EXCLUSION DE TALMA
La situation de Talma ne devenait plus possible au sein de la Comédie. Les sociétaires se rassemblent pour délibérer sur les mesures à prendre relativement au rebelle. «Messieurs, dit Fleury en entrant » au comité, je vous dénonce une conspiration » contre la Comédie-Française. » Dans ce moment, Dugazon ouvre la porte, entend la première phrase du discours de Fleury, et, prenant la voix rauque des colporteurs de journaux, il s'écrie : « Voilà la » grande conspiration découverte, c'est du curieux, » c'est du nouveau ! » Les rires éclatent de toutes parts, mais le calme se rétablit bientôt, et l'exclusion de Talma est votée à la presque unanimité des voix.
Fleury, dans ses Mémoires, contecte cependant l'exactitude de ces faits. « Une erreur s'est glissée » dansY histoire duThéâtre-Français pendant la Révolu- » tictt, écrit-il. Les deux écrivains à qui nous devons
» cet ouvrage, d'ailleurs si estimable, ont eu demau- » vais renseignements sur un fait qui me concerne » et qui est aussi relatif à Dugazon. » C'est-à-dire que selon Fleury, il ne fut point dénoncé de conspiration, et que Dugazon ne fit point de lazzi. Fleury reconnaît bien que la discussion fut sérieuse, que Dugazon défendit avec force la cause de Talma, mais que cette cause eut de la peine à prévaloir. « Pour nous, déclare Fleury, Talma était alors un » mauvais associé; nous l'attaquions franchement » en prose bourgeoise. Nous devions croire que » son existence à la Comédie-Française nous corn- » promettait. »
La nouvelle de cette exclusion est bientôt connue aux quatre coins de Paris. La jeunesse pétulante des écoles et les braves patriotes ne laisseront pas partir ainsi sans protester leur tragédien favori, si justement célèbre depuis sa création de Charles IX. « Nous pensions que Talma avait des » partisans, dit Fleury. Nous découvrîmes qu'il » avait tout un peuple. » On proclame bien haut que les comédiens sont des aristocrates, des inciviques. Il n'est question dans les cafés et dans les clubs que du renvoi de Talma prononcé par les sociétaires du Théâtre-Français. La guerre est déclarée aux comédiens.
Le 16 septembre est choisi pour le jour delalutte. Les sifflets sont distribués à l'avance. La toile se lève; et un cri s'échappe aussitôt de toutes les poitrines :
Talma ! Talma ! Le petit nombre d'amis que les comédiens comptent dans la salle est réduit au silence par les vociférations des mécontents. Enfin l'on se décide à faire une annonce au public : les comédiens demandent jusqu'au lendemain pour rendre compte des motifs qui empêchent Talma de paraître. Pourquoi jusqu'au lendemain? Pour apaiser le tumulte momentanément et gagner vingtquatre heures.
On sentait bien que la partie n'était que remise. Le lendemain, la foule fut encore plus considérable que la veille. La salle est partagée en deux camps bien distincts : d'un côté les partisans de Talma, de l'autre les partisans des comédiens. On s'observe, on se regarde. Il y a de l'orage dans l'air, et des coups de poing en réserve. Bailly, le maire de Paris, qui devait périr si malheureusement quelquetemps après, s'est ému de tout ce désordre. Recherchant un terrain de conciliation et voulant contenter tout le monde, il a conseillé aux comédiens de jouer encore provisoirement avec Talma, jusqu'à ce que la municipalité pût statuer sur l'affaire. Mais les comédiens sont inflexibles et ne veulent pas revenir sur leur arrêt.
