigneur comme il |’était, se distinguant ainsi de la plupart des collaborateurs du Premier Consul qui s’étaient formés eux-mémes en quelques années, le ministre des Relations extérieures sut toujours étre le maitre de maison accompli, et parce qu’il était lui-méme et parce que ses fonctions le mettaient en rapports avec l’élite de la société parisienne et de la société internationale.

Les réceptions de lV’hétel de la rue du Bac brillérent toujours d’un éclat exceptionnel; elles contribuérent a la réputation d’élégance dont Paris jouit alors auprés des étrangers. Mme de Cazenove d’Arlens, qui était d’origine suisse et qui avait épousé un officier hollandais au service de la France, se trouvait 4 Paris au début'de l’année 1803. Elle ne manqua pas de faire visite rue du Bac. « La cour de Phétel des Relations extérieures, dit-elle, était si pleine de carrosses que l’on ne pouvait y entrer; il fallait en laisser ressortir. J arrive, je monte le grand escalier, rempli de fleurs. » Elle n’avait jamais encore vu le ministre; quand elle l’apergut, il lui produisit l’effet le plus singulier. « Une figure, dit-elle, qui me parut celle d’un mort habillé d’un habit de velours rouge, avec une large broderie en or; grande veste, manchettes, épée, grande coiffure. C’était le ministre, c’était M. de Talleyrand. Ah! quelle mine! Sur ce visage de mort, on trouve la physionomie fine et spirituelle de l’évéque d’Autun. » Ce n’est qu’une esquisse; mais, en quelques mots, elle montre le personnage tel qu’il était et dont Napo-

léon devait dire 4 Sainte-Héléne : « Le visage de Talleyrand est tellement impassible qu’on ne savait jamais y rien lire. »

Mme de Cazenove continue a décrire le spectacle qu'elle avait sous les yeux. « Je traverse ensuite un grand et éblouissant salon ot était M™e de Talleyrand... Elle est grande, belle, bien mise, mais son secret est écrit sur son visage : bétise et vanité. » La réputation de la maitresse de la maison d@’avoir fort peu d’esprit était bien établie. Notre étrangére ajoute cet autre trait : « Le plaisir de porter un grand nom, d’occuper une grande place, lui tourne la téte. Elle craint toujours d’étre trop polie et s’épargne cet embarras en ne létant pas du tout. » Avec cette affectation d’impolitesse, il est probable que les invités ne lui prétaient pas beaucoup d’attention.

Les salons regorgeaient de monde. « Tous les ambassadeurs résidant a Paris, tous les princes, toutes les princesses, les femmes qui veulent se maintenir dans ce régime-ci sortaient et entraient et venaient courber leurs fronts : les hommes en habits brodés, avec leurs ordres, les femmes en robes de velours, beaucoup de satin blanc et des robes de crépe blanc; d’autres en robes de dentelles noires; beaucoup de diamants. »

Le whist était la distraction favorite du ministre. I] devait y rester fidéle toute sa vie; il jouait aussi avec passion a un jeu de dés, importé d’Angleterre, qu’on appelait le creps; il y engageait des sommes considérables. La duchesse de Luynes recevait fréquemment Talleyrand dans son hotel de la rue Saint-Dominique; il y retrouvait la société de ses amies, telles que M™e de Vaudémont, Mme de Jaucourt, Mme de Laval; on était assuré de les trouver presque toujours avec lui. Mme de Cazenove d’Arlens s’étonnait de voir auprés du ministre un cercle de personnes dont elle n’aurait pas voulu elle-méme faire sa société. « Quel pays, dit-elle, ot l’on n’a pas besoin de s’estimer pour passer sa vie ensemble! »

Chateaubriand, 4 qui le Génie du christianisme, si opportunément publi¢é, avait donné un grand crédit auprés du

Premier Consul, venait d’entrer dans la carriére diplomatique, comme premier secrétaire 4 l’ambassade de France 4 Rome. A cette occasion, il fut invité 4 diner chez le ministre des Relations extérieures, des services duquel il dépendait désormais directement. Il a noté, dans ses Mémoires, ce souvenir, qui est du mois de mai 1803 : « Talleyrand, dit-il, est demeuré tel dans mon esprit qu’il s’y plaga au premier moment. Au reste, ses belles fagons faisaient contraste avec celles des marauds de son entourage; ses roueries avaient une importance inconcevable. » Ce sont les premiers traits d’un portrait que le grand écrivain achévera plus tard et dans lequel il se montrera si dur, sans étre nécessairement injuste. Il est vrai que peu de natures et de carriéres furent aussi dissemblables que celles de Talleyrand et de Chateaubriand.

