CHAPITRE SEPTIÈME
L'aube impériale.
En 1802. — La disgrâce de Fouché, et le plaisir sincère qu'en éprouva Talleyrand. — L'ascendant dont jouissait, à cette date, le ministre des Relations extérieures. — L'homme politique et l'homme de cour. — Talleyrand se faisant rintermédiaire par excellence entre la noblesse elle nouveau maître des Tuileries. — Les commencements de la Cour consulaire. — Renaissance de la vie de société. — Les salons d'alors.— M. de Talleyrand chez la princesse de Vaudemont. — Ses réceptions, à l'hôtel Galliffet. — Son rôle pendant la belle période du Consulat, et ses premières craintes sur les rapports de Bonaparte avec l'Europe, dans un prochain avenir. — Changement d'orientation dans la politique étrangère; les justes appréhensions qu'elle lui inspire. — Rupture de la paix d'Amiens. — Pendant la dernière année du Consulat. — L'affaire du duc d'Enghien. — Imputations portées contre Talleyrand; à quelles justes proportions doit les réduire la vérité historique.
L'intervalle compris entre les années 1801 et 1802 fut un espace très rempli dans les comptes d'existence de Talleyrand. La conclusion de la paix d'Amiens, l'achèvement de l'œuvre du Concordat, l'obtention comme par surprise du bref, qui le rendit définitivement à la communauté laïque, et le lien définitif du mariage, le vincuhi)n matriiuonii, auquel il voulut bien s'assujettir : ce furent là beaucoup d'événements et d'aflaires en peu de mois. Ajoutez-y la disgrâce de Fouché, qui lui fit un plaisir sensible, et la série sera complète.
Il avait vu l'encombrant ministre de la Police céder aux ressentiments ameutés contre lui, malgré l'habileté de sa défense et la protection soutenue de Joséphine. Ce même Fouché, qui bientôt mènera la campagne la plus chaude pour la proclamation de l'Empire, s'était oppo.sé de toute son influenceà la restauration du pouvoir
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personnel, sous la forme du consulat à vie. Les prétendues raisons de prudence politique, sur lesquelles s'était fondéesa résistance, avaient déplu. Il avait encouru d'autres blâmes. Les conseillers de Bonaparte l'enveloppaient dans la conspiration de Bernadotte, sur laquelle il convint au gouvernement de fermer les yeux, et lui en rejetaient toutes les responsabilités à la tète. Rœderer, Lucien, Joseph, Talleyrand, qui n'étaient rien moins que ses amis, rivalisaient à grossir ce qu'avaient de doublement étrange : la licence avec laquelle il laissait circuler les libelles républicains et ses complaisances presque affichées pour les milieux aristocratiques, au point de s'être attiré les sympathies ostensibles des familles notoirement réputées comme les plus intransigeantes (l). Adroitement, il avait tenu tète aux imputations de ses adversaires, et de son mieux calmé les mécontentements personnels, qu'inspiraient au Premier Consul : son attitude frondeuse, la direction turbulente qu'il avait imprimée à son ministère et cette mauvaise habitude qu'il avait prise de s'immiscer dans son intérieur, dans ses affaires de famille, comme pour se poser, sans qu'on le lui demandât, en surveillant nécessaire. Joséphine, si prompte à entrer dans les désirs et les intérêts des autres, s'était portée garante de sa fidélité. Il était sur le point de reprendre position ; il se flattait presque d'acquérir une sorte d'autorité indépendante, en son ministère, et grandissait en
(1) « Des ducs, des pairs briguent l'honneur d'être, ?u whist de M"' la duchesse de Luynes, les partenaires de Fouché et de duper avec lui leurs adversaires. » (Peltier, Londres, 4 février 1802.) Sur la singulière faveur d'opinion dont jouissait, à ce moment-là, l'ex-conventionnel auprès du monde bien pensant, voir: M"" de Cliastenay, I, 436, 437; la duchesse de Guiche : Voyar/e de la duchesse de (îuiche; M"" Récamier : Souvenirs ( t Correspondance; Bardoux: M"" de Custine; Louis Madelin : Fouché, t. 1".