Cependant il faut donner au public l'explication promise la veille. C'est Fleury qui s'en charge. La toile se lève, et les clameurs s'apaisent comme par enchantement. Fleury, tout de noir habillé, s'avance alors et dit :
ce Messieurs,
» Ma Société, persuadée que M. Talma a trahi » ses intérêts et compromis la tranqui lité publique, » a décidé, à l'unanimité , qu'elle n'aurait plus » aucun rapport avec lui, jusqu'à ce que l'autorité » en eût décidé (1). »
Cette déclaration n'était pas faite pour satisfaire les amis du tragédien. Le tumulte éclata de plus belle. C'est alors que Dugazon, s'élançant sur la scène, prit la parole à son tour : « Messieurs, sJé- » cria-t-il, la Comédie va prendre contre moi la » même délibération que contre M. Talma. Je » dénonce toute la Comédie : il est faux que » M. Talma ait trahi la Société, et compromis la » sûreté publique; tout son crime est de vous » avoir dit qu'on pouvait jouer Charles IX, et voilà » tout. »
Il fallait pourtant s'entendre et prendre une détermination quelconque; le journaliste Sulleau se met à parodier le président de l'Assemblée Nationale en agitant une énorme sonnette, et donne la parole tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Le public exige la lecture de la délibération prise par le comité de la Comédie-Française. Fleury accède à ce désir, mais le tapage allant toujours en augmentant, on est forcé d'aller chercher la force armée. Un autre
(1) Histoire du Théâtre-Français, par Etienne et Martainville, tome I, pages 155 et suivantes. Paris, 1802.
incident est venu jeter le désarroi dans le théâtre : Dugazon a jugé prudent de disparaître après son incartade, et sans lui il est impossible de commencer le spectacle et de jouer Y Ecole des Maris affichée ce soir-là. Il faut bien que la rage des mécontents se tourne contre quelque chose; on escalade les loges, on brise les banquettes, et Ton descend jusqu'au Palais-Royal en poussant des vociférations formidables. La Comédie-Française occupait à cette époque l'emplacement de l'Odéon.
Le lendemain, le maire de Paris fit appeler les comédiens et leur reprocha l'inexécution de ses ordres. Les comédiens, il faut bien le dire, avaient une position très fausse. Placés entre la municipalité de Paris et les gentilshommes de la chambre, ils recevaient des ordres diamétralement opposés et ne savaient à qui obéir. Seulement, pour être juste, il faut bien reconnaître que les comédiens avaient une préférence toute marquée pour les gentilshommes de la chambre. Ce n'était pas pour rien qu'ils avaient joué maintes fois à la cour et dans toutes les résidences royales. Leur choix était tout fait, et ils ne pouvaient se résoudre à obéir à des gens qu'ils ne considéraient que comme de simples plébéiens.
Mais, toutes ces réflexions, ils pouvaient les garder pour eux. En attendant, un arrêt du conseil de ville enjoignait à MM. les comédiens français de jouer avec leur camarade Talma.
ÔO ÉTUDES DRAMATIQUES
Cette délibération fut affichée dans toute la ville.
Quant à Dugazon, bien qu'il eût fait amende honorable dans les journaux, il avait dû comparaître au tribunal d^ la Commune. Il fut condamné à rester chez lui pendant huit jours, ainsi qu'aux frais de l'impression du jugement.
Mais si Dugazon faisait sans se plaindre ses huit jours d'arrêts, ses camarades ne se pliaient pas aussi facilement à la délibération de la municipalité. Ils persistèrent à rejeter Talma de leur société, et poussèrent l'audace jusqu'à nommer deux commissaires chargés de notifier leur détermination aux officiers municipaux. Ce refus d'obéissance leur attira une nouvelle délibération du conseil en date du 24 septembre 1790. C'était la confirmation de l'ordre précédent.
Les comédiens tinrent bon., se sentant probablement appuyés en haut lieu. La latte dans la salle recommença. Le dimanche, 26 septembre, le théâtre est envahi par une foule bruyante, et tandis que les uns réclament l'exécution du jugement, les autres crient : A bas ! Il fallut toute l'autorité de Bailly, le maire de Paris, pour que les spectateurs consentissent à écouter tranquillement la fin du spectacle.
Le lendemain, il arriva ce qui devait arriver : le théâtre fut fermé par ordre de la municipalité, et il ne lui fut permis de rouvrir ses portes qu'après que les comédiens eurent fait amende honorable et consenti à recevoir Talma.