Les salons de la rue du Bac servaient aux réceptions officielles du ministre; c’était la, dans ce cadre somptueux, qu’il recevait le corps diplomatique et les personnages d’apparat de passage a Paris. Quand les circonstances officielles ne l’y obligeaient pas, il aimait mieux se retrouver dans son hétel de la rue d’Anjou. M™e de Talleyrand y tenait son salon; quelle que fat son indigence d’esprit, il était comme nécessaire de se faire voir d’elle. Le bruit courait que le Premier Consul n’avait pas voulu la recevoir aux Tuileries, parce qu’elle avait touché quatre cent mille francs de marchands génois pour une négociation; malgré tout, elle pouvait rendre service a des étrangers en disant un mot a son mari.

Quant au ministre, méme rue d’Anjou, il demeurait d’un abord difficile; il aimait 4 s’enfermer dans le silence. Ses intimes étaient toujours les mémes : Montrond, Choiseul- Gouffier, Sainte-Foy, La Vaupaliére, celui-ci un ami de M. de Vaudreuil, le prince de Nassau qui, comme on le sait, avait signé a l’acte de mariage, Narbonne, Des Renaudes, qui était associé d’une maniére étroite a la vie de Vancien évéque. La duchesse d’Abrantés n’a point omis de parler de ces réunions de la rue d’Anjou, dont le whist et le

creps étaient les plaisir’s préférés. Ces soirées. se terminaient souvent a une heure tardive; on se mettait A souper vers deux heures du matin, on ne se séparait qu’a quatre ou cinq heures. Les femmes ne manquaient pas a ces réunions, ainsi Mle de Coigny, Mmes Junot, Duroc, Savary, Lauriston.

En somme, qu’il regiit dfficiellement rue du Bac ou 3 titre privé rue d’Anjou, Talleyrand montrait des qualités de maitre de maison; elles n’étaient pas communes dans la société du Consulat ou, malgré les efforts de Bonaparte et surtout de Joséphine, les mceurs avaient encore conservé un certain caractére de rudesse.

Le ministre réunissait aussi de temps a autre ses invités a la Tuilerie, sa maison de campagne d’Auteuil.

Le nom de Mme de Staél ne figure pas parmi les noms des femmes qui fréquentaient les salons de la rue d’Anjou. Cependant elle avait rendu a Talleyrand les plus grands services; on se rappelle toutes ses démarches, A Pépoque du Directoire, pour le faire entrer au ministére. Mais le ministre avait vite oublié son ancienne amie; on disait qu’il la trouvait trop passionnée. Mme de Staél ne négligea pas de le mettre dans son célébre roman Delphine; c’était en 1802, quelques semaines aprés le mariage qui avait attiré l’attention publique sur le ministre des Relations extérieures.

Delphine eut un grand succés. Le talent de l’auteur n’en fut pas la seule cause; les lecteurs trouvérent des ressemblances, qui n’étaient point douteuses, entre divers personnages du roman et des contemporains; leur curiosité en fut excitée. Ainsi il était facile de reconnaitre le personnage de Talleyrand dans le caractére de Mm™e de Vernon et le personnage méme de |’auteur dans le caractére de l’héroine qui a donné son nom au roman. Mme de Staél dépeint ainsi M™e de Vernon : « Dans le fond de son cceur elle n’aimait rien, ne croyait a rien, ne s’embarrassait de rien ; sa seule idée était de réussir, elle et les siens, dans tous les intéréts dont se composent la vie du monde, la fortune et la considé-

ration. » Il est certain que ces traits convenaient 4 merveille au ministre que les scrupules n’avaient jamais empéché de poursuivre sa fortune. Dans un autre passage, M™* de Vernon se dépeint en ces termes : « Personne ne s’est occup€ de moi dans mon enfance. [Talleyrand, on le sait, aimait a accréditer ce bruit.] Je renfermai en moi-méme tout ce que j’éprouvais; j’acquis de bonne heure ainsi |’art de la dissimulation, et j’étouffai la sensibilité que la nature m’avait donnée... J’ai vécu pénétrée d’un profond mépris pour les hommes, d’une grande incrédulité sur toutes les vertus, comme sur toutes les affections.» La encore, il était facile de reconnaitre Vancien ministre du Directoire, devenu le ministre du Premier Consul.

