‹ Talleyrand et la société françaiseChapitre 19 sur 49 · U: l'Itl.NCK DK TALLKYKAND · texte numérisé non relu

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sa conduile sur celle de l'impératrice Joséphine. » Ils étaient à deux de jeu, l'un et l'autre époux, Napoléon et le ministre.

La tenue de l'empereur, à l'égard de Talleyrand, fut variable, selon les intérêts ou les dispositions du jour, brusque ou caressante, affable ou nuancée de sécheresse. Envers M'"'' de Talleyrand, il ne prenait pas la peine de changer de ton. Envers elle, disons-nous, il était uniformément froid, déterminément hostile, ne cachant point le déplaisir qu'on avait à la recevoir, et, dans les grandes occasions, ne lui accordant qu'à contrecoeur les avantages dus à son nom. Il finit par l'exclure formellement des réceptions de l'impératrice, non par une espèce de scrupule rétrospectif, non pour des raisons tenant à sa personne, mais parce qu'il avait cru savoir qu'elle s'était fait donner une somme de 400.000 francs d'un groupe de marchands génois, en vue de leur obtenir, grâce au crédit de son mari, de certains privilèges commerciaux. Ou, du moins, ce fait servit de prétexte à ses rigueurs antipathiques.

Talleyrand en avait pris son parti, comme si ces choses se fussent passées à son insu. Mais il avait fait une place, dans un coin de sa mémoire, à ce motif de ressentiment contre l'empereur, pour l'ajouter à tant d'autres, quoiqu'ils parussent amis, en ce temps-là.

Il semblait évident, autour de lui, que l'accord matrimonial auquel il s'était prêté n'avait pu être, de sa part, qu'un acte de grande condescendance ou de faiblesse. On lui prêta beaucoup de mots et de défaites habiles, à dessein d'expliquer les raisons de son choix, comme si l'on ne savait pas assez que ce choix ne fut pas volontaire, mais commandé. Vis-à-vis de ses hôtes et devant la galerie, le rôle, le maintien d'un homme

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de tant d'esprit auprès d'une femme dont la repu (at ion était de n'en avoir que l'ombre, présentait de réelles incommodités. Elle ne parlait pas son langage, assuraiton. Elle se trouvait déplacée, à la hauteur où il l'avait élevée. Des manquements de tact énormes, des bévues typiques, des confusions de mots à ne savoir où se mettre après les avoir entendues, étaient portées à son compte, à faire désirer qu'elle n'ouvrît plus la bouche que pour manger. Une certaine fois, elle aurait interpellé d'un bout du salon à l'autre, l'ancien pontife d'Autun, son nol)le époux, afin de lui faire attester que l'ornement qu'il aimait le mieux lui voir était une croix pectorale en diamants dont elle était parée. A quelqu'un qui lui conseillait d'ajouter de plus grosses perles à des boucles d'oreilles qui lui seyaient au mieux, elle aurait riposté avec une ingénuité sans nom : « Vous croyez donc que j'ai épousé le pape! » Et nous en passons. Et nous ne rappelons que pour n'avoir pas l'air de l'ignorer, l'histoire trop racontée du voyage en on, le voyage de Robinson Crusoé, dont elle aurait demandé des nouvelles avec tant d'intérêt à celui qu'elle supposait l'avoir accompli de la veille, le diplomate anglais sir Robinson en visite! ïalleyrand sauvait la situation par quelque réflexion à haute voix tendant à démontrer tout ce qu'il y avait en lui de philosophe.

« Comment! lui demandait un intime, Monlrond peut-être, comment M""" Grand, avec la simplicité de ses moyens, a-t-elle pu vous subjuguer?

» — Que voulez-vous? répondit-il, persuadé que le mot irait loin. M""'' de Staël m'avait tellement fatigué de l'esprit que j'ai cru ne pouvoir jamais assez donner dans l'excès contraire. »

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Une autre fois, par boutade, il s'amusait à ériger en principe qu'un homme d'esprit devrait toujours épouser une sotte; car les bêtises d'une sotte, ajoutaitil, ne compromettent qu'elle et celles d'une femme intelligente compromettent son mari. » Avec de l'imagination, on trouve toujours des raisons contre la raison môme.

