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PREMIER MARIAGE DE TALMA

Le 12 juillet 1790, la lettre suivante de Talma fut lue à la tribune par un des secrétaires de l'Assemblée :

« J'implore le'secours de la loi constitutionnelle, » et je réclame les droits de citoyen qu'elle ne m'a » point ravis, puisqu'elle ne prononce aucun titre » d'exclusion contre ceux qui embrassent la car- » rière du théâtre. J'ai fait choix d'une compagne » à laquelle jeveux m'unir par les liens du mariage ; » mon père m'a donné son consentement. Je me » suis présenté devant M. le curé de St-Sulpice » pour la publication de mes bans. Après un pre- » mier refus, je lui ai fait une sommation par » acte extra-judiciaire. Il a répondu à l'huissier » qu'il avait cru de la prudence d'en déférer (sic) » à ses supérieurs, qui lui ont rappelé les règles » canoniques auxquelles il doit obéir, et qui dé- » fendent de donner à un comédien le sacrement

» du mariage, avant d'avoir obtenu de sa part » une renonciation à son état. — Je me prosterne » devant Dieu; je professe la religion catholique, » apostolique et romaine... Commentcette religion » peut-elle autoriser le dérèglement des mœurs ? » J'aurais pu sans doute faire une renonciation et » reprendre le lendemain mon état; mais je ne » veux point me montrer indigne de la Religion » qu'on invoque contre moi, indigne du bienfait » de la Constitution en accusant vos décrets d'er- » reuret vos lois d'impuissance. Je m'abandonne » avec confiance à votre justice (i,) ».

On s'étonnera peut-être de la sévérité du curé de Saint-Sulpice refusant de marier Talma, alors que depuis deux siècles les comédiens se mariaient parfaitement à l'Église, de même qu'ils y étaient enterrés. Mais lorsque le curé de Saint-Eustache refusait d'enterrer Molière , c'était à l'auteur de Tartuffe y et non au comédien qu'il fermait les portes de son église. Lorsque le curé de Saint- Sulpice refusait de marier Talma, c'était à l'interprète de Charles IX, et non au comédien qu'il refusait le sacrement du mariage; il est fort important d'établir ces distinctions nécessaires, sans quoi Ton ne saurait plus à quoi s'en tenir sur la conduite de l'Église envers les comédiens. L'Assemblée renvoya la lettre de Talma à ses comités, et l'on n'en parla plus jamais. Talma, qui connais-

(i) Moniteur universel, 1790, page 796.

sait Shakespeare par cœur, aurait pu appeler cette démarche : Beaucoup de bruit pour rien.

Peu de temps après Julie devint enceinte. Talma vivait à présent tout à fait rue Chantereine et faisait les honneurs du salon de Julie. Il fallait à tout prix régulariser cette situation. Il consentit à échanger son titre de comédien contre celui de bourgeois de Paris, et, le mardi 19 avril 1791, il conduisait à l'autel de Notre-Dame-de-Lorette Julie Careau ; M. Lapipe, vicaire, leur donna la bénédiction nuptiale. Voici l'acte de mariage de Talma tel que nous le relevons dans le Dictionnaire de Jal, page n 72 :

« François-Joseph Talma, bourgeois de Paris, » â^é de vingt-huît ans, demeurant rue Chante- » renne {sic), fils de François-Joseph Talma, bour- » geois de Paris, de présent en Angleterre et con- » sentant comme il appert par l'acte fait et passé à » Londres, le 15 mai 1790, et d'Anne Mignolet, » son épouse, présente et consentante,d'unepart ; » et Louise-Julie, âgée de vingt-cinq ans » — c'est trente-cinq ans qu'il fallait dire, — « demeurant » aussi rue Chanterenne, fille deMaiie Carreau » (point de nom de père), « présente et consen- » tante, d'autre part, ont été fiancés et mariés... » en présence de... François-Michel Talma, den- » tiste, demeurant rue Mauconseil, etc. Signé : » François-Jos. Talma, L.-J. Careau, Talma » jeune, J. Talma, etc. »

Douze jours plus tard, le 1er mai 179 1, Talma présentait à la même église deux enfants jumeaux que le même vicaire, M. Lapipe, baptisa sous les noms de Henri-Castor et de Charles-Pollux , déclarés nés la veille. Le premier avait pour parrain Dugazon ce citoyen actif», le valet spirituel de la Comédie-Française, et pour marraine la touchante demoiselle Desgarcins.

Voici donc Talma marié, père de deux jumeaux et en possession d'une belle fortune. Mais encore une fois — et nous l'avons prouvé par les détails et l'histoire intime de ce mariage, — qu'il y a loin de la régularisation de cette situation au marché infâme que laisse supposer Mme veuve Talma (la seconde) !