Talleyrand se vengea des portraits de son ancienne amie par cette épigramme : « On dit que Mme de Staél nous a représentés tous les deux dans son roman, elle et moi déguisés en femmes.» Le bruit courut que la pseudo- Mme de Vernon avait fait refuser 4 son ancienne amie la permission de revenir 4 Paris. Mme de Staél commengait avec la police consulaire les conflits qu’elle allait continuer avec la police impériale et qui ne devaient cesser de tourner a son désavantage. Quelques mois plus tard, le 1° novembre 1803, auteur de Delphine se trouvait 4 Metz; de cette ville, elle écrivait 4 son pére, avec qui elle était en grande confidence : « M. de Talleyrand, dans un diner qui a suivi mon départ, a dit beaucoup de bien de moi devant tout le monde. Quelle cruelle comédie! »

En 1803, une niéce du ministre, Mélanie-Xaviére de Périgord, fille de son frére Archambaud, épousa Just de Noailles; celui-ci devait étre un jour chambellan de l’Empereur, comme tant de membres de l’ancienne noblesse. Le mariage unissait deux familles historiques, et il était une preuve de la considération dont le nom de Talleyrand jouissait dans la société du temps. Cependant il y eut une personne pour ne pas le trouver 4 sa convenance et pour ne pas dissimuler son

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Talleyrand faisait sa cure annuelle aux eaux de Bourbon- L’Archambault. La saison dans cette station hydrothérapique du département de |’ Allier fut une habitude dont il se fit comme une régle; de 1803 a 1832, on l’y retrouve presque a chaque été.

Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampes

mécontentement; ce fut l’ancienne M™e¢ Grand elle-méme. « Cette alliance, disait-elle, n’est point honorable pour nous; car qu’est-ce que la famille de Noailles auprés de la maison de Périgord? » On ne se serait certes pas douté qu’elle avait des degrés dans l’aristocratie un sens si chatouilleux.

On rapporte d’elle, vers la méme époque, un mot qui est de nature a consacrer sa réputation de sottise et 4 montrer que cette sottise devait étre, avant tout, la sottise d’une parvenue. Elle faisait compliment a la femme de l’ambassadeur d’Angleterre d’un collier de diamants que portait celle-ci et du prix trés élevé qu'il devait représenter. « Le prix, répondit lambassadrice, n’est pas exorbitant, et surtout il n’est pas tel que M. de Talleyrand ne puisse trés bien, et sans se géner, vous faire un cadeau semblable. — Ah! mon Dieu, madame, s’écria-t-elle, comme vous vous trompez! Croyez-vous donc que j’aie épousé le pape? » Si cette naiveté est historique, il serait difficile d’imaginer quelque chose de mieux.

Il faut reconnaitre 4 Talleyrand une véritable force de caractére ou, si l’on préfére, une singuliére indifférence pour avoir promu au rang d’épouse une compagne de cet acabit. Quand ses déplacements n’avaient pas de caractére officiel, il ’emmenait avec lui; ainsi, quand il allait faire sa cure annuelle aux eaux de Bourbon-l’Archambault.

La saison dans cette station hydrothérapique du département de l’Allier fut une habitude dont il se fit comme une régle; de 1803 4 1832, on l’y retrouve presque a chaque été. Pendant son absence, il se déchargeait des affaires sur son intérimaire; il avait ainsi la liberté de se donner tout entier, sauf imprévu, 4 son traitement de bains et de douches. II se plaisait 4 répéter qu’il devait 4 ces eaux la vigueur de son corps et la verdeur de son esprit. I] terminait une lettre au Premier Consul (Bourbon-l’Archambault, 19 aotit 1803) par ces mots sur le bon effet des eaux : « Je ne puis pas douter de leur efficacité pour moi; et mon traitement accompli aprés la vingt et uniéme douche, c’est-a-dire au 1°" septembre,

je retournerai prés de vous plus heureux, me sentant plus capable de vous servir. »