Au demeurant, jusqu'à quel point ces propos colportés sur les innocences de M'"^ de Talleyrand, ces on-dit qui renchérissaient les uns sur les autres, étaient- ils fondés? Si la comtesse Potoçka, M'"^ de Cazenove d'Ariens, la comtesse de Rémusat, le général Thiébaut et divers l'ont chargée de leurs critiques, à qui mieux mieux, sur son orgueil et sa nullité, Michaud, qui n'était pas un thuriféraire de Talleyrand, ni de son entourage, loin de là, a déclaré que sa conversation n'était pas si médiocre; et M°"^ de Chastenay, qui la connaissait fort bien, ne s'est pas privée de dire, en des termes sans obscurité, que jamais elle n'avait proféré, en sa présence, une seule phrase de mauvais goût, qu'elle ne se rappelait avoir entendu de sa bouche rien qui ressemblât aux propos vides de sens, qu'on se plaisait à lui prêter, qu'elle l'avait toujours vue parfaitement polie et que sa manière de causer ne lui paraissait aucunement inférieure à celle de beaucoup de personnes, dont on ne s'aviserait pas d'accuser le manque d'intelligence. Elle ne se piquait point d'avoir de la littérature; et Talleyrand ne l'avait pas épousée, pour ce motif. Cependant, dès son arrivée à Paris, elle avait manifesté le goût de lire, puisqu'elle s'était monté une façon de bibliothèque un peu confuse et dépareillée, mais qui décelait, tout de même, de la curiosité. Elle se ressentait de sa première éducation sommaire à Calcutta ;

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et sa mémoire était indigente de notions exactes en histoire et en géographie. Transplantée dans la vie européenne, elle avait gardé des inconsciences d'Orientale. La pensée, chez elle, avait Tindolence du geste; elle était lente à se former. Ses impressions, malgré cela, n'étaient si mal rendues, lorsqu'il lui convenait de les tourner en matière de lettres, comme en témoigneraient ses correspondances avec Millin et Louis de Béer, dont nous connaissons des fragments, ou celles que nous lui supposons avoir tenues avec M. de San- Carlos; ses billets n'étaient pas émaillés de plus de fautes d'orthographe que les effusions épistolaires de bien des grandes dames, publiées ensuite religieusement, comme celles de la comtesse de Polastron, la tendre et souriante amie du comte d'Artois. Était-elle vraiment si insignifiante, si nulle, la femme qui avait eu pour premier adorateur, l'un des hommes les plus spirituels de l'Angleterre, sir Philip Francis? Devait-elle, en réalité, mouvoir ce qu'elle avait d'intelligence dans un cercle si borné, celle à qui le sort malicieux réserva d'épouser le plus fin des diplomates modernes? Ellemême ne se jugeait pas si solte, elle qui se croyait en droit de railler le grand homme et qui, dans certaines lettres à des amis d'autrefois, se moquait doucement de son adorateur l'abbé Piébot, par une allusion facile à saisir, et qui n'était pas, d'ailleurs, un trait d'esprit. Pour le plaisir d'accentuer l'opposition entre deux êtres vivant côte à C(Me, et qui se ressemblaient si peu par les facultés de l'esprit, ne fut-on pas trop disposé à prendre comme bêtise innée ce qui n'était qu'ignorance ingénue, — une naïveté d'éducation, dont les lapsus, les étourderies bizarres se trouvaient très évidemment soulignées dans une tel le compagnie, chez un Talleyrand?

