‹ Talma et la révolutionChapitre 10 sur 43 · RENTRÉE DE TALMA DANS CHARLES IX · texte numérisé non relu

RENTRÉE DE TALMA DANS CHARLES IX

Talma reparut donc en triomphateur, le 28 septembre, dans son rôle de Charles IX. Il y avait deux à trois mois qu'il ne lui avait été donné de paraître en public. On peut se douter de l'affluence des curieux accourus pour assister à la rentrée de Talma. Tous les événements que nous venons de raconter avaient défrayé toutes les conversations parisiennes depuis plusieurs semaines, et la popularité deTalmagrandissaitdejour en jour. La représ .ntation marcha sans encombre : Talma., Dugazon et Mme Vestris furent rappelés après la pièce.

Nous possédons une lettre de Talma à M. de Coupigny, en date du 25 décembre 1790, lettre dans laquelle Talma rapporte une partie des faits auxquels il a été mêlé, disons même plus, dont il a été cause. Nous croyons intéressant d'en citer quelques passages pour montrer la façon dont Talma lui-même envisageait les événements :

« Que de siècles, mon ami, se sont écoulés » depuis votre départ ! Il me semble être dans un » monde imaginaire. Que de choses nouvelles » pressées, accumulées dans ce court espace de » temps !... Oh! mon ami, que d'abus détruits, » que de préjugés vaincus, quelle foule d'institu- » tions bizarres anéanties! Quel triomphe pour » la philosophie ! »

Si Ton doutait encore des sentiments révolutionnaires de Talma, en voilà assez pour vaincre les incrédules. Après s'être entretenu de diverses choses intimes concernant son ami, il arrive à parler de ses propres affaires :

« Quant à mes affaires, mon cher ami, j'ai, je » crois, éprouvé autant de révolutions que le » royaume : il n'est pas que vous n'en aviez su x> quelque chose par les papiers publics : je vous » fais grâce de mille détails, et ne vous donnerai » que l'extrait de mon histoire. Mes succès dans » mes débuts ont été assez brillants, et, depuis » mon entrée dans la carrière, le public ne m'a » jamais témoigné que beaucoup de bienveillance. » Jamais je n'ai essuyé le désagrément du plus » léger murmure. J'ai entre autres joué plusieurs » rôles nouveaux, qui m'ont valu les suffrages les » plus flatteurs du public ; surtout celui de » Charles IX dans la tragédie de ce nom. Mais » aussi ces succès m'ont suscité beaucoup d'en- » nemis dans le corps tragi-comique. Vous savez

» que c'est la balance politique de ce petit État : » si le public vous accueille, vos camarades vous » honnissent. La Révolution est survenue qui a » établi diversité d'opinions entre les membres : » de là querelle sur querelle. Je parlais pour le » public, et ces messieurs et ces dames surtout » pour les gentilshommes de la chambre. Les » esprits s'échauffèrent, la guerre commença par » un combat singulier entre moi et le sieur *** (i), » qui joue, comme vous le savez peut-être, la » comédie en capucin et la tragédie en racoleur. » Vinrent les fêtes fédérales. Je prétendis qu'il » fallait donner aux fédérés des pièces démocra- » tiques, telles que la Mort de César, les Horaces, » Brunis, Charles IX , etc. Eux prétendirent qu'il ne » fallait donner et ne donnèrent effectivement » que des pièces infectées de l'adulation la plus » servile pour les rois, de l'aristocratie la plus » dégoûtante. Le public eut beau crier, demander j » j'eus beau plaider pour lui dans l'auguste assem- » blée des rois, des princes, des princesses, des » tyrans: mon zèle et ses demandes furent inutiles.» Puis, après avoir raconté, comme nous l'avons fait déjà , la tumultueuse réprésentation de Charles IX, en présence des fédérés de Provence, Talma arrive à parler de son exclusion :

(1) Nous avons parlé plus haut du duel surveau entre Talma et Naudet.

« Mais ce triomphe était pour moi le présage » d'un coup que m'allait porter l'ordre privilégié » des princes et des princesses des coulisses. Effecti- » vement, le lendemain on assemble les États, » on délibère, et on décrète enfin qu'il faut lancer » contre moi un arrêt de proscription. On arrête » ensuite que tous ceux qui avaient approuvé ma » conduite (et ceux-là étaient Mracs Bellecourt, » Vestris, M1Ie Desgarcins et Dugazon), n'étant » pas aussi criminels que moi, il serait seuîe- » ment défendu à tous les sujets de leur parler. » Tout cela fut exécuté. Chacun apposa son » nom au bas de la feuille fatale, et jura sur son » brodequin et sur son cothurne d'exécuter fidè- » lementce décret. Je fus trois mois en pleine » interdiction, etc., etc.