Personnage illustre, dont la présence était pour la station la plus efficace des réclames, il recevait de la compagnie fermiére des égards particuliers; il obtint de faire disposer pour son usage personnel une grande piscine, qui continue a sappeler le Bain du Prince. I] habita 4 Bourbon divers logis, notamment une maison encore existante place des Capucins, qu’on appelle aujourd’hui Logis Sévigné et a laquelle est attenant le Pavillon Talleyrand; ces deux mots se lisent toujours sur la facade. Dans le logis Sévigné, il avait pour salon une vaste chambre, qui avait été la chambre a coucher de la princesse de Conti et qui, en souvenir de cette princesse du sang, avait regu un écusson fleurdelisé. Il habita aussi dans une autre maison de la place des Capucins, complétement reconstruite en 1873 et que l’on appelle l’hétel Montespan. Enfin une troisitme maison, prés de l’église paroissiale, le Prieuré, ancien couvent de Bénédictines, lui servit de demeure.

Pendant les trois ou quatre semaines de sa saison, cette localité du Bourbonnais, somnolente le reste de l’année, connaissait une vie inaccoutumée. Talleyrand était, en effet, entouré de toute une petite cour : c’étaient des familiers qui lavaient accompagné de Paris, ou des personnages de la région qui ne voulaient point manquer I’occasion de se faire connaitre et de se faire recommander en haut lieu. II les recevait tout en jouant au whist, et, s’il ne les écoutait pas dune oreille trés attentive, il retenait en gros ce qu’ils - désiraient.

Le docteur Faye, médecin des eaux, était assidu auprés de son client. I] avait la manie de farcir sa conversation de citations latines, qui le plus souvent étaient sans intérét. La malice de Talleyrand était de faire croire aux dames présentes que le latin du docteur bravait l’honnéteté; il aurait été impossible de leur en donner la traduction sans les faire rougir. Ainsi, un jour ot le docteur venait de citer : Plus ere

vivimus quam cibo, il se refusa A donner la traduction en francais, pour ne pas scandaliser les honnétes dames. Le barbier de Bourbon venait le raser tous les jours, et le figaro lui servait tous les cancans du cru.

Parmi les hétes qui fréquentaient Talleyrand 4 Bourbon. il y avait un abbé Grouin de La Romagére, que l’abbé de Périgord avait connu dans les premiers temps de sa carriére ecclésiastique et qui était devenu curé dans un chef-lieu de canton du voisinage. C’était un joyeux vivant, qui chantait volontiers telle chansonnette de sa fagon. II le fit un jour d’une maniére assez leste, 4 propos de nouveaux mariés dont il venait de bénir le mariage :

D’abord le contrat du notaire, Puis le sermon de La Romagére, Tout le matin.

On dormait mal sur une chaise, Au lit on le fit plus a l’aise Le lendemain.

Les assistants éclatérent de rire; pour Talleyrand, avec son sérieux immuable, il se tourna vers d’Hauterive, qui Pavait accompagné aux eaux : « Vous avez entendu l’abbé; il faut le faire évéque. » Les noirs sourcils de d’Hauterive ne s’en froncérent ni plus. ni moins, et l’anecdote veut que La Romagére ait regu un jour la mitre et la crosse.

A Bourbon comme partout, Talleyrand n’était jamais sans quelque belle amie qui lui tenait compagnie. En 1803, c’était Mme de Bonneuil, dont le gendre Regnault de Saint-Jeand’Angély était l’un des personnages en vue du Consulat. Elle avait une soixantaine d’années; on disait qu’elle avait eu les faveurs du ministre et qu’elle avait rempli auprés de plusieurs cours du Nord des missions qui demandaient beaucoup @habileté. Elle passait pour avoir la plus étonnante conversation, de nature a rappeler celle qui avait fait la célébrité de Ninon de Lenclos.

Parmi les familiers du ministre 4 Bourbon, on citait un

gentilhomme limousin de I’Ancien Régime, le baron de Saint-Etienne, qui avait été l'un des écuyers de Louis XVI. Talleyrand avait pour lui une affection et une estime particuliéres; il le recevait toujours 4 Paris dans son hétel. Cette intimité trés grande n’empéchait pas Saint-Etienne de parler du passé et de l’ancienne Cour avec une sympathie que le temps n’avait point diminuée. II est probable que dans ces circonstances Talleyrand avait le bon goat de se taire et de laisser parler son héte.