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Et comme si celte rc[)utation de simplicité n'était pas assez établie, on taisait courir, à son sujet, d'autres histoires, imaginées à peu de frais. Celle-ci, par exemple, dont nous n'aurons pas l'aubaine. Quelqu'un lui aj^ant demandé de quelle partie du monde elle était originaire, elle aurait répondu tout uniment, avec l'approbation muette du voisinage : « Je suis d'Inde ». Le poète anglais Thomas Moore, cet aimable inventeur au talent cosmopolite, qui s'était assis à la table de ]^me (jg Talleyrand, se fit Técho du calembour involontaire échappé, disait-on, à cette princesse d'Inde; mais il en rachetait le détail en témoignant, d'autre part, qu'elle avait eu assez de finesse pour lui adresser un compliment sur la beauté de Bessy, sa femme, dont elle le savait très épris, et qu'elle montrait d'habitude assez de tact, pour recevoir à ses soirées des hommes de lettres et prêter un air d'attention aux lectures, qu'ils voulaient bien faire à sa société, voire même s'il s'agissait d'une tragédie classique (1). Hasard d'origine, elle péchait surtout par ignorance. Elle avait, sur beaucoup de choses qui lui étaient étrangères, la naïve confiance de la beauté, qui se suffit à elle-même. Illettrée, elle l'était profondément. En cela ressemblait-elle, avec moins de vivacité parisienne, moins de souplesse et d'aplomb, à maintes femmes du meilleur monde qui ne savaient rien de plus que ce qu'elles

(1) A ce propos, une anecdote. Sur la (in de J'Empire, Viennet, disciple attardé des vieux genres, lisait, chez M»^ de Talleyrand, sa tragédie d'Achille. Un incident risible se produisit, au beau milieu d'une tirade à ettet. Comme il déclamait le deuxième acte avec l'emphase de la voix et du geste, tout à coup Tun des feuillets de son manuscrit venant à lui manquer, il s'écria du même ton, tragiquement, solennellement: «Grand Dieu! qu'est-ce que c'est que cela? » On éclata. 11 dut remettre à une autre fois la suite de sa lecture.

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s'entredisaient toutes sur les toilettes, les modes, les théâtres et les commérages de société.

En résumé, ce mariage était aussi peu glorieux qu'il paraissait peu canonique à des consciences austères. Talleyrand en éprouvait un secret ennui. Mais il n'en trahissait aucun signe et ne s'ouvrait là-dessus à personne. Il n'entrait pas dans ces détails domestiques. L'air de hauteur, qu'il savait prendre, écartait les questions indiscrètes ou les affectations déplacées d'intérêt. Il restait fermé sur ce chapitre, n'étant pas un homme qui acceptât d'être plaint.

De la monotonie gagnait son intérieur. Pour y remédier, il fera venir plus tard, de Londres, la fille d'une de ses amies, qui la lui avait recommandée en mourant. Elle se nommait Charlotte. Elle ne lui était d'aucune attache personnelle autre que celle d'un sentiment généreux, bien qu'on y ait supposé — sans que la chose fût impossible — de l'inclination paternelle. On le verra mettre tous ses soins à ce qu'elle reçoive une éducation soignée, s'intéresser aux grâces de son enfance, en attendant qu'il l'adopte et lui donne son nom, quand elle aura dix-sept ans. Il n'arrêtera pas là ses bontés et la mariera à l'un de ses cousins, baron de Talleyrand.

Mais une autre personne, dans l'avenir, et tenant, celle-ci, beaucoup plus de place en la maison, prendra l'habitude de loger sous son toit, de penser, d'écrire, de vivre très près de lui, dans le partage quotidien de ses idées et de ses sentiments, et ce sera sa nièce bienaimée Dorothée de Courtaude, comtesse Edmond de Périgord puis duchesse de Talleyrand-Périgord, princesse de Sagan, duchesse de Diuo. De ce jour-là, la vie de l'épouse sera finie. Il n'y aura plus de M"*^ Grand, princesse de Bénévent.