» Votre ami, Talma. »

Nous avons vu que Talma avait fait sa rentrée, le 28 septembre, par le rôle de Charles IX. Mais les comédiens le toléraient par force et ne l'acceptaient pas davantage. Aussi, jusqu'à la clôture de 1791, ne le voit-on tenir aucun rôle important. Une telle situation ne pouvait se prolonger (ij.

(1) « Ce que je vous disais au commencement de ma lettre, écrit Mms FusilàMme Dubarry à Toulouse, est maintenant certain. Tout est en rumeur faubourg Saint-Germain, on crie à l'ingratitude, surtout pour Talma, qui demande

Tout le monde avait pris part au débat; au mémoire rempli d'aigreur publié par les comédiensau sujetdecette affaire, l'auteur de Charles IX, Marie-Joseph Chénier, avait répondu par un démenti formel. Un autre littérateur, Palissot, publia dans les journaux une lettre, violente satire contre les comédiens. Finalement, Chénier, usant de son droit, retira sa pièce. Ne sachant plus que faire pour détourner l'orage qui grondait sur leurs tètes, les comédi:ns, accusés d'aristocratie, sacrifièrent leurs propres prédilections au goût du public, et donnèrent,, presque à titre de réparation, le 9 octobre, une réprésentation au profit de la veuve de J.-J. Rousseau.

En attendant, la Comédie-Françaisevégète tristement. Pendant qu'on discutait, on n'a pas monté de pièces nouvelles, la salle est déserte et la caisse est vide. De plus la troupe se désorganise chaque jour. Mlles Contât et Raucourt quittent le théâtre, de dépit, disent les méchantes langues, d'y avoir vu rentrer Talma. Mlle Sainval les suit dans leur retraite, par haine ou jalousie envers Mme Vestris. C'est une anarchie complète. A

qu'on le classe dans un emploi , ou qu'on le laisse libre ; Dugazon, son professeur et son ami, l'excite à s'affranchir des entraves qui l'empêchent de paraître avec avantage. Le Théâtre-Français fait valoir son engagement; un procès va, dit -on, s'ensuivre. L'on ne parle pas d'autre chose, et chacun uivant son opinion prcnJ parti. » [Souvenirs d'un: actrice.)

chaque représentation le public réclame les artistes démissionnaires. MIles Contât et Raucourt ne se décident à reparaître en public que le 8 janvier de Tannée suivante. La fermeture annuelle arrive enfin, le 10 avril, et Talma n'attendait que cette occasion, résolu a se séparer des comédiens du Théâtre-Français.

L'on doit bien penser cependant que les comédiens ne laisseraient pas ainsi partir Talma. On songea d'abord à l'attaquer sur l'engagement qu'il avait pris avec le Théâtre-Français; on voulut lui intenter un procès, et l'on commença à mettre arrêt sur ses costumes, qui, selon l'usage, étaient renfermés dans la loge où il s'habillait. C'eût été une perte immense pour Talma, mais, d'un autre côté, on ne voyait pas trop par quel moyen on aurait pu engager les sociétaires à renoncer à leurs prétentions.

Dugazon, dont l'imagination était fertile, vint au secours du pauvre Talma.

Une assemblée avait été convoquée pour discuter les intérêts respectifs. Les avocats des deux parties, les huissiers étaient sous le péristyle, et l'on discutait déjà en attendant que l'assemblée fût ouverte. Pendant tout ce tumulte, Dugazon monte au théâtre, il y trouve des comparses qui attendaient le capitaine des gardes qui devait les exercer. Mais le capitaine des gardes avait bien autre chose à faire. Il était en bas à écouter ce qui se di-

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sait. Dugazon ne perd pas de temps; il prend huit figurants auxquels il montrera, dit-il, ce qu'ils ont à taire. Il les emmène au magasin des costumes, les fait habiller en licteurs, leur fait prendre quatre grandes mannes, qui servent à transporter les habits, puis monte à la loge de Talma, dont il s'était procuré la clef. Il dépose les cuirasses, les casques, les armes dans les corbeilles qu'il drape avec des manteaux et des toges, il s'affuble lui-même du costume d'Achille, la visière basse, le bouclier et la lance au poing, fait prendre les corbeilles par ses gardes, descend, passe gravement au milieu de ce monde rassemblé qui, tout ébahi et ne sachant ce que cela veut dire, lui laisse gagner la porte. Il était sur la place avant qu'ils fussent revenus de leur surprise et informés du mot de cette énigme. La foule à son tour s'assemble et emboîte le pas aux licteurs. Bref Dugazon arrive au Palais-Royal, où il fait déposer ses dépouilles opimes. Le lendemain, Paris retentissait de cette folie. Le Théâtre- Français n'osa pas donner suite à cette comédie burlesque dans la crainte du ridicule, et Talma, qui ne savait rien lui-même de cette aventure, fut remis en possession de ses costumes.

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