Pour le ministre, il faut ajouter que la saison de Bourbon était pour lui une période de détente. Il y montrait une facilité d’accés et un agrément de conversation qu’on ne lui connaissait guére autre part. L’un des jeunes secrétaires du cabinet, qui l’avait accompagné en 1803, parle du plaisir inexprimable des soupers de Bourbon-l’Archambault. Talleyrand, rapporte-t-il, «se livrait au charme de penser tout haut; on aurait dit un grand enfant savourant les heures de la récréation ». Le « grand enfant » racontait son plaisir quand on cassait de belles assiettes chez le chevalier d’Azara, ambassadeur d’Espagne. Allait-il diner chez cet ambassadeur? Il recommandait parfois aux valets qui servaient a table de briser quelque chose de prix, « pour voir se contracter la figure du vieil et noble Espagnol », qui était trés avare. Talleyrand lui avait demandé trois livres de chocolat; Azara fit livrer les trois livres de la denrée précieuse, dont l’Espagne avait alors 4 peu prés le monopole; mais a Venvoi il avait joint la facture. Sur quoi le ministre de Bonaparte avait décidé de mettre 4 mal la vaisselle de

Phidalgo.

En 1803, Talleyrand et sa femme avaient emmené a Bourbon-l’Archambault une petite fille, de quatre a cinq ans, a laquelle ils étaient trés attachés. On ne connaissait d’elle que son prénom, Charlotte. On aurait pu l’appeler Charlotte la Mystérieuse; car on ne savait rien sur ses origines.

On disait qu’elle était la fille de Talleyrand ou la fille de

sa femme. On disait aussi qu’elle était la fille d’un émigré d’un trés grand nom, d’une famille de maréchaux réfugiée en Angleterre, qui avait été complétement ruinée par la Révolution; le pére avait confié Charlotte a Talleyrand, avec qui il avait été trés lié. On lui a donné pour mére Charlotte de Lorraine, l’une des filles de la comtesse de Brionne, dont l’abbé de Périgord passait pour avoir été Pamant; comme Charlotte de Lorraine mourut en 1786 et que la petite Charlotte était, en 1803, dans sa cinquiéme année, cette parenté n’est pas possible. On lui a donné encore pour parents le comte de Beaujolais, frére de Louis- Philippe, et une amie de la princesse de Talleyrand. Comment Talleyrand, ministre du Directoire ou ministre du Consulat, aurait-il adopté la fille naturelle d’un prince de la maison d’Orléans? Comment aurait-il montré pour Charlotte une sollicitude et une affection qui témoignent de sentiments beaucoup plus profonds que pour une fille adoptive? Comment enfin Charlotte et son mari, le baron Alexandre- Daniel de Talleyrand-Périgord qu’elle épousa en 1820 dans sa vingt-deuxiéme année, n’auraient-ils pas fait état, aprés Yavénement de Louis-Philippe, de cette origine princiére, si elle avait été la niéce du roi des Francais?

Le seul document officiel que nous ayons pu découvrir sur Charlotte, au prix de recherches nombreuses et persévérantes, est son acte de décés; elle mourut en Italie, 4 Florence, le 22 janvier 1873, ayant survécu prés de trente-quatre ans a son mari. Son acte de décés la qualifie ainsi : « Madame la Baronne Charlotte de Talleyrand-Périgord, agée de soixantequinze ans, propriétaire, née et domiciliée 4 Paris, citoyenne frangaise, fille de parents inconnus, figlia di genitori incognitt, veuve d’Alexandre de Talleyrand-Périgord. »

D’aprés cet acte mortuaire, la naissance de Charlotte, a Paris, se place en l’année 1798. A cette date, le ministre était dans la lune de miel de ses amours avec M™e Grand. Qui sait si celle-ci n’est pas la mére de 1’enfant? Tout porte a le supposer. Les deux amants se décidérent 4 donner a leur

fille un prénom qui fit penser au pére, sans qu’il y ait jamais eu une reconnaissance de paternité.

