L AUBE IMPÉRIALE
l'opinion. Mais Talleyrand et son j^roupe étaient revenus à la charge, dépeignant le citoyen Fouché comme un optimiste dangereux, qui compromettait la solidité du régime par des condescendances funestes et par trop de laisser-aller. Bonaparte goûtait peu les transactions opérées hors de sa sphère et des intérêts exclusifs de sa personne. Était-ce à la suite d'une conversation avec Talleyrand ou sous l'impression de lecture d'un rapport de contre-police, il s'était écrié devant Regnault, qui ne laissa pas ces paroles se perdre :
Oui, pour le citoyen Fouché, il n"y a pas de milieu : il faut qu'il nage dans le sang ou qu'il s'endorme sous les roses; je ne veux pas plus l'un que l'autre, il faut en finir avec lui.
Il tarda de plusieurs jours, essaya, par des allusions significatives, de l'inciter à comprendre, de lui-même, l'opportunité d'une retraite volontaire et, ne voyant pas venir sa démission, recourut à des formes plus catégoriques. Le 27 fructidor, Fouché recevait la visite du deuxième consul Cambacérès, lui apportant cette nouvelle qu'on avait résolu, au conseil du matin, la suppression du ministère de la police (1). Qui s'en frotta les mains d'aise? Ce fut certainement, pour en parler au figuré, M. de Talleyrand, que son rival, tout récemment, avait voulu déloger de l'hôtel et du poste des Relations extérieures pour y introduire Louis de Narbonne.
Entre eux l'opposition était flagrante, depuis le 18 brumaire. Nul ne l'ignorait : ils se faisaient une guerre sourdement active. Non pas qu'ils fussent animés l'un contre l'autre d'une véritable animosité; leurs
(1) Le grand-juge Régnier, depuis duc de Massa, fut mis à la tète des deux ministères de la justice et de la police, qui ne formèrent plus qu'un seul département. Cf. Tliibaudeau, Histoire du Consulat, t. III, 'i7.
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natures sceptiques ne s'embarrassaient de ces laibiesseslà. Mais leurs ambitions, en se côtoyant, s'entregènaient; et chacun des deux n'aurait pas eu trop de toute la place. A la vérité, le cas présent n'était qu'une demi-disgràce, ou plutôt une disgrâce dorée. Bonaparte avait cédé aux récriminations de ses frères en leur accordant le renvoi de Fouché. Cependant, il avait mis dans l'opération des ménagements si particuliers qu'ils ressemblaient à des faveurs nouvelles. Il l'avait pourvu de la grasse sénatorerie d'Aix et gratifié d'un don en espèces d'une valeur considérable. En outre, non seulement il s'était réservé de recourir, en cas de besoin, à ses services secrets, mais il lui avait ouvert, en le quittant, des perspectives de retour. Talleyrand avait trop de finesse en réservée pour ne pas prévoir qu'un homme souple et remuant de sa sorte trouverait bien le moyen de se remettre en selle. Lui, Fouché, n'en doutait point : « Ils rient de mon départ, glissait-il à l'oreille d'un de ses atTidés: ils auront une belle frayeur, le jour de ma rentrée. » En attendant, le jacobin royaliste était hors de la place. Talleyrand respira plus à son aise.
Il était véritablement, à cette époque, le personnage le plus en vue de la République après le Premier Consul. Son esprit délié et insinuant primait dans la diplomatie. L'aisance merveilleuse avec laquelle il savait traduire en langage de chancellerie des précisions d'idées et de faits, qui demandaient à s'imposer, leur assuraient des ressources de conviction, que ne possédaient pas toujours les formes impératives de Bonaparte. L'étendue de ses relations cosmopolites comme