LA JEUNESSE DE TALMA
Mme veuve Talma (Caroline Vanhove), seconde femme de Talma, nous a laissé de singuliers détails sur la façon dont le tragédien se comportait avec les femmes. Mais c'est avec la plus grande réserve que nous devons accueillir ces renseignements. Et en effet Mme Vanhove n'était- elle pas l'épouse délaissée, et qui ne demandait pas mieux que de se venger par quelques traits piquants de l'abandon de son mari?
« Soit disposition d'esprit, soit défaut de santé, » nous dit-elle, Talma, dans sa jeunesse, ne pen- » sait point aux femmes : l'étude le captivait tout » entier. Ce n'était pas qu'il manquât de sensibi- » lité : il en avait plus qu'on en eût désiré pour » son bonheur. Mais il était tellement distrait » qu'il fallait, en quelque sorte, venir le chercher, » et lui faire des avances pour fixer son atten- » tion.
» Quelques années s'étaient passées ainsi, lors- » qu'un jour, malgré sa vue basse et sa distrac- » tion habituelle, il arrêta ses regards sur un joli » minois, arrivé depuis peu de jours du Midi de » la France. C'était une séduisante Languedo- » cienne : sa taille arrondie, ses charmes, ses » caprices et son accent tournèrent la tête de Tal- » ma, qui perdit entièrement l'usage de sa raison : » car il voulait, malgré ses parents, unir sa des- » tinée à celle de cette jeune personne.
» Il fut jaloux à l'excès (à tort ou à raison), et » d'autant plus malheureux qu'il était devenu père » d'une jolie petite fille, qu'il ne voulait point » abandonner.
« Un jour, dans un accès de cette frénésie ja- » louse, il prend son enfant dans ses bras, et » court à l'aventure dans les rues de Paris ; son » égarement ne lui permet pas de savoir où il va » ni ce qu'il veut faire... Revenu enfin à lui- » même, il rapporte l'enfant à sa mère.
» Plusieurs querelles, suivies de raccommode- » ments, refroidirent cette liaison : elle se rompit^ » peu d'années après, à la grande satisfaction de » Mme Talma,la mère, qui, on ne sait pour quelle » raison, redoutait les suites d'un pareil attache- » ment. »
Mme Talma oublie de nous dire ce qu'est devenu l'enfant. Et puis, remarquez qu'à cette époque celle qui écrit ces lignes ne connaissait pas encore
celui qui deviendrait plus tard son mari. Ce ne sont donc que des on-dit, des racontars. Et il est fort peu probable que Talma se soit plu à fournir ces données à sa propre temme.
Mais Mme Talma se plaît dans l'historiette, témoin la suivante, qui a encore pour héros Talma et une jeune Anglaise :
« Il était assez difficile de faire sortir Talma de » ses habitudes studieuses; je vais en donner une » preuve. Son père lui avait adressé une Anglaise, » d'une très grande beauté, et qui devait passer » quelques mois à Paris. Au lieu de lui chercher » un appartement, on lui proposa de partager celui » du jeune dentiste : elle accepta. Ils restèrent » pendant six mois sous la même clef, sans que » ni l'un ni l'autre se doutassent qu'il y eut quel- » que chose d'extraordinaire dans ce rapproche- » ment. La belle Anglaise reprit la route de » Londres, se louant beaucoup de l'hospitalité » qu'elle avait reçue, et Talma fut charmé d'avoir » rendu un service dans lequel il était resté entiè- » rement désintéressé. »
Cependant la vie matérielle devenait difficile pour Talma. Les appointements de pensionnaire au Théâtre-Français étaient bien minces, et Talma vivait au milieu d'une société où la dépense allait bon train. Pendant son séjour en Angleterre, il avait fréquenté les artistes en réputation et certains seigneurs de la noblesse. A Paris, il n'épargnait
rien pour ses costumes, et même pour son ameublement. Entraîné par son goût pour l'antique, il se faisait exécuter, le premier, des meubles d'après des dessins grecs et romains. Tout ce que la capitale renfermait d'illustre dans les lettres ou dans les arts se pressait autour de lui. Sa table était ouverte à tous venants.
« 11 croyait avoir de l'ordre, nous dit sa femme, » parce qu'il écrivait exactement, chaque jour, les » nouvelles dettes qu'il accumulait. » Seulement il ne pensait jamais à en payer le premier sou. Ce n'était même plus sa nomination au sociétariat qui pouvait suffire pour apaiser ses créanciers. En attendant, il continuait à se torturer l'imagination pour créer de nouvelles formes d'habits, de meubles ou d'ornements, le tout d'après l'antique, bien entendu.
Mme Talma, déjà citée, racontant l'histoire du premier mariage de son mari, en parle naturellement en femme, c'est-à-dire en termes fort désobligeants pour sa devancière, ne se doutant pas qu'elle ternit du même coup la mémoire de son mari. Et ce qui prouve bien que les termes qu'elle emploie sont excessifs, c'est qu'elle ne craint pas d'alléguer certaines choses qui sont fausses. Ici nous la prenons en flagrant délit d'exagération. Du reste, voici le passage :
« Enfin, le jeune Roscius, contrarié dans ses v> goûts, dans ses projets de prédilection, allait
a être réduit à l'économie, triste situation pour » un homme de génie ! mais il en fut autrement. » Une femme spirituelle et riche vint combler le » déficit, apportant en mariage au grand artiste » quarante mille francs de rente. Cette affaire » s'arrangea chez Mlle Contât.
» Je dis cette affaire, car l'aimable prétendue » avait, pour le moins, vingt ans de plus que » Talma! »
Or, ce dernier trait est absolument méchant à plaisir. Julie Careau avait sept ans de plus que Talma. C'est déjà bien suffisant. Pourquoi en ajouter treize encore, pour le moins ! Mme Talma, la seconde, ne pouvait ignorer l'âge de son ancienne rivale. Elle n'aurait pas été femme. Voilà une des raisons qui nous fait douter de toutes ses autres assertions. Les lignes qui suivent sont encoreplus perfides :
« N'importe, il se crut amoureux; et Julie » (c'était son nom), bien plus prise que lui, aban- » donna sans peine l'entière disposition de sa for- » tune à l'homme qu'elle aimait.
» Cette fortune, qu'elle devait à l'amour, elle la » lui restituait avec l'entraînement passionné » d'une femme qui veut être aimée, et pour la » dernière fois. »
Eh ! bien, non, ici je m'arrête, car c'est trop d'infamies entassées à plaisir, et je vais le prouver. D'abord, nous l'avons dit déjà, Louise-Julie Careau
avait sept ans (et non vingt) de plus que Talma. Elle était enfant naturel, fille de Marie Careau, et d'un certain François Proch, qui la reconnut plus tard, le 18 thermidor an IX (6 août 1801), après son divorce avec Talma. Elle était née à Paris le 8 janvier 1756, et avait été baptisée à Saint-Eustache. Il est, en effet, assez difficile de dire quelle était l'origine de sa fortune, mais s'il est vrai, comme le dit insidieusement Mme veuve Talma, qu'elle ait dû sa fortune à V amour, nous allons montrer quelle femme était cette Julie, et combien elle était digne par son esprit d'enflammer l'imagination ardente de Talma (1).
(1) Mme Fusil, qui fut l'amie de Julie, a réfuté aussi les assertions de Mmc Talma dans son livre : Souvenirs d'une actrice. Il est bien certain que les dates étaient brouillées avec connaissance de cause.