La premiére mention que l’on rencontre de la petite Charlotte se place en 1803. La fillette est dans sa cinquiéme année; elle est avec Talleyrand et sa femme aux eaux de Bourbon-l’Archambault. Elle apprend 4 lire; ce qui ne va pas sans scénes de larmes, de sa part bien entendu et de la part aussi de Mme de Talleyrand, qui pleure avec une facilité digne d’Artémise. Pour Talleyrand et d’Hauterive, ils assistaient A ces scénes d’intérieur sans sourciller.

Le ministre fit élever Charlotte avec un soin particulier. Il lui donna pour professeur de musique le membre de l'Institut Gossec, connu par ses hymnes en faveur de la Révolution et par ses opéras. Il chargea de son éducation générale un Breton, Charles Fercoc, qui fut plus tard bibliothécaire du chateau de Valencay, professeur de philosophie et de mathématiques au lycée Napoléon, aujourd’hui Henri-IV.

Pendant l’une de ses saisons de Bourbon-l’Archambault, probablement dans lés premiéres années de l’Empire, Talleyrand écrivit 4 Charlotte, qui était restée 4 Paris, cinq ou six billets; ils sont d’une rare insignifiance, mais ils montrent que leur auteur portait a cette petite fille un intérét tout particulier, non pas l’intérét d’un protecteur, mais peut-étre lintérét d’un pére : « Ot étes-vous? Que faites-vous? I] fait beau ici. Je prends mes douches. Je compte partir a telle date », et autres banalités, ou encore : « Vous rappelez-vous quand vous étiez ici avec moi? »

Les originaux de ces billets se trouvaient rue Saint-Florentin, A la suite de la saisie des papiers que le prince avait fait faire au domicile de sa femme rue de Bourbon, aujourd’hui rue de Lille, A la mort de celle-ci, en 1835. Il est probable qu’il avait fait transporter alors, de la rue de Bourbon 4 la rue Saint-Florentin, un grand nombre de papiers qu’avait conservés sa femme et qu'il avait intérét a posséder lui-méme ou a détruire.

La duchesse de Dino fit de sa main des copies de ces billets; elle les envoya & Monseigneur Dupanloup, en les accompagnant de ces mots : « Vous voyez combien il était bon avec les enfants. » I] efit été peut-étre plus juste de dire : « Vous voyez combien’ il était bon avec son enfant.» A propos des sentiments que Talleyrand montra plus tard pour sa petite-niéce Pauline de Périgord, fille de la duchesse de Dino, qui fut depuis comtesse de Castellane, Sainte-Beuve a écrit : « S’il y a eu un bon cété dans M. de Talleyrand arrivé a l’extréme vieillesse, ¢’a été ce coin d’affection pure. » Ce bon cété — constatons-le avec plaisir — existait déa chez lui dés lage de la maturité; c’était l’affection qu’il avait pour Charlotte enfant et qu’on lui verra pour Charlotte jeune fille.

VALENGAY

D: Bourbon-l’Archambault, le 2 fructidor an x1 (20 aoat 1803), Talleyrand écrivait au Premier Consul :

« Général, je vous prie de me permettre de passer par Valengay pour retourner 4 Paris. Ce détour extrémement utile pour mes affaires n’allonge mon voyage que de vingtcinq lieues. Je vous demande la permission d’y rester deux jours... Le retard, y compris le voyage, n’est juste que de trois jours. Les eaux continuent 4 mé faire un bien remarquable. — Si vous me permettez de passer par Valengay, je crois que le vieux Cobenzl, qui est un coureur de vieux chateaux, y viendra vingt-quatre heures.

« Je vous prie, Général, de recevoir avec votre bonté ordinaire l’assurance de mon profond respect. »

La permission arriva tout de suite. Aussi, dés que le traitement fut fini le dernier jour du mois d’aotit, le ministre se mit en route avec toute sa colonie et M. de Tournon, le futur préfet de Rome, qui était venu le rejoindre 4 Bourbon. Le 1&f septembre, il arrivait 4 Valengay.

Bonaparte voulait que son ministre des Relations extérieures pdt réunir dans un beau chateau les étrangers de distinction, comme Choiseul l’avait fait 4 Chanteloup d’une

VALENCAY 139 manietre officielle, avant son exil. I] dit un jour 4 Talleyrand : « Je veux que vous achetiez une belle terre, que vous y receviez brillamment le corps diplomatique et les étrangers marquants, qu’on ait envie d’aller chez vous, et que d’y étre prié soit une récompense pour les ambassadeurs des souverains dont je serai content. » M. de Lucay, qui appartenait a la maison du Premier Consul, était présent a cette conversation; il proposa au ministre son chateau et sa terre de Valengay, qui étaient devenus pour lui des charges trop lourdes. La somme qu’il demandait dépassait les disponibilités du ministre. Aussi l’affaire risquait de ne pas aboutir; mais le Premier Consul, qui désirait a la fois étre utile a M. de Lugay et agréable 4 son ministre, fit don a celui-ci de l’excédent nécessaire.

