CHAPITRE DEUXIÈME
La société sous Louis XVL
Une période de temps heureuse à vivre. — Tableau des premières années du régne de Louis XVI. — Malgré l'étiquelte. — Portraits et détails de Cour. — L'état d'àme du monde aristocratiiiue, à|la veille de la Révolution. — La grande compagnie de Paris. — Des contrastes. — Les maisons préférées où fréquentait Talleyrand. — Chez M-»" de Montesson. — En un logis de la rue de Bellechasse. — A la conquête de la vie, de la fortune et du succès : Talleyrand, Narbonne, Choiseul-Gouffier. — Des liaisons de cœur et d'esprit. — Entre la sensible comtesse de Flahaut et l'éloquente M°" de Staël. — L'amour et l'ambition. — De quelle manière remarquable l'abbé de Périgord avait rempli son agence générale du clergé.
— Par contre : les longs repos de son collègue, l'abbé de Boisgelin chez M"" de Cavanac. — Pour être cardinal. — Pour être évêque. — Nomination de Talleyrand au siège épiscopal d'Autun. — Après combien de résistances royales et dans quelles circonstances. — Vers la fin du règne. — Ce qui décida tout à coup l'évêque d'Autun à quitter Paris pour aller visiter enfin son diocèse. — Les cérémonies de sa réception.
— Évêque et député. — Comment Talleyrand sut acquérir les suffrages qui l'envoyèrent aux États généraux.
Les temps étaient fort agréables à vivre, aux environs de 1780. On se disait que la France n'en avait pas goûté de pareils depuis les commencements de la monarchie (1). Parmi ceux dont la jeunesse, à cette date, eut le bonheur de se glisser dans la vie, nul n'y fut plus sensible que « l'abbé de Talleyrand ». Nul n'en
(l) « J'ai vu les magnificences impériales; je vois, chaque jour, depuis la Restauration, de nouvelles fortunes s'établir et s'élever; rien n'a égalé, à mes yeux, les splendeurs de Paris, dans les années qui se sont écoulées depuis la paix de 1783 jusqu'à 1789. » (Mémoires du chancelier Pasquier,
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précisa mieux, pour l'avoir ressentie tour à tour, la doul)Ie impression de joie, quand il s'y l)aignail avec (Irlices, et de regrets, quand il l'eut quittée.
Une douceur indulgente conduisait les actes du gouvernement. De son initiative favorisée par les sentiments généreux du roi avaient découlé des réformes bienfaisantes. Les communications s'amélioraient partout, depuis que la sagesse de Turgot y avait appliqué ses soins. On bâtissait dans les villages, on construisait dans la capitale avec une ardeur qui ne donnait guère à prévoir qu'un souftle de destruction s'y abattrait si tôt, laissant derrière soi tant de ruines. Il y régnait un faste élégant, où les générations de l'avenir iront encore chercher des modèles. Si les yeux se détournaient de certaines misères de campagnes, de certaines famines de paysans, ignorées des salons, et si l'on oubliait de regarder à la pénurie du Trésor (1), tout présentait les dehors d'une situation facile et prospère (2).
On voulait bien en convenir : le gouvernement n'avait plus d'argent ni guère de crédit: mais on en rejetait la faute sur les mauvaises opérations de
(1) A son avènement Louis XVl avail trouvé une dette de quarante millions. Il l'avait diminuée de trois millions, durant les deux premières nnnées de son règne. La guerre d'Amérique l'avait reportée à quarante-deux millions; et, depuis lors, le déficit avait été croissant d'exercice en exercice. Mais que ce déficit royal, donts'alarmaient tant les imaginations, paraîtrait modeste à notre France républicaine, où la dette publique s'écliafaude par milliards, sans paraître déranger les ressorts de l'activité générale!
(2) C'est en 1775, à Soissons, à la veille du sacre. On lit dans les Mémoires secrets :
« Les malheureux paysans, qui travaillent aux ponts par où doit passer Sa .Majesté, dès qu'ils voient de loin un voyageur, s'agenouillent, lèvent les mains au ciel et les ramèaeal vers leur bouche comme ix)ur demander du pain. »
M. d'Ormesson: on comptait sur M. de Galonné, ou sur Necker ou sur ïurgot pour rétablir tout cela; et l'oplimisme général n'en était pas entamé. Dans l'air (ïottaient des tiédeurs exquises où ne se dénonçaient point les signes d'orage. Les journées et les soirs s'écoulaient en l'illusion que les lendemains leur seraient toujours semblables.
