‹ Talleyrand et la société françaiseChapitre 32 sur 49 · DANS LES COULISSES D ERFURT · texte numérisé non relu

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avait pu se contenir jusqu'à faire état de sa modération et dire à Metternich, tout en frémissant d'impatience : « Vous voyez comme je suis calme. » Mais, le lendemain, il reparlait de briser l'Autriche, d'en disperser les lambeaux et de ne laisser plus subsister, en Europe, que deux empires, deux colosses (prêts à se ruer l'un sur l'autre, l'heure venue) : la France et la Russie. Cependant, du côté du nord, les relations avaient tout l'air de se gâter. La fameuse alliance franco-russe, quoique bien neuve, commençait à s'ébranler. Outre que les envoyés de la Russie, comme le comte Tolstoï, dont l'empereur demandera le rappel, affectaient, à Paris, une raideur déplaisante, et que la société russe, à Saint-Pétersbourg, persistait en des dispositions malveillantes, jusqu'à faire dire qu'il n'y avait, dans tout l'empire slave, pas plus de trois partisans de cette alliance : Alexandre, le chancelier Rumantsof et Speranski; outre cela, des gènes sérieuses s'étaient produites et des indices de froissements. Le tsar avait perdu de son enthousiasme à l'égard d'un allié, dont la plupart des actes blessaient ses convictions. Tous ces bouleversements en Europe, ces détrônements successifs des rois de Sardaigne, de Naples, des Bourbons d'Espagne, l'expulsion de la maison de Bragance, l'arrachement du pape à sa métropole, l'extension indéfinie de la Confédération du Rhin allant, maintenant, au delà de l'Elbe, et, par le Mecklembourg et Lubeck, prenant pied sur la Baltique; enfin, et surtout, l'organisation puissante du grand-duché de Varsovie comme un coin enfoncé dans son empire; toutes ces transformations, tous ces agrandissements dont il ne lui revenait rien, en échange, lui faisaient craindre qu'il n'eût été joué sur le marché. Qu'étaient devenues

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les assurances de Tilsitt? Plus d'offres positives du côté de l'Orient, plus de propositions de partage. Alexandre donnait des signes de mécontentement; il se disait pressé d'aller faire un tour à Constantinople. Et les affaires d'Espagne empiraient. L'Autriche s'armait et menaçait.

Napoléon sentit la nécessité de causer de plus près avec son allié, de l'envelopper à nouveau de son prestige, de lui promettre encore beaucoup, de l'éblouir. Et, pour tant de bonne amitié dans le geste et en parole, il lui demanderait, d'abord, de ratifier la menace faite tout à l'heure au ministre autrichien que, s'il fallait obliger Vienne à entendre raison, l'empereur Alexandre s'unirait à lui Napoléon. D'avance, afin d'obtenir du tsar cette pleine démonstration de la conformité de leurs sentiments, il lui avait annoncé d'importantes concessions, qui lui vaudraient, sans qu'il eût à remuer un soldat, les profits de plusieurs victoires. Désireux de l'en mieux persuader, il lui donna rendezvous à Erfurt.

Avant de se mettre en route, il fit mander Talley-

rand, désigné, ainsi que Berthier, Champagny, Maret

et l'ambassadeur Tolstoï, pour être du voyage. Le

prince devait se rendre, le soir, aux grandes entrées.

A peine l'Empereur l'eut-il aperçu, au salon, qu'il

l'emmena dans son cabinet :

Eh l)ien! vous avez lu toute la correspondance de Russie. Comment trouvez-vous que j"ai manœuvré avec le tsar?

Et sans attendre la réponse, sans penser que cette belle confiance risquait d'être fragile, il repassa, « en s'y délectant », tout ce qu'il avait dit et écrit, depuis une année, se flattant de l'ascendant qu'il avait su prendre et conserver sur l'autocrate moscovite, en

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n'exécutant, d'ailleurs, que ce qui lui convenait du traité de Tilsitt : « A présent, moîi cher Talleyrand, nous allons à Erfurt; je veux en revenir libre de faire en Espagne ce que je voudrai, je veux être sûr que l'Autriche sera inquiétée et contenue; et je ne veux pas être engagé cVune manière précise avec la Russie pour ce qui concerne les affaires du Levant ». Le surlendemain, le prince lui apporta le projet de traité, tel qu'on lui en avait suggéré la rédaction. Napoléon en adopta le texte, sous la réserve d'appuyer plus fortement sur l'attitude de rigueur à observer contre l'Autriche :

Vous êtes toujours Autrichien ?

— Un peu, sire, mais je crois qu'il serait plus exact de dire que je ne suis jamais Russe et que je suis toujours Français.

— Faites vos préparatifs de départ. Pendant le temps que durera le voyage, vous chercherez les moyens de voir souvent l'empereur Alexandre. Vous le connaissez bien, vous lui parlerez le langage qui lui convient.

