‹ Talma et la révolutionChapitre 13 sur 43 · JULIE CAREAU · texte numérisé non relu

JULIE CAREAU

Benjamin Constant nous a laissé un portrait littéraire de Julie dans ses Mélanges de littérature et de politique, publiés àParis en 1829. Dans son quatrième chapitre, qu'il intitule simplement : Lettre sur Julie, il nous dépeint, sans la désigner autrement, cette femme absolument remarquable par son esprit et son jugement.

« Cette lettre, nous dit-il en note, concerne » une personne morte depuis vingt-quatre ans. » — Julie mourut en effet en 1805. — « Mais plusieurs » de nos contemporains l'ont connue, et verront » peut-être avec quelque intérêt cet hommage » rendu à la mémoire d'une femme qui, dans sa » jeunesse, avait eu beaucoup d'admirateurs, et » qui, dans un âge plus avancé, avait conservé « beaucoup d'amis. »

Bien qu'elle ne fut plus jeune quand il la rencontra, et qu'il n'eut existé jamais entre eux que

de l'amitié — c'est Benjamin Constant qui le déclare, — Julie avait laissé dans son cœur des impressions profondes, et il trouvait à se les retracer une jouissance mêlée de tristesse. L'amitié de Julie avait quelque chose de tendre et de passionné qui lui donnait un charme particulier; son esprit était juste, étendu, toujours piquant, quelquefois profond.

Amie passionnée de la Révolution, ou, pour parler plus exactement, de ce que la Révolution promettait, Julie eut l'esprit de parti, mais cet esprit de parti ne servait qu'à mettre plus en évidence la bonté et la générosité de son caractère.

Elle haïssait le parti contraire au sien, mais elle se dévouait avec zèle et persévérance à la défense de tout individu qu'elle voyait opprimé. C'est ainsi que nous verrons plus tard, après le 13 vendémiaire, sa maison ouverte aux proscrits de tous les partis, et comment elle hébergea sous son toit un terroriste et un royaliste, les faisant souper de deux jours l'un à sa table, pour qu'ils ne se trouvassent pas en présence. Des traits semblables ne sont pas d'une âme ordinaire.

Violente quelquefois, elle ne fut jamais ni intrigante ni rusée. Elle désirait les succès de ses amis, parce qu'elle y voyait un succès pour les principes qu'elle croyait vrais; mais elle voulait qu'ils dussent ces succès à eux-mêmes, et non pas à des voies détournées.

Enfin, nous dit Benjamin Constant, qui semble l'avoir beaucoup connue dans ses dernières années : « Ce qui la distinguait encore beaucoup » plus que sa conversation, c'étaient ses lettres. » Elle écrivait avec une extrême facilité, et se » plaisait à écrire. Son style était pur, précis, rapide » et léger; et, quoique le talent épistolaire soit » reconnu pour appartenir particulièrement aux » femmes, j'oserai affirmer qu'il n'y en a presque » aucune que l'on puisse, à cet égard, comparer à » Julie. »

Cette femme était-elle donc au-dessous de Talma ? Que l'affaire se soit arrangée chez MIle Contât, comme le dit Mme veuve Talma, c'est encore possible, et cependant qu'il nous soit permis de douter. Nous allons voir que les choses ne se sont pas du tout passées de cette façon, et que cette allégation est une calomnie de plus. Voici en effet de quelle façon le poète Arnault, dans les Souvenirs d'un sexagénaire, raconte qu'ils firent connaissance.

Connue dans le monde sous le nom de Julie, plus remarquable encore par le charme de son caractère et de son esprit que par celui de sa figure, tout agréable qu'elle fût, elle alliait à un physique presque grêle une âme des plus énergiques. Également passionnée pour les arts, les lettres, la philosophie et la politique, après avoir réuni chez elle, sous l'ancien régime, ce que la cour et la ville avaient de plus aimable, elle y réunissait, depuis

la Révolution , aux littérateurs et aux artistes les plus célèbres, les plus célèbres membres de la législature.