Des hardiesses singulières perçaient à travers les propos, éclataient dans les livres; elles ne troublaient qu'à la surface la sérénité des institutions traditionnelles. Aux foyers de l'aristocratie, les accoutumances depuis si longtemps maintenues d'une existence sûre et tranquille semblaient permettre et couvrir toutes les témérités. Des fortunes patrimoniales, et de très importantes, comme celle du prince de Guéménée (1), étaient sous le coup d'un terrible renversement. Qui s'en fût douté? Où l'aurait-on appris? Dans les rencontres de bonne compagnie, l'état de fortune, la quantité de richesses, n'étaient pas une question dont on se mît en peine, pourvu qu'on pût paraître convenablement. La pensée seule d'y trahir de la curiosité eût semblé commune au dernier point. Le cours variable des rentes, les affaires d'argent : que ces mots eussent sonné faux dans les conversations et que vite on aurait renvoyé
il) La banqueroute du prince de Guéménée fat une immense surprise; tel un coup de foudre tonnant dans un ciel sans nuage. Comme il se mêle presque toujours du plaisant au triste, on a raconté quelque chose d'amu sant, à propos de ce désastre financier, dont les rejaillissements inattendus atteignirent plusieurs centaines de familles. Dn marchand de modes, qui passait pour posséder une soixantaine de mille livres de rente, faillit en perdre la moitié dans cette aventure. Il s'en lamentait sur le ton d'un gentilhomme ruiné, s'étantdonnébeaucoup d'importance, depuis qu'ilavait eu affaire aux grands seigneurs : « Me voilà, disait-il à ses amis du Palais- Ro^al, me voilà, maintenant, réduit à vivre comme un simple particulier ! »
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dans la rue Basse ou Ijien au faubourg Poissonnière le gentilhomme qui s'en fût embourgeoisé, par-devant le monde! La duchesse de Gramont -certifiait qu'elle n'avait à sa connaissance que trois personnes qui parlassent d'argent : le duc de Chartres, M. et M""' Necker. Et M'"'' Du Deiïand là-dessus avait riposté, pour ne perdre point l'occasion d'un mot d'esprit : Je croyais qui' J/'"^ Necker parlait iVor. Jamais la considération personnelle n'avait été moins dépendante de la fortune, malgré qu'y fussent exigibles, pourtant, un nom, des litres, de la faveur. Telle grande dame parfaitement instruite et de beaucoup de sens, la princesse d'Hénin, s'était trouvée fort embarrassée, un matin qu'elle feuilletait sa correspondance. Quelqu'un l'avertissait de prendre garde à son homme d'affaires, parce qu'il était sur le point de déposer son bilan. Que voulaientdire ces mots désuets ou de fabrication bien nouvelle? Son amie, M""^ de Poix, appelée en consultation, avait suggéré que ce devait être une espèce de métaphore sans objet précis et elles en étaient restées là, l'une et l'autre, en attendant que les événements se chargeassent de les éclairer.
Des complications et des agitations de l'extérieur on ne se souciait que faiblement dans ce monde de luxe, de langueur, de caquets, de mœurs vives et molles. L'encyclopédisme, la mode, les lettres, les arts et la galanterie ne sufTisaient-ils pas, et au delà, à distraire une oisive élégance? Hormis les secrétaires d'État dont c'était la fonction, ou les historiens philosophes, qui déraisonnaient en la matière, tout à leur aise, personne ne se préoccupait de la politique générale. Tel comte d'Osmond s'était vu taxer de pédanterie, parce qu'il eut cette lubie, ce travers, de se tenir au courant des affaires de l'Europe, sans obligation. Madame Adélaïde,
que la chose étonnait au suprême degré, lui en posait la question tout franchement, un jour :
« — Monsieur d'Osmond, est-il vrai que vous recevez la Ga-elte de Leyde?
» — Oui, Madame.
» — Et vous la lisez?
» — Oui, Madame.
» — C'est incroyable! »
Une querelle du jour autour de la musique, les détails d'une rupture, l'aube et le crépuscule d'une liaison ou, par accès d'humeur sérieuse, l'intrigue qui avait éloigné M. de Malesherbes ou M. d'Ormesson dans le but d'amener M. de Galonné aux afïaires, perçaient les esprits d'un bien autre intérêt! En la cour uniforme de Versailles on se passionnait de curiosité pour les moindres sujets, si peu qu'ils tranchassent sur le cours ordinaire du quotidien. Les anecdotes, les toilettes, les amours, c'était à n'en finir jamais. Des espoirs prolongés souriaient aux imaginations. On avait beau vouloir s'en détacher, d'intervalle, par des réflexions attentives portées aux choses du présent, par des interrogations nuancées d'inquiétude sur l'avenir : on en revenait très vite au premier plan du tableau, où les ombres disparaissaient sous des apparences joyeuses et roses, où les dehors bien en montre n'offraient que délicieux assemblage de spirituelle mondanité, de rêverie sensuelle et de coquetterie.