Talleyrand emportait le secret de Napoléon et le sien propre, qu'il ne lui avait pas communiqué, de retour. Entre temps, il devait adroitement pressentir Alexandre sur le sujet d'une alliance plus complète et plus intime par le mariage de l'Empereur des Français avec une princesse de la cour de Russie. Nous verrons comment il servit des desseins, dont il appréhendait pour la France la trop pleine réussite, et dont la direction allait tout à l'opposé de son système politique.

Deux journées d'avance lui avaient été données sur le départ de Napoléon. On avait désiré qu'il les mît à profit pour attirer à Erfurt les souverains, qu'on souhaitait d'}' trouver réunis. Ses instructions là-dessus étaient à double sens, comme il en allait presque toujours avec Bonaparte. On avait songé d'abord, pour y vaquer, au prince Eugène de Beauharnais; puis on s'était dit

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qu'il n'aurait pas su faire exactement ce qu'on voulait, ne possédant pas, comme Talleyrand, l'art cViminuer. Le prince de Bénévent devait rassembler un lot de princes aussi copieux que possible, prendre sur lui de leur insinuer que l'Empereur serait très satisfait de leur présence, qu'il en aurait un plaisir tout particulier, quitte à Napoléon, ensuite, de jouer un autre jeu, de montrer que son amour-propre était indifférent à la question, qu'il aurait toujours assez de rois autour de lui, qu'on le gênait plutôt et qu'il avait des sujets d'occuper son attention plus importants.

Le 28 septembre, l'orgueilleux souverain partit brusquement de Paris pour l'entrevue d'Erfurt.

Alors furent renouvelées les séductions de Tilsitt, dans un encadrement extraordinaire de plaisirs et de fêtes. L'ordre avait été donné, les mesures avaient été prises pour qu'on y déployât un faste, une mise en scène, une magnificence sans pareils. Talleyrand et Rémusat, les ordonnateurs officiels, se l'étaient entendu répéter avec instance par l'Empereur : « Mon voyage devra être environné de beaucoup d'éclat. Quels seront les chambellans de quartier? Je veux de grands noms. C'est une justice à rendre à la noblesse française. Elle est admirable pour représenter dans une cour. Il nous faudra, tous les jours, un spectacle, les meilleurs acteurs de la Comédie-Française, les meilleures pièces. » Et du panache à profusion, un cortège militaire composé des maréchaux ou généraux du premier ordre et des plus reluisants, enfin une démonstration de puissance à rendre jaloux celui pour lequel on la prodiguait (l), jusqu'à l'excès.

(Il L'amour-propre des Russes en était indirectement froissé. IS'. Touguenieff écrira : « Il me semblait voir ma patris abaissée dans la personne

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Comptant sur les manières captivantes du prince pour l'aidera cette reprise d'ascendant, il Tavait chargé, en sa qualité de grand-chambellan, de faire les honneurs de la cour impériale au peuple de rois et de hauts seigneurs, qui devaient former la suite des deux arbitres du monde. « Le prestige ne manquera pas », avait dit Napoléon à Talleyrand. C'est ainsi qu'il s'était porté au-devant d'Alexandre, accompagné de sa suite militaire, pendant qu'éclataient les salves d'artillerie et que sonnaient dans tous les clochers les cloches et les carillons. Une aflQuence extraordinaire se pressait par les rues ; les équipages somptueux, les chevaux empanachés, remplissaient de leur bruit cette petite ville allemande rendue presque française par celui qui la possédait en toute propriété et que les merveilles du luxe, envoyées de Paris, avaient transformée en résidence princière. Les souverains étaient accourus nombreux de Saxe, du Wurtemberg, de la Bavière, et de toutes les principautés d'Allemagne. Napoléon était entouré de cette cour, lorsque arriva plein d'une impatience toute juvénile le tsar Alexandre. Sur le visage de son ami du Nord il se plaisait à suivre les impressions qu'il se flattait d'avoir éveillées dans son àme enthousiaste. Les premières impressions furent toutes de bonne grâce et d'aménité réciproques. On aurait pu en suivre les effets sur le visage anxieux du baron de Vincent, envoyé à Erfurt par le cabinet de Vienne en diplomate et en observateur. Alexandre plongeait, encore une fois, dans l'enchantement. Napoléon était allé jusqu'à son cœur par l'abandon avec lequel il lui parlait, un matin, de la

de son souverain. On n'avait pas besoin de savoir ce qui se passait, alors, dans les cabinets européens : on voyait d'un seul coup d'oeil lequel des deux empereurs était le maître, à Erfurt et en Europe. »

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joie qu'il éprouverait, une joie bien profonde, s'il lui était permis enfin de se reposer de cette vie agitée; il avait besoin d'un tel repos; il n'aspirait qu'à toucher au moment où il pourrait, sans inquiétude, se livrer aux douceurs de la vie intérieure, à laquelle tous ses goûts l'appelaient. Mais ce bonheur n'était pas fait pour lui. « Et comment l'avoir? avait-il ajouté dans un mouvement attendri. Ma femme a dix ans de plus que moi. Je n'aurai jamais d'enfant à former, à aimer. Je vous demande pardon ; tout ce que je dis là est peut-être ridicule, mais je cède à l'élan de mon cœur, qui s'épanche dans le vôtre. » Alexandre était resté, la journée entière, sous le charme de cette conversation intime. Le soir, il en reparlait d'abondance, chez la princesse de La Tour et Taxis. « Personne, disait-il, n'a une idée vraie du caractère de cet homme-là. Ce qu'il fait d'inquiétant pour les autres pays il est positivement forcé de le faire. On ne sait pas combien il est bon. » Et, se tournant vers Talleyrand : « Vous le pensez, n'est-ce pas? — Sire, j'ai bien des raisons personnelles pour le croire et je les donne toujours avec grand plaisir. )> Alexandre se livrait moins sur la question politique et tardait à découvrir, pour ce qui l'intéressait, ses réflexions particulières. Aussi, quand le prince de Bénévent allant d'un empereur à l'autre, voulait témoigner à Napoléon que le tsar était dans le ravissement. « S'il m'aime tant, répliquait cet homme précis, pourquoi ne signe-t-il pas? »

« Au reste, déclarait-il ensuite, il ne fallait rien pi,'esser. Nous sommes si aises de nous voir, disait-il en riant, qu'il faut bien que nous en jouissions un peu. » Au même Talleyrand, la veille, il avait glissé ces mots : <( L'empereur Alexandre me paraît disposé à faire tout

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ce que je voudrai. » C'était son illusion tenace de croire que le tsar était de moitié dans tous ses sentiments, qu'il pouvait parler en son nom comme au sien, que la Russie marcherait à sa suite (1) et se joindrait à tous ses mouvements. Confiant dans les effets produits de sa grandeur et de l'étendue de sa puissance, il tardait à mettre sur le tapis de la conversation les sujets définitifs : son désir d'une entente sans réserves, la gêne causée par l'Autriche; puis l'Orient, Constantinople, l'Egypte. Il s'était joué un peu longuement aux préliminaires et diversions accessoires. Mais l'entr'acte avait assez duré. On allait enfin aborder l'essentiel. Les assassinats récents de Selim III et de Mustapha IV seraient un thème approprié à la reprise élargie du programme, dont on avait entrevu plutôt que stipulé les clauses, à Tilsitt. Quel avenir! Quels prodiges sortiraient de leur alliance étroitement resserrée! On rétablirait sur de vastes assises la conception des deux empires d'Orient et d'Occident, maîtres du monde. Au regard d'Alexandre se rouvriraient dans la lumière les perspectives voilées des grandes idées et des projets gigantesques... L'impression ne fut pas celle qu'on avait escomptée. Napoléon avait trop attendu. Son jeu voulut être trop habile. Son système de lenteur raisonnée, pour une fois qu'il l'employait, n'avait eu qu'une moitié de succès. Alexandre, depuis quelques jours, se retirait de la conversation, chaque fois, moins confiant et moins rassuré. Quand Napoléon enfin se décida d'entamer vaguement le point

(1) 11 récrivait avec une confiance entière à son frère Jérôme :

« L'empereur d'Autriche, s'il fait le moindre mouvement, aura bientôt

cessé de régner, voilà qui est très clair. Quant à la Russie, jamais nous

n'avons été mieux ensemble. »

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capital du partage, il n'était plus temps. ïalleyrand était passé, dans l'entrefaite, entre Alexandre et lui.

Il avait prévenu, mis en garde l'autocrate du Nord, de manière à le laisser sur cette conviction que le temps et les événements lui seraient les plus sûrs, les plus précieux des alliés. Napoléon l'avait instruit lui seul, prince de Bénévent, de la tournure qu'il désirait imprimer aux négociations et du point fondamental pour lequel il tenait, par-dessus tout, à s'assurer le concours d'Alexandre. « L'article contre l'Autriche est l'essentiel. » Or, Talleyrand protégeait l'existence de l'Autriche, comme indispensable à l'équilibre international. Ce Talleyrand, qui se piquait de garder si bien le secret des entretiens diplomatiques, ne s'y crut pas tellement obligé, cette fois. Il fut expansif chez Alexandre. Parvenu à Erfurt, quarante-huit heures avant Napoléon, chargé par lui d'une mission préparatoire, il en avait pris exactement le contre-pied, sous le prétexte excellent, à ses yeux, de ne pas détruire l'œuvre de préservation européenne, qu'il avait commencé de construire.

Au premier moment, Alexandre s'était tenu sur le qui-vive à l'égard du prince. Il doutait de sa franchise et s'y croyait fondé. Il aurait mis de la résistance à l'écouter, si Gaulaincourt n'avait pas été, dans la circonstance, l'intermédiaire complaisant, sincère, sinon même abusé. Les confidences de Talleyrand l'avaient intéressé au plus haut point ; et, sans penser que les mêmes paroles prenaient quelquefois le chemin de Vienne, il en approuva l'esprit, et le jeu fut complet : « Les deux hommes à qui Napoléon avait confié son secret s'accordèrent pour le livrer ». Gaulaincourt, qui était allé cherché le tsar à Weimar, avait parlé et bien parlé du prince, son ami, lorsqu'eut lieu la première

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