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Jusqu'en 1814, M'"'= de Taileyrand continuera de faire les honneurs du salon où, le soir, après minuit, se presseront les représentants les plus qualifiés de l'Europe entière. Assise au fond de deux rangées de fauteuils, elle y recevra en véritable grande dame et avec un calme sûr, empreint d'une certaine dignité. Les envahissements de l'embonpoint auront épaissi les restes de sa beauté d'autrefois; en revanche, elle aura pris l'air et contracté le ton, la réserve, qui conviennent à son rang. Mais ce ne sera plus pour en user longuement, dans la maison de son mari. Elle-même en aura la prévision très claire, le jour du départ de Taileyrand, se rendant au Congrès de Vienne non seul et suivi de ses secrétaires, mais accompagné de la comtesse Edmond de Périgord, dont il se montrera follement épris.

On lui aura révélé par hasard, le secret de cette entente de loin préparée et pour laquelle un rendezvous avait été pris dans une maison de campagne, aux environs de Paris. Elle aura si bien compris la gravité d'une pareille nouvelle qu'un grand trouble se saisira d'elle et qu'elle sera longtemps à s'en remettre. Elle ne reverra plus Taileyrand, mais s'effacera de sa vie, parce qu'il lui en transmettra la volonté et cela presque sans résistance, sans trop de démonstrations jalouses, sans récriminations d'intérêt. Avec un sens du monde qu'on n'aurait pas attendu d'elle, elle jugera beaucoup plus sage de n'amuser point le public de l'éclat de ses dissensions conjugales ; avec une douceur inespérée (qu'influençait peut-être la crainte de mettre en péril les compensations promises : un domaine et trente mille livres de revenu) elle consentira à s'établir pour l'été, dans une terre en Belgique, à Pont-de-Sains, que

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lui concédera le prince son époux, et à passer ses hivers à Bruxelles (1).

On la reverra, plusieurs années après, à Paris, attristée de son abandon, morose, malade, mais aussi calme, aussi discrète et conciliante, et l'on n'entendra plus parler d'elle, rue Saint-Florentin ni à Valençay, sinon pour y apprendre la nouvelle de sa mort (2). On accueillera cette nouvelle sans douleur, et l'on n'aura, pour sa mémoire, que cette courte oraison funèbre : Ce fut un grand soulagement dans la maison ».

Avec M'"" de Talleyrand et les détails de son histoire intime, liés à la vie du prince, son époux, nous avons perdu de vue les événements d'ordre général, arrêtés à la date de 1802 sous le Consulat. Il convient d'en reprendre la marche, en ouvrant un chapitre nouveau.

(1) M™° de Talleyrand, rapporte la comtesse de Boigne, fut très raisonnable et pas trop avide dans toute cette transaction. Elle dit à ma mère ces paroles remarquables :

« Je porte la peine d'avoir cédé à un faux mouvement d'amour-propre. Je savais l'attitude de M°" Edmond de Périgord, chez M. de Talleyrand, à Vienne; je n'ai pas voulu en être témoin. Cette susceptibilité m'a empêcher d'aller le rejoindre, comme je l'aurais dû, lorsque le retour de l'île d'Elbe ma forcée de quitter Paris. Si j'avais été à Vienne, au lieu de venir à Londres, M. de Talleyrand aurait été forcé de me recevoir. Et je le connais bien, il m'aurait parfaitement accueillie. Plus cela l'aurait contrarié, moins il y aurait paru. Au contraire, il aurait été charmant pour moi. Je le savais bien, mais j'ai cette femme en horreur. J'ai cédé à ma répugnance, j'ai eu tort. Où je me suis trompée, c'est que je le croyais trop faible pour oser me chasser. Je n'ai pas assez calculé le courage des poltrons dans l'absence. J'ai fait une faute, il faut en subir les conséquences et ne point aggraver la position en se raidissant contre. Je me soumets, et M. de Talleyrand me verra très disposée à éviter tout ce qui pourrait augmenter le scandale. » [Mémoires, 1, p. 226-227.)

(2) Nous aurons à revenir, en parlant de la duchesse de Dino, sur les dernières années de M°" de Talleyrand, dans le second et dernier volume de cet ouvrage.

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