Les vertus de Louis XVI incarnant sur le trône la régularité des mœurs honnêtes, la timidité et la probité réunies, avaient un caractère d'effacement personnel, qui dispensait de les prendre pour règle. On se gardait de les imiter par la crainte de propager, autour de soi, l'ennui. En réalité, la tenue des mœurs dans l'intime ne
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s'était pas beaucoup réformée, depuis le dernier règne. Les airs de sagesse, la fidélité conjugale étaient presque aussi mal portées que naguère, à cette réserve près qu'on ménageait davantage les apparences. L'actuel duc d'Orléans n'était pas le seul à poser en fait qu'il n\ a de juste ici-bas que ce qui vous est commode. Combien de ses contemporains et de ses contemporaines en pratiquaient les libertés, dont l'absence de principes se déguisait si joliment sous le masque du désabusement ! D'être évaporées, d'avoir des amis qui n'étaient pas des époux, tout en visant à en exercer les droits, de ne faire mystère de rien, pourvu que les convenances fussent appareillées aux attraits de la fantaisie ; d'être inconstantes, étourdies et d'autant désirables : pas plus que sous l'autre règne les femmes ne s'entre-reprochaient ces menus délits, parce qu'elles yvenaient toutes ou presque toutes. « Les mœurs ne sont faites que pour le peuple », assurait la fière duchesse de Gramont. « Chez les grandes dames telles que nous la réputation repousse comme les cheveux », reprenait de son côté M"^ de Matignon, née Clermont d'Amboise. Qui se fût avisé de blâmer les amitiés complaisantes de la duchesse de Polignac et du comte de Yaudreuil, de la comtesse de Chàlons et du duc de Coigny ou encore de la sérieuse M""" de Blot et du maréchal de Castries et d'une foule d'autres vis-à-vis aimables? Les sympathies allaient d'un si bon accord avec les vœux de la nature perfectionnés par l'éducation !
De cette commodité générale résultait une abondance de traits, d'aventures, d'intrigues promptes à courir le monde. On en devisait, au jour la journée, par plaisir. C'était la monnaie courante des conversations, comme la musique et le théâtre. Ici l'on s'entre-disait que
M"" de La Koche-Aymon témoignait d'une bien grande ferveur, depuis que l'Église se personnifiait toute, à ses yeux, sous l'envelopi^e corporelle de l'évèque de Tarbes. Là et partout où pouvait s'exercer la mauvaise langue d'un Tilly la chronique s'enrichissait d'une nouvelle histoire de la comtesse de Balbi, en grand appétit de passer favori (e, mais favorite du second degré et qui ne sera, d'ailleurs, rien autre que la maîtresse en titre d'un prince en exil. En avait-elle réellement les obligations en même temps que le privilège? A ce propos, on entrait dans des détails plus qu'indiscrets sur la parcimonie avec laquelle la Nature avait avantagé Monsieur (1) et les côtés négatifs, ou peu s'en fallait, de ses amours, bien qu'il y prétendît beaucoup en paroles. Tout cela était fort léger. Mais la manière d'en causer faisait passer le temps dans les maisons où l'on ne philosophait point.
Cette société voisine des débuts de Louis XVI, où se complétait l'éducation mondaine d'un Talleyrand n'était pas parfaite, évidemment, de séduction et de beauté dans chacun de ses membres. On pourrait ajouter, pour offrir une idée juste des choses, que Versailles pris en bloc fut loin d'être un séjour enchanteur, à tous les moments de la journée, et particulièrement pour les courtisans de deuxième ou de troisième degré. Ceuxci, qui vivaient à la cour, sans y être établis, c'est-àdire sans être titulaires des charges qui permettaient de
(1) Risque bonis nimium soismea leiHu fuit.
(l\\r.iFicus Maxihus, Elegia XX.)