Nous ne pouvons cependantpasser sous silence le fait suivant, qui se rapporte peut-être au passé de Julie et qui reste pour nous une énigme.

Il existait alors à Paris un personnage qui se faisait passer pour le beau-fils de Talma. Etait-ce un fils de Julie ? Personne n'en a jamais parlé. Voici ce que nous avons découvert aux Archives nationales (1) : Le 26 juillet 1793, au café du Mont-Blanc, chez le citoyen Lefèvre, un jeune homme en redingote bleue et en chapeau rond se permettait de dire des invectives contre la Convention, ajoutant que le ministre Bouchotte

(1) Cote F. 7, 4770.

était un gueux et un coquin. Grand émoi dans le café. Ce discours est dénoncé au comité de surveillance de la section du Mont-Blanc. C'est ce procès-verbal que nous avons entre les mains. Le dit citoyen déclare se nommer Pierre-Louis, âgé de 1 5 ans et 7 mois, natif de Paris, demeurer rue Chant ereinc, n°6, chez son père, nommé Trunville (ou Tranville, ou Cranville), et en renvoi : procureur du Roi au Châtelet de Paris, résidant à Paris, place Vendôme, n° 1 ; que le citoyen Tahna est son beau-ptrs. On lui demande alors pourquoi il a tenu ces propos. Il répond que le citoyen Demazeau , son interlocuteur et dénonciateur, avait une opinion qui n'était pas la sienne. Il nie s'être permis d'insulter la Convention , mais en ce qui concerne le ministre Bouchotte, il déclare que la femme de chambre de sa mère lui a dit que le nommé Longeon , soldat de l'armée du Nord , ayant été prisonnier de guerre à Condé , avait dit que la ville de Condé n'avait pas été ravitaillée par la faute du ministre de la guerre. Il nie avoir prononcé les mots de gueux et de coquin à l'adresse du ministre. On entend les témoins : un sieur Langlois, tailleur de pierres; un sieur Lenoir, toiseur de bâtiments ; un sieur Cornu , commis au bureau de la guerre ; un sieur Castella, même profession . Celui-ci ajoute : « Il a parlé des géné- » raux Dumouriez et Valence, il a dit connaître » particulièrement ce dernier, et que si les gêné-

» raux ont manqué, c'est la faute du ministre » Bouchotte, etc. Il se faisait fort de connaître » toutes les affaires, ainsi que les bons et mau- » vais citoyens de l'Assemblée, et il a dit qu'il était » jacobin et républicain ainsi que son père. » Or voici où la chose prend de l'intérêt pour nous. Au bas de ces dépositions signées, nous lisons : « Le comité arrête que le citoyen Ta lima (sic), » propriétaire d'une maison sise rue du Mont- » Blanc, sera invité à comparaître par-devant nous » pour leur proposé si il veut se porter caution de » représenter le nommé Alexis-Pierre-Louis beau- » fils du Cen Tallma . Ledit Tallma accepte de se » porté caution pour représenté ledit Louis tou- » tefois et quand il en sera requis. Fait au comité » ce 27 juillet 1793, l'an 2me de la République une » et indivisible, et ont signé avec nous : Franc. » Talma , Alexis-Pierre-Louis Pagnier, commis- » saire, Faure Allmer, président, Boure, Tholomé, » Lacroix. »

Quel était donc ce Louis qui se disait beau-fils de Talma et qui demeurait chez lui ? Nous retrouvons, toujours aux Archives, les traces d'un Louis qui se donnait comme domicilié rue Grange-Batelière, maison du citoyen Guérault. Ce Louis sollicitait en juin 1793 une place de courrier delà guerre auprès du ministre Bouchotte. Celui-ci fait écrire par son secrétaire au comité révolutionnaire de la rue du Mont-Blanc et s'informe si le citoyen

Louis est bon républicain. Le comité ne répond pas. Le ministre écrit pourla troisième fois le 30 juin: « Je prendrai votre silence pour un refus. » Le comité répond enfin le 6 juillet 1793. — Mais qu'a-t-il répondu ? Nous l'ignorons. Le jeune Louis avait-il eu sa place, ou parlait-il ainsi contre Bouchotte par dépit de s'être vu refuser ce qu'il sollicitait? La chose n'étant que bien secondaire pour nous, nous n'avons pas poussé plus loin nos recherches ; nous voulions seulement signaler l'existence de ce Louis, beau-fils de Talma, dont on n'avait jamais fait mention.

Un des principaux apports de Julie était la maison de la rue Chantereine dent nous avons déjà eu si souvent l'occasion de parler ; nous allons enfin y pénétrer avec les deux époux.