Dire que dans son salon, où le vicomte de Ségur et le comte de Narbonne se rencontrèrent avant 1789 avec Chamfort et David, David et Chamfort s'étaient rencontrés habituellement depuis avec Mirabeau, Vergniaud etDumouriez, c'est prouver qu'à diverses époques ce salon avait été le point de réunion des hommes les plus remarquables.

Une âme de la trempe de celle de Julie ne pouvait pas être faiblement émue par le talent de Talma, et Talma ne pouvait pas être insensible à la préférence que montrait pour lui une femme si distinguée. Il prit sa reconnaissance pour un sentiment plus tendre et, dans la première jeunesse encore, il épousa cette femme qui, trop jeune de cœur peut-être, touchait presque à la maturité de l'âge.

« On a souvent cité la fortune de Julie, nous » dit Mme Fusil dans les Souvenirs d'une actrice; c'est » la seule chose dont on se soit souvenu d'une » manière positive. Elle avait quarante mille livres » de rentes, c'est la vérité, mais elle en faisait un » si noble usage! Julie eût été l'Aspasie de son » siècle, si ce siècle eût ressemblé à celui de Pé- » riclès. Les premiers essais de ce jeune homme, » qui devait être un jour le Roscius de l'époque, » avaient enchanté Julie, dont l'esprit rempli de

» poésie comprenait si bien les arts. De Tadmi- » ration à la passion l'espace fut bientôt franchi. »

Combien il y a loin de là au honteux marché que nous laisse entrevoir Mme Talma ! Et s'il fallait une dernière preuve, une preuve convaincante, nous irions la chercher dans les registres des paroisses de Paris : Talma épousa Julie Careau le 19 avril 1791. Or, le Ier mai suivant, il présentait aux fonts baptismaux deux jumeaux ; leur mariage n'avait été qu'une consécration.

Cette liaison du reste devait remonter à plus d'une année, car, le 30 avril 1790, Talma et Julie font venir quatre témoins et le notaire Martinon, rue Chantereine, et font rédiger l'acte suivant :

« Par-devant... sont comparus M. François- » Joseph Talma, pensionnaire du Roy, dem* à » Paris, rue de Molière, fs St-Germain, paroisse » St-Sulp., majeur, fils du Sr Michel Talma, den- » tiste en la ville de Londres, et de dame Anne » Mignolet, son épouse, desquels il déclare avoir » le consentement, stipulant pour lui et en son » nom, d'une part, et Dlle Louise-Julie Carreau » (sic), fille majeure, dem1 en cette ville, rue Chan- » tereine, paroisse St-Eustache, stipulante pour elle » et en son nom, d'autre part : lesquels avant de » passer à la célébration du mariage convenu et » arrêté entre eux en ont réglé les clauses et con- » vendons ainsi qu'il suit, en présence de Sr Jean- » Joseph Talma, Me dentiste à Paris, frère du futur,

» de... Les futurs seront communs en biens. -- » Les biens de la D1Ie Carreau consistent : i° dans » une maison sise en cette ville, rue Chantereine, » occupée par la Dlle Carreau, et par elle acquise » de François- Victor Perrard, de Montreuil, ar- » chitecte de Monseigr le comte d'Artois, moyen- » nant la somme de cinquante mille livres, sui- » vant contrat passé par devant Maître Rouen, not. » à Paris, qui a la minute... le 6 déc 1780.» (Mlle Careau avait 'en outre deux autres maisons et des contrats de rentes assez nombreux.) « Le » futur époux a donné et doue la future épouse » de dix mille livres... Fait et passé à Paris ez » demeure des parties, l'an 1790, le 30 avril, et » ont signé : L.-J. Careau, F.-J. Talma, » J.-J. Talma, etc. »

Mais les formalités nécessaires à la célébration de ce mariage devaient rencontrer des obstacles. Comme on le voit, les deux futurs étaient bien résolus à se marier dès le 30 avril 1790. Or le curé de St-Sulpice, paroisse de Talma, refusa de publier les bans. Talma s'était déclaré comédien.

Talma ne détestait pas la réclame ; nous l'avons déjà vu à propos de Charles IX. Il s'empara de l'occasion nouvelle qui lui était offerte de faire parler de lui, et en appela à l'Assemblée Nationale.

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