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recevoir au palais, ou sans posséder soit en ville soit aux environs, comme le duc d'Orléans, comme l'archevêque de Narbonne (I) ou le maréchal de Laval, des habitations ouvertes à tous les moyens de vivre, traînaient là des journées incroyablement maussades. Loin de se relâcher de ses exigences formalistes, la royale étiquette aurait plutôt renforcé la série des distinctions et des restrictions, des abaissements dans l'orgueil et des pratiques d'antichambre superbement exercées, dont la seule idée nous est, aujourd'hui, insoutenable. Le souper, dans les cabinets du roi, les formalités imposées par les fêles extraordinaires et les voyages, les défilés des duchesses écrasant de la supériorité de leurs fameux tabourets les femmes non titrées, les démarcations inexorables entre les invités à résidences et les admis, tout le reste enfin : que de servitudes encombrantes sous des airs de faveurs, que de longueurs d'attentes, que de blessures sensibles faisant payer chèrement des moitiés ou des quarts de satisfactions! Ou nous nous abusons grandement, ou ces plaisirs de cour ressemblaient fort à des corvées.
Les minuties des usages tenaient encore tant de place dans les comportements de la noble élite! Il ne fallait pas s'y fourvoyer, au moins, sous peine d'amasser contre soi des railleries interminables. La jeune ambassadrice de Suède, Germaine Necker, devenue baronne de Staël, avait bien dû s'en apercevoir, au jour de sa présentation. On l'y trouva fort gauche. Les courtisans s'étaient divertis à l'extrême de ce qu'elle avait manqué une révérence et de ce que la garniture de sa robe était un peu détachée. Pour comble, dans une visite
(1) Arthur de Dillon.
qu'elle rendit, l'autre semaine, à la duchesse de Polignac, n'avait-elle pas oublié son bonnet dans la voiture? C'était trop d'amusements, à la fois. Dieu sait si l'on se priva de jaser et de rire! Cependant, la critique aurait pu se retourner, aussi bien, contre les railleurs. Car il n'en manquait pas, dans le nombre, de ces personnes, dont parlait M'"^ de Bomljelles, montées sur un ton de morgue et de médisance inconcevables et qui se croyaient faites pour juger le reste de la terre, mais n'en avaient pas pour cela plus de mérites!
Nous le répétons, cette société n'était pas exclusivement composée de grâce, de délicatesse, de fin esprit. Etd'abord, si l'on voulait faire acte d'indulgence, fallaitil passer un peu vite sur l'examen de la famille royale. Sans doute, en y insistant du regard, on aurait eu le plaisir de reconnaître que la reine, quoique entichée de la distance des rangs autant qu'il était imaginable (1), restait aimable et douce et qu'elle était vraiment la première des dames de sa cour par son sourire enchanteur, par cette façon d'incliner la tête, par cette démarche fière et caressante, qui n'était qu'à elle. On aurait constaté de même que, pleine d'attraits devant Dieu, la sœur du roi. Madame Elisabeth, était parée de tous les dons qui séduisent le monde. Mais on aurait eu à s'apercevoir aussi que Louis XVI avait des farons bien rustaudes, pour un petit-fils de Louis XIV; que sa tante. Madame Adélaïde, la plus spirituelle des filles de Louis XV, demeurée très fière de sa longue autorité, du temps de son père, portait des airs de hauteur,
(1) N'était-ce pas elle, la divine Antoinette, qui faisait dire au chevalier de La Luzerne, ambassadeur de France à Londres, de n'aller point cliez les duciiesses de Glocester et de Cuniberland, belles-sœurs du roi, ])ar la raison ([u'elles n'étaient point nées princesses!
qui la rendaient, on de œrtains cas, fort incommode; qu«' Madame Victoire, pour avoir le co'ur excellent, n'en était pas moins une failde cervelle; que Madame, femme du comte de Provencti, abusait de sa laideur et qu'elle avait, aveccela, l'esprit borné, l'humeur jalouse ; et que sa sœur, la comtesse d'Artois, encore plus laide quoique fort galante, passait pour être, au surplus, « parfaitement sotte et disgracieuse ». Quant aux princes — le comte d'Artois surtout — préférable étaitil de n'en pas juger, d'après leur conduite à la ville ou leurs habitudes en voyage. La comtesse de La Mark s'exprimait sur leur compte, sans ombre de ménagement, lorsqu'elle écrivait en 1778 : « Les princes voyagent, comme ces gens-là voyagent, avec une dépense affreuse et la dévastation des ports et des provinces. »