Le couvent de la Victoire, fondé près deSenlis après la bataille de Bouvines, avait possédé de tout temps un jardin, un marais et un vinier entre la ferme des Mathurins, lesPorcherons et la Grange- Batelière ; ce lieu s'appelait Chantereine, et on le désignait aussi sous le nom de Marais-de-la- Victoire. La ruellette aux Marais-des-Porcherons, plus tard ruelle des Postes, devint rue Chantereine ; elle suivait le même cours que notre rue actuelle de la Victoire, exception faite toutefois du prolongement entre les rues de la Chausséed'Antin et Joubert, prolongement qui ne date que de 1847.

Le xviii6 siècle vit s'élever beaucoup de petits hôtels bourgeois dans les jardins de la rue Chantereine. On n'osait plus dire marais. Là demeurait Desforges, ancien acteur des Italiens et l'auteur de Joconde. Mme de Saint-Jullien, femme du receveur général de ce nom, s'y était fait bâtir une petite maison, sous le règne de Louis XV, et ne dédaignait pas d'y recevoir le comte de Maillebois, en dépit de Soubise qui lui faisait la cour.

Des protecteurs généreux s'étaient cotisés pour y faire construire un hôtel en 1774, sur ^es dessins de Brongniart, pour Mlle Dervieux, danseuse de l'Opéra. C'est chez elle que défilèrent tour à tour milord Binting, le comte Warkowski, le chevalier de Launay, le maréchal de Richelieu, Marquet de Peyre, le duc de Chartres, le marquis de Fitz-James, et enfin Laval, un simple maître de ballet, la coqueluche des filles d'Opéra, avant qu'elle ne devînt l'une des maîtresses du comte d'Artois.

Comme on le voit, la rue Chantereine recevait une société fort aristocratique. Mesmer habita rue Chantereine. C'est là qu'il traitait par le magnétisme animal. On peut voir encore aujourd'hui l'ancien hôtel Gontaut, que M. Barbet de Jouy vendit en 1839 à Henri Herz. La salle de concert fut élevée sur l'emplacement des pelouses du jardin. A côté de la maison actuelle de M. Herz se trouvait encore l'hôtel de Mme de Rigny, où des-

cendit Cagliostro pendant son séjour à Paris.

Eh ! bien, c'est à cet endroit que s'élevait la maison de Talma, maison qui devait devenir si célèbre quelques années plus tard grâce à son autre propriétaire, le général Bonaparte.

Un de nos amis, M. Paul Lacombe,bien connu pour ses travaux sur l'histoire de Paris, a bien voulu nous fixer tout à fait à ce sujet. La maison de Talma se trouvait sur l'emplacement actuel de la maison Belloir, rue de la Victoire, 56 (1).

« Cet hôtel, nous dit Lefeuve dans ses Ancien- » nés nuisons de Paris, ouvrage auquel nous avons » emprunté plusieurs des détails qui précèdent, » avait été dessiné par Ledoux pourCaritat, mar- » quis de Condorcet, mathématicien, philosophe, » membre de l'Académie des sciences et de l'A- » cadémie française, député, puis conventionnel. » La veuve de Condorcet, sœur du maréchal de » Grouchy, vendit cette propriété à Julie Careau, » qui épousa Talma , et le tragédien illustre y eut » ses jours de fête . »

En quoi Lefeuve commet une erreur grossière : d'abord parce que Condorcet étant mort en mars 1794, sa ^mme n'était pas veuve en 1790 ; en-

(1) Il existe une vue de cet hôtel dans l'ouvrage intitulé : Habitations des personnages les plus célèbres de France depuis 1790 jusqu'à nos jours (1832), dessinées d'après nature par Régnier, lith. par Champin. (Bibl. nat. — Cabinet des Estampes.)

suite, dans le contrat de mariage de Julie Careau, il y est déclaré que ladite maison a été acquise par elle de François-Victor Perraud de Montreuil, architecte de Mgr le comte d'Artois, le 6 décembre 1780.

Ce détail étant du reste de minime importance, nous ne nous y arrêterons pas plus longtemps. Cet hôtel a été détruit en 1860 pour faire place à de nouvelles maisons. Lefeuve, qui écrivait sa notice sur la rue de la Victoire en 1861, nous dit que la porte, la loge du suisse, l'avenue, quelques arbres du jardin et cette inscription se voient encore :

In hac minima jam maximus plus quam maxima concepit.

Allusion au général Bonaparte ; mais de nos jours, en 1886, c'est en vain que l'on chercherait même la porte, la loge du suisse et l'inscription. Il n'y a plus rien de tout cela. Nous emprunterons au livre de M. Imbert de Saint-Amand : La jeunesse de U impératrice Joséphine, une description assez complète de cette maison qu'Aubenas, du reste, avait passée en revue avant lui.

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