L’acte de vente fut signé a Paris le 17 floréal an x1 (7 mai 1803), chez les notaires Raguideau de La Fosse et Chodron. Ce dernier passait pour étre le compére de Talleyrand; on disait qu’il avait gagné dans ses rapports avec lui une soixantaine de mille francs de rente. Voici quelques lignes de l’acte notarié :

Par-devant Maurice-Jean Raguideau et Claude Chodron, notaires a Paris, furent présents : Jean-Baptiste-Charles Legendre Lucay, Yun des préfets du palais du gouvernement, et dame Jeanne- Charlotte-Félicité Papillon d’Autroche, son épouse, de lui autorisée a leffet des présentes, demeurant a Paris, rue d’Anjou, faubourg Saint-Honoré, n° 969, lesquels vendent, cédent et délaissent... A Charles-Maurice Talleyrand-Périgord, ministre des Relations extérieures, demeurant a Paris a l’hétel des Relations extérieures, rue du Bac, a ce présent, acquérant pour lui, ses héritiers et ayants cause, les terres de Valencay, Lugay et Veuil, département de 1’Indre, consistant...

Et, en outre, ladite vente faite moyennant le prix et somme de seize cent mille francs, deniers aux vendeurs, et produisant intéréts a compter de ce jour sur le pied de cinq pour cent par an, payables par semestre et diminuant a fur et 4 mesure des paiements qui seront faits sur le capital. Le taux fixé ne pourra éprouver aucune diminution pour quelque cause que ce soit Sur la somme ci-dessus Pacquéreur paiera 375.324 fr. 80 de créance 4 Mme Bérenger [sceur du comte de Lugay],... remariée 4 M. de Grimaldi.

Pour |’exécution des présentes, les parties font élection de domicile en leurs demeures susdites, auxquels lieux ils consentent la validité de tous actes et exploits qui y seront faits et signifiés, nonobstant changement de demeure.

Fait a Paris és demeures des parties le dix-sept floréal an onze de la République et ont signé, aprés lecture faite. »

La duchesse de Dino avait fait établir, du vivant du prince de Talleyrand, un «Tableau indicatif de la terre de Valengay »; elle l’a inséré en téte de sa Notice sur Valengay, publiée en 1848. La terre de Valengay s’étendait alors sur vingt-trois communes du département de 1|’Indre et couvrait une superficie de 19.471 hectares 52 ares 86 centiares. Les trois chiffres les plus élevés sont ceux des bois (7.562 hectares), des bruyéres et terres incultes (6.400), des terres labourables (4.761). Les plus grandes étendues de bois se trouvent sur les communes de Valengay (1.988 hectares), de Vicq-sur- Nahon (916), de Lugay (894), de Villantrois (881). Pour les terres labourables, Lugay en posséde 1.563 hectares, Valengay 682, Varennes 634, Veuil 497, Poulaines 450. Le parc seul, directement attenant au chateau, couvre, avec le potager, la garenne et la petite localité de Bréviande, A trois kilométres au sud-est de Valengay, une superficie de 152 hectares. =

Sur la route qui court entre Selles-sur-Cher au nord et Chateauroux au sud, a quarante kilométres de Chateauroux, s’éléve au-dessus du Nahon, sur un plateau assez accidenté, le chef-lieu de canton de Valengay. La localité, peuplée de trois mille trois cents habitants, est enserrée entre deux grandes étendues forestiéres : au sud-est, la forét de Garsenland, au nord-ouest, la forét de Gastine, qui n’est point celle dont les bicherons ont mérité les éloquentes imprécations de Ronsard. Lucay-le-Male, 4 douze kilométres 4 l’ouest-sudouest de Valengay, commune de dix-neuf cents habitants, Veuil, a cing kilométres au sud-ouest de Valengay, commune de six cents habitants, constituent avec Valengay la partie

VALENGAY 141

la plus importante du domaine que M. de Lugay vendit en 1803 a Talleyrand.

Valengay fut de tout temps comme la capitale de ce coin © du Berry. Bien que les archives du chateau n’existent d’une maniére authentique que depuis 1418, on sait que dans la seconde moitié du xmé siécle Alix de Bourgogne, qui comptait parmi ses ancétres Pierre de Courtenay, empereur de Constantinople, fut propriétaire des terres de Valengay. Une maison du Blaisois, la maison d’Estampes, dite d’Estampes- Valengay, possédale domaine de Valencgay pendant prés de trois siécles, jusqu’en 1745; pour elle, la terre de Valencay fut érigée en marquisat. Elle compta plusieurs princes de lEglise, des évéques, un archevéque, un cardinal, un général des galéres de Malte, un grand prieur de France; elle fit construire au xvi® siécle le donjon colossal qui donne une si grande allure au chateau et l’ensemble des batiments qui rattache le donjon a la grosse tour de l’ouest. En 1 745, Marie- Philiberte Amelot, veuve d’Henri d’Estampes, marquise de Valengay, qui avait déja vendu en 1719 au fameux financier John Law la moitié de la seigneurie et de ses dépendances — vente qui fut annulée aprés la banqueroute et la fuite de Law, — vendit les terre et seigneurie de Valengay a Jacques- Louis de Chaumont de La Milliére, pour le prix de quatre cent mille francs. M!¢ Chaumont de La Milliére revendit en 1766 les terre et seigneurie de Valencay 4 M. de Villemorien, fermier général, pour six cent vingt mille francs. Celui-ci joignit 4 la terre de Valencay celle de Lugay-le- Male, dont il fit prendre le nom 4 son fils. M. de Lugay augmenta encore ses propriétés en y joignant la terre de Veuil. C’est tout cet ensemble de terres, Valengay, Lugay et Veuil, que Talleyrand avait acheté en 1803 A M. de Lugay, fils de M. de Villemorien.

Le 25 février 1829, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, qui était alors prince-duc de Talleyrand, fit donation, avec réserve d’usufruit sa vie durant, de la terre de Valengay, ainsi que de toutes ses dépendances, 4 Napoléon-Louis de

Talleyrand-Périgord, son petit-neveu (petit-fils de son frére Archambaud, fils de la duchesse de Dino), a l’occasion du mariage de celui-ci avec Alix de Montmorency. A propos de cette donation, le prince de Talleyrand obtint de Charles X le titre de duc de Valencay pour le nouveau propriétaire. Celui-ci eut pour fils et héritier Boson, connu sous le nom de prince de Sagan (1832-1910).

De son mariage avec Jeanne Seilliére, Boson eut deux fils : Hélie de Talleyrand-Périgord, né en 1859, qui est le cinquiéme duc de Talleyrand-Périgord, et Boson, né en 1867, duc de Valencgay, qui est le propriétaire des terres berrichonnes de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, oncle paternel de son bisaieul.

Lorsque Talleyrand découvrit, au mois de septembre 1803, ce groupe de batiments, sans doute « moins original que Chenonceaux, moins fantastique que Chambord», mais offrant en équerre deux grands corps de logis aux lignes puissantes et harmonieuses, il dut penser qu’il avait acheté un chateau digne de la célébrité de sa race.

Devant le visiteur, face au nord, au fond de trois grandes cours extérieures, dont la deuxitme communique avec la derniére par un pont-levis jeté au-dessus de larges fossés, se dresse un donjon carré, 4 quatre étages, remarquable par ses dimensions, par la variété de ses ornements, par ses quatre tourelles d’angle, par sa corniche, par la hauteur de son toit et de ses cheminées. Cette ceuvre capitale de la Renaissance francaise a été commencée en 1540, quand Jacques d’Estampes était propriétaire de la seigneurie; on en attribue les plans 4 Philibert de Lorme, vraisemblablement a tort. De ce donjon se détachent deux corps de batiment inégaux, terminés l’un et l’autre par une tour cylindrique couronnée d’un déme, une petite a l’est, une de proportions énormes a Pouest. La facade de l’ouest, disposée en équerre, développe du cété du parc ses trois grands étages, flanqués de deux tours colossales avec des démes d’ardoise; chaque étage est

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