Inévitablement, en ce l)rillant monde toujours en représentation, les travers ou les ridicules individuels apparaissaient d'autant mieux qu'on prenait moins de peine à les cacher. Plus d'un ici, plus d'une là, s'enorgueillissaient d'être de condition, qui n'auraient eu vraiment à produire, pour justifier de leur excès d'amour-propre, que des titres empruntés. Cependant, on les rencontre, en tous endroits, tels qu'ils sont et se montrent, n'aimant rien qui ne soit eux et leurs goûts, s'ennuyant de tout, hors du cercle étroit de leurs quotidiennes pensées, n'ayant d'opinion que celle d'autrui et, néanmoins, affichant des prétentions extrêmes, au demeurant d'une parfaite insipidité. A trop de places heurtent la vue les suffisants, les rengorgés, les vaniteux et les vaniteuses. 11 en est, à la suite, d'étranges, de fantasques, d'extravagants et d'absolument ridicules. Par exemple, il n'est qu'une voix pour convenir qu'un
certain marquis et une certaine marquise de Villiers (1) ont, sous ce dernier rapport, passé la permission, avec leur excentricité risible et sans relief d'originalité. Pour être le ménage le plus uni (ju'on puisse voir, le comlc et la comtesse de Gossé (2), l'un et l'autre afl'ectés de manières et bossus tous les deux, n'échappent pas à l'opinion qu'ils forment un couple bizarre au delà du supportable. L'esprit vif et creux de la comtesse de Tessé, née Marie-Julie de Béthnne de Sully de Gharost, à ce qu'on dit encore, ne saurait être présenté comme le parfait modèle des grâces de société. Non plus n'en découvrirait- on un exemplaire sans reproche dans les façons de langage vulgarisées dont la vieille comtesse de Maurepas a fait sa mauvaise habitude de tous les jours. De méchantes langues prétendent que le marquis, depuis duc de Laval, détient le monopole du ridicule avec privilège et qu'il a remplacé en cela, sans trop d'infériorité, l'ancien évèque de Lisieux, M. de Matignon. La note est excessive, sans aucun doute. Mais, pourquoi veut-il toujours parler par coq-à-l'àne, M. de Laval? Et M'"^ de La Ferté-Imbault, la bizarre fille de
(1) « Cette petite marquise à prétentions, lisons-nous dans les pseudo Souvenirs de la marquise de Créquy, était une camuse un peu mal envisagée; du reste, elle était infirme, difforme et si courtement replète qu'elle avait Tair d'un melon sur une borne. »
(2) M""» de Cossé-Brissac et M""' de Rohan-Rochefort sa sœur se donnaient comme les dernières descendantes du grand Dunois. Si l'on devait s'en rapporter au témoignage souvent suspect de Cousen — dit comte de Courchamps, dit l'auteur des Smwenirs de la marquise de Créquij, — la seconde des sœurs : Marie-Dorothée d'Orléans Longueville de Rothelin, princesse de Rohan-Guéménée-Montauban-Rochefort (et l'on parle de la longueur des généalogies espagnoles!) était sujette à la maladie la plus singulière et la plus régulière du monde : « Elle était, pendantsix moisde l'année, d'une coquetterie provocante et d'une intempérance de langue insupportable. Le reste du temps elle était parfaitement raisonnable, assez triste, honteuse et presque muette. »
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M""" Geoffrin, aurait-elle moins d'esprit si elle était moins folle de toutes les manières?
De vrais seigneurs portant haut leur nom et leur épée, il n'en manque point à Versailles, ni à Paris. Ils ont les bonnes manières, la distinction acquise, l'air gentilhomme à souhait. Il ne brillent pas tous par la diversité des idées et du langage. « Nous autres », prononce M. de Montmorency, parlant un peu bien souvent de ceux de sa famille, non loin des Montesquiou, que hantent visiblement leurs généalogies carolingiennes, ou de la marquise de Lhopital dont le faible est de ne pouvoir séparer l'idée d'une personne de celle de ses armoiries. Il est attesté, d'expérience aussi, qu'on ne coule pas des heures de folle allégresse dans le cercle précieux et quintessencié des Brancas. S'il fallait en croire l'auteur des Mémoires secrets, la famille n'aurait été composée que de personnages hypocondres, mélancoliques, vaporeux, s'assombrissant encore par leur réunion, comme pour ne laisser à ceux qui les voyaient souvent aucun doute sur la question de savoir si l'on pouvait périr d'ennui (1). Il n'y manquerait que M. de Puysieux, l'homme le plus ennuyé de son temps et des plus ennuyeux aussi.
Des manies trop accusées, des défauts grossis, des vices d'intelligence, de raison ou de goût, seraient encore à identifier sous maints et maints visages. Mais c'est la loi des contrastes de faire valoir les avan-
(1) Un facétieux seigneur, le comte de Lauraguais, muni d'une attestation scientifique de quatre docteurs de la Faculté de médecine, était allé déposer entre les mains du commissaire une plainte contre le prince d'Hénin, aux fins d'établir que par son obsession continuelle autour de M"' Arnould, il ferait infailliblement périr d'ennui cette actrice, sujet précieux au public et dont, en son particulier, il désirait la conservation.