‹ Talma et la révolutionChapitre 11 sur 43 · DUVERTURE DU THEATRE DE LA RUE RICHELIEU · texte numérisé non relu

DUVERTURE DU THEATRE DE LA RUE RICHELIEU

Il existait rue de Richelieu une vaste salle de spectacle, construite et ouverte en 1785 sous le titre de Variétés- Amusantes. Mais ce théâtre était plus communément désigné sous le nom de Théâtre du Palais-Royal. C'est la salle actuelle de la Comét.ie-Française. Ses directeurs, MM. Gaillard et Dorfeuilley donnaientquelques pièces à intrigue, quelques drames, et enfin un petit nombre de comédies. Les divisions intestines de la Comédie-Française fournirent à ces directeurs l'occasion d'acquérir quelques artistes fameux, justement aimés du public, et de changer un peu leur genre. Dugazon, Talma, Grandménil repassèrent les ponts et vinrent élire domicile rue Richelieu. Un second Théâtre-Français était fondé : il prit le nom de Théâtre-Français de la rue Richelieu. ■

Seulement fallait-il encore prévenir le public de cette brusque transition. C'est ce que fit l'ac-

teur Saint-Clair, du théâtre du Palais-Royal, dans le compliment de clôture de 1 791. Il ydéclarequeses directeurs ont fait d'importantes recrues et que leurs vœux les plus ardents sont « d'élever insen- » siblement ce théâtre à la hauteur de la bonne » comédie, et d'en faire un spectacle plus noble » et plus épuré. » Bref il annonce en termes suivants l'entrée prochaine des déserteurs du faubourg Saint-Germain :

« Il a donc fallu joindre'aux sujets de ce spec- » tacle des acquisitions nouvelles, et, pour faire » paraître avec quelque avantage Corneille, Ra- » cine et Voltaire sur ce théâtre, où jadis fut Mo- » Hère, appeler à notre aide des talents déjà con- » nus, rdéjà aimés du public, et qu'une tradition » précieuse eût familiarisés avec les chefs-d'œuvre » de nos grands maîtres. »

Les directeurs Gaillard et Dorfeuille avaient encore unautre appui. Ils venaient d'engager Monvel, retour de Suède. Mais celui-ci, jusqu'à présent mal secondé, n'avait pas été encore à même de faire! valoir ses talents.

L'ouverture du nouveau Théâtre-Français eut lieu le 27 avril 1791, devançant ainsi de quelques jours l'ouverture du théâtre de la Nation , fixée! seulement au 2 mai. L'affluence du public fut] considérable. De plus, Chénier, qui n'avait pasl oublié l'affront que lui avaient fait subir les col médiens à propos de son Charles IX, et qui était

l'obligé de Talma, qui avait toujours été son défenseur en la circonstance, avait fourni la pièce d'ouverture, Henri VIII.

Vous l'avez deviné déjà : Henri VIII, c'est Talma; Anne de Boulen, c'est Mmc Vestris, et la géné- • reuse Seymour, c'est Mlle Desgarcins. Avec de pareils éléments le nouveau théâtre pouvait lutter contre l'ancien. Malheureusement la petite pièce qui accompagnait £fcwn VIII, et qui était Y Epreuve nouvelle de Marivaux, n'étant pas suffisamment interprétée, il s'ensuivit un tapage épouvantable. On peut bien penser d'ailleurs que les comédiens du théâtre de la Nation avaient tout intérêt à susciter une cabale à la nouvelle entreprise.

La polémique recommença dans les journaux. Palissot, qui avait des griefs contre les comédiens de la Nation, prit la défense de Chénier. Dans une lettre bien trop longue pour être citée ici, il dévoile toutes les intrigues et fait l'éloge du nouveau théâtre, « qui ne doit son existence qu'aux injus- :» tices révoltantes de ces mêmes comédiens. » Il signale à l'indignation générale les persécuteurs de Talma, et élève aux nues Mrae Vestris, MlleDesgarcins et le célèbre Dugazon. Il termine enfin en demandant l'indulgence pour les débutants du nouveau théâtre, dont il encourage les efforts, et lance cette apostrophe virulente à leurs anciens rivaux : «J'ai vu d'anciens comédiens du prétendu ••) théâtre de la Nation pâlir et frémir du danger

» dont les menaçait une concurrence déjà si redou- » table ; mais au lieu de frémir et de cabaler, qu'ils » s'efforcent d'en triompher par leur émulation! »

Les comédiens français ordinaires du Roi (comme ils signent) répliquèrent, et cette réplique peut se résumer en ces mots écrits du reste en toutes lettres : « M. Palissot est un imposteur. »

Chénier alors descend à son tour dans l'arène et écrit une lettré aux comédiens, lettre dont nous ne relèverons qu'un passage pour en montrer le ton : «Oui, c'est vous qui avez troublé la première » représentation de Henri VIII, de concert avec » des aristocrates et des courtisanes ! oui, les » acteurs, les actrices de votre théâtre, les laquais » et les amants de ces demoiselles, leurs créan- » ciers même, vos ouvreuses de loges, vos gar- » çons de théâtre s'étaient rendus soigneusement » à cette représentation, et ce n'était point par » esprit de curiosité, etc., etc. »

Cependant l'on ne perdait pas de temps rue de Richelieu. Le 30 avril, on joue le Cid, et la pièce de Corneille, jouée devant une nombreuse assemblée, obtient un énorme succès. C'est que Monvel joue don Diègue, et Talma tient le rôle de Rodrigue. Chimène, c'est Mlle Desgarcins, qui y déploie « une vérité déchirante ».

Telle était la situation exacte du Théâtre-Français en mai 1791. Ici nous interrompons la forme de notre récit pour nous attacher particulièrement

à la personnalité de Talma. Mais il élait indispensable de montrer et de faire comprendre au lecteur ce qu'était Talma en 1791, et quelle place il tenait dans la société de l'époque, lorsqu'il rencontra Bonaparte pour la première fois. Talma était déjà une puissance dans le monde des arts et des lettres, et Bonaparte, simple lieutenant d'artillerie, n'avait pas encore fait parler de lui.

On se fait difficilement une idée aujourd'hui de ces querelles littéraires, de ces luttes au parterre, de ces discussions sans fin au café Procope ou ailleurs. Et, à propos du café Procope, je passais hier même à l'endroit où il se tint. Le dernier propriétaire vient de mettre les volets sur la devanture. Peut-être rouvrira-t-il pour végéter encore? Et je pensais :

Et le combat finit faute de combattants.

Oui les combattants manquent, de même que le théâtre, le vrai, s'en va, tué par les cafés-concerts, les clowns et les exhibitions; les discussions sur les pièces et les acteurs s'en vont aussi. Pourquoi se passiçnne-t-on aujourd'hui? je ne saurais trop le dire. Pour un cheval qui court, pour la casaque d'un jockey? et encore! J'aimais mieux les lettres échangées — voir même les injures — entre Palissot et les comédiens. Au moins ces gens-là avaient un idéal et s'occupaient de quelque chose.

Nous avons passé en revue les débuts deTalma; nous avons vu l'importance qu'il avait soudainement prise à la Comédie-Française à propos de Charles IX ; nous avons raconté la scission des comédiens et l'ouverture du Théâtre-Français de la rue de Richelieu. Nous allons à présent aborder un Talma plus intime, et pénétrer dans la petite maison de la rue Chantereine, que sa femme vendra à Bonaparte quelques années plus tard.

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