L'HOTEL DE LA RUE CHANTEREINE
L'hôtel de Talma était situé à l'extrémité d'une longue avenue assez étroite. Sur les côtés de la cour se trouvaient des bâtiments distincts pour les cuisines et les communs. Construitsur quatre faces, avec pans coupés aux quatre angles, il était composé d'un rez-de-chaussée et d'un étage surmonté de mansardes. Quelques marches placées entre deux lions de pierre conduisaient à un perron en demi-cercle que Joséphine fit fermer plus tard en forme de tente, pour le changer en vestibule. Au rez-de-chaussée, on trouvait d'abord la salle à manger, de forme ovale, à côté de laquelle il y avait un petit cabinet, pavé en mosaïque du temps de Joséphine, et qui servit de boudoir à la future impératrice. De la salle à manger on passait au salon, où se trouvait à droite une belle cheminée placée près d'une croisée qui descendait jusqu'au parquet, et une porte vitrée qui donnait sur un
escalier extérieur par lequel on allait dans le jardin. A côté du salon était une pièce moins grande. Cestlà que Bonaparte travaillait.
On montait à l'étage supérieur par un escalier tournant, très étroit, où deux personnes ne pouvaient passer de front. Cet escalier conduisait à un salon précédant deux chambres. Sur les panneaux de la première étaient peints des vases étrusques, des lyres antiques, et un aigle portant la foudre. Est-ce Bonaparte qui fit peindre l'aigle ? ou ces peintures, ce qui est plus probable, avaient-elles été exécutées sur l'ordre de Talma? Singulière coïncidence en tous cas. La seconde chambre, de forme ovale, comme la salle à manger au-dessus de laquelle elle se trouvait, était tout ornée de glaces allant du parquet au plafond et encadrées dans une série de petites colonnes surmontées d'arceaux. L'intérieur de l'alcôve était décoré de peintures représentant des oiseaux et des fleurs des tropiques. Tel était le nid de Talma, avant qu'il ne devînt celui de Bonaparte.
Quelques jours avant le mariage de Talma, un grand deuil vint plonger la France dans la désolation. Mirabeau mourut le 2 avril 1 791, dans une maison de la Chaussée-d'Antin, maison appartenant à Julie Careau (1). On connaît la mort de
(1) Cette maison, que l'on voit encore aujourd'hui, porte le n° 42 de la Chaussée-d'Antin.
Mirabeau : « Mon ami, dit-il à Cabanis, je mour- » rai aujourd'hui ; il ne reste plus qu'à s'envelop- » per de parfums, qu'à se couronner de fleurs, » qu'à s'environner de musique, afin d'entrer » paisiblement dans le sommeil éternel. » Mirabeau alla au Panthéon, et Talma pria Chênier de faire ce distique, que l'on plaça sur une table de marbre noir devant la maison :
L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux ! Hommes libres, pleurez 1 tyrans, baissez les yeux!
Ces vers furent enlevés en 1793, et la rue, qui avait pris le nom de Mirabeau, reprit son ancien nom. Étrange retour deschoses d'ici-bas! Etrange caprice d'un peuple qui passe son temps à élever des idoles puis à les briser à terre !
Talma connut donc particulièrement Mirabeau; nous avons cité dans un précédent chapitre la correspondance échangée entre Mirabeau et Talma à propos de la représentation tumulteuse de Charles IX. Depuis ce temps, Talma avait dû rencontrer Mirabeau dans le salon de Julie, et ces liens de fréquentation n'avaient pu que se resserrer lorsque, par une circonstance fortuite, Mirabeau devint le locataire de celle qui allait s'appeler Mme Talma.
On a fait grand tapage autour des opinions politiques de Talma à cette époque. Il serait plus juste de dire que sa femme s'occupait de politique bien plus que lui. Le salon de Julie était le
IOO ETUDES DRAMATIQUES
lieu de rendez-vous de tous les républicains un peu en vue, et Julie en faisait les honneurs avec une grâce parfaite, se mêlant à la conversation et ne craignant pas d'émettre son avis. Quant à Talma, absorbé par des études nombreuses, et désireux 3e se créer une situation nouvelle au théâtre de la rue de Richelieu, il était bien plus préoccupé de son art que de la politique. Certes, il se ralliait aux idées avancées de sa femme, mais on aurait pu dire le salon de Mme Talma, et non le salon de Talma.
Mme veuve Talma (la seconde) nous trace un petit croquis de cet intérieur.
ce Les amis de la maison (ils étaient fort notn- » breux) arrivaient pour dîner ou souper à diffé- » rentes heures : aussi la table était comme per- )) manente, servie et resservie pour les nouveaux » venus. Julie était l'âme de la société, qui deve- » nait, chaque jour, plus considérable et plus » brillante. Elle accueillait tous les hommes en » réputation : les poètes, les artistes, les auteurs, » les savants, les publicistes accouraient tous au » petit hôtel de la rue Chantereine.
» On accusait Talma d'être, dans ces temps, » un homme de parti ; je puis assurer que l'accu- » sation était bien injuste, car il se mêlait fort » peu des discussions qui occupaient les grands » personnages de cette époque. Le croirait-on ? » Lorsqu'il rentrait chez lui, il ne montait poin
» au salon : il allait trouver sa cuisinière. Cette » excellente femme avait bien soixante ans; elle » adorait son maître, et le plaignait, avec raison, » du peu de soin que l'on prenait pour conserver » sa santé ; elle lui donnait de bons bouillons, et » le faisait passer avec un fauteuil sous le manteau » de la cheminée. C'était là, dans la cuisine, que » Hamlet, ou Néron, ou Brutus, ou Manlius, » prenait un peu de repos, voulant surtout échap- » per à la cohue qui sans cesse assiégeait sa mai- » son. »
Cette maison toujours ouverte, cette table toujours servie, et ce maître de maison allant se cacher dans un coin pour étudier ou se reposer, cela ne rappelle-t-il pas les plus beaux jours d'Alexandre Dumas ! Et à présent encore, combien d'écrivains ou d'artistes ne se sauvent-ils pas à la campagne, sans même donner leurs adresses , pour travailler en paix, et éviter la cohue des importuns et des indiscrets ! Combien de fois, lisant dans les journaux les occupations mondaines de bien des gens en vue , ne se demande- t-on pas quand ils peuvent trouver encore le temps de travailler ! Cependant il faut bien avouer que Julie employait son influence à faire à son mari des amis de tous les jeunes auteurs qui composaient son cercle, et qui devaient eux-mêmes aspirer à une brillante carrière.
Depuis 1789, la société de Julie se comr osait
de ceux qu'on a depuis nommé les Girondins, et de gens de lettres et de savants dont nous trouverons les noms plus loin. Cette société avait beaucoup contribué à mettre Talma dans un jour favorable. Sans cela il eût peut-être été longtemps à percer. « Chénier, Ducis, Lemercier et Legouvé, écrit » Mme Fusil, qui fut l'hôte assidue de cette mai- » son, sont ceux qui ont le plus travaillé à ouvrir » devant Talma la brillante carrière qu'il a parcou- » rue. Mais avant eux, David, parles conseils du- » quel Talma a été le premier à s'affranchir de » l'usage ridicule de la poudre, des hanches, des » chapeaux à plumes, etc. Ses cuirasses, ses cas* » ques, ses armes étaient du plus grand prix. Julie » ne croyait pouvoir faire meilleur usage de sa » fortune qu'en secondant son mari dans tout ce » qui pouvait contribuer à le faire paraître avec » avantage. La grande galerie de sa maison n'était » meublée que de yatagans turcs, de flèches in- » diennes, de casques gaulois, poignards, etc. » Talma s'était marié au mois d'avril, quelques jours après la mort de Mirabeau. L'ouverture du Théâtre- Français de la rue Richelieu avait eu lieu le 27 du même mois par la représentation d'Henri VIII, et Julie mettait au monde deux fils, le 30 avril. Voilà bien des événements pour un seul mois. La lutte continuait entre les deux théâtres français . La victoire restait assurément pour la comédie au théâtre du faubourg Saint-Germain,
qui comptait dans ses rangs Mole, Fleury, Mlles Contât et Joly; mais la rivalité existait bien pour la tragédie entre les deux théâtres, et le public indécis ne savait à qui décerner la palme.
Cependant on remarquait volontiers que les décors et les costumes du théâtre de la rue Richelieu étaient les mieux soignés. Cela tenait surtout à Talma, qui avait fait une étude approfondie de l'antiquité, et qui n'épargnait rien pour la vérité.
; Il était suivi dans sa réforme par tous ses camarades, et tous les détails delà mise en scène étaient scrupuleusement observés. Un sieur ^Boucher ,
* peintre et acteur au môme théâtre, l'aidait dans cette besogne minutieuse. Le 21 mai, dans une représentation de Bru tus, Talma et Monvel remportèrent un éclatant triomphe dans les rôles de Brutns et de Titus. Tous les costumes étaient de la plus exacte vérité ; et les décors, reproduits d'après l'antique, étaient entièrement neufs.
C'est à cette époque (19 mai) que le théâtre rival de la Nation accueillait la pièce d'un jeune inconnu, dont nous aurons l'occasion de citer plusieurs fois le nom dans cette étude ; nous voulons parler du poète Arnault, alors âgé de 21 ans, qui aborda la scène avec Marius à Mivturnes, rragédie qui obtint un succès complet.
On reprochait toujours aux comédiens de la rue de Richelieu de n'être pas à la hauteur de leurs concurrents dans la comédie proprement dite. Une
nouvelle tentative fut entreprise. On donna le 15 juin Y Intrigue épistolaire, comédie en cinq actes, et la pièce réussit. L'auteur était Fabre d'Églantine, et les principaux interprètes Grandménil, Michot, Talma, Dugazon et Mlle Lange. Talma se révélait aussi bon comédien qu'il était puissant tragédien.
Mais Talma était toujours tourmenté par l'ombre de Shakespeare. Nous avons déjà expliqué à quel point il était initié aux secrets de ce génie prodigieux, lisant ses oeuvres en anglais, et prêt au besoin à les interpréter dans cette langue. Or Talma fut, on peut le dire, l'introducteur de Shakespeare sur la scène française. Curieuse destinée que celle de ce poète dans la postérité ! Après avoir vécu sans gloire, il était entré avec la mort dans l'obscurité la plus profonde. Plus de cent ans se passent ; Voltaire apporte par hasard en France le nom de Will Shakespeare; seulement il le connaissait si bien qu'au lieu de Will il l'appelait Gilles/ Garrick apparaît alors sur la scène anglaise, et après Garrick surgit Kemble. Talma va se fixer à Londres, et voici Shakespeare sorti du néant. Est-ce donc aller trop loin que de dire à présent que Shakespeare est devenu populaire par Talma ? Le poète Ducis, à qui l'on doit Hamlet, Macbeth, et le Roi Lear, devait considérablement l'aider dans cette tâche. La tragédie de Jean-Sans- Terre, donnée rue Richelieu le 28 juin 1791, avait
précisément emprunté ses principales données au poète anglais. Qui ne reconnaîtra encore ici les conseils de Talma ?
Jean-Sans-Terre, c'estTalma.Lerôle est atroce; le jeu terrible de Talma lui prêta encore une teinte plus sombre. Monvel et Mlle Simon, une jeune actrice qui avait débuté quelques jours auparavant, lui donnaient fort convenablement la réplique.
Les pièces succèdent aux pièces ; bien qu'on soit au plus fort de l'été, et que les événements politiques de la rue préoccupent plus les citoyens que le spectacle, les comédiens de la rue Richelieu sont infatigables. Lej juillet, ils donnentCûf/^, ou l'Ecole des juges, tragédie en cinq actes de Chénier, dont le sujet ressemblait d'une étrange façon à celui d'un drame de Laya. Talma fit encore preuve de chaleur et d'énergie dans le rôle du magistrat Lasalle. Mais toute l'attention est fixée au dehors. Au mois de juin, le Roi s'est enfui des Tuileries, a été arrêté à Varennes et ramené à Paris. L'agitation va croissant dans les faubourgs. Le 27 juillet, le sang coule au Champ-de-Mars. On célèbre rue Richelieu l'apothéose de Voltaire, dont les restes sont transportés au Panthéon (i), et l'on
(1) Arnault a raconté cette translation en ces termes :
« Décrirai-je cette solennité? Elle fut vraiment magnifique
» dans son commencement. Des chars découverts où se trou-
» vaient en toilette brillante les actrices des grands théâtres
» suivaient le char triomphal. Autour marchaient les ac-
déclame à l'envie contre les despotes, les traîtres et les tyrans. Les comédiens du théâtre de la Nation, soupçonnés depuis longtemps d'aristocratie, sont forcés à leur tour d'accueillir des ouvrages grotesques. Dans de telles conditions le théâtre devient un club, et c'est ce qui arriva. Qu'on s'étonne après cela de la pauvreté de la littérature dramatique à cette époque !
Talma jugea qu'il était convenable, vu l'état des esprits, de reprendre le Charles IX de Chénier. En quittant le théâtre de la Nation, les comédiens réfractaires avaient emporté, d'un commun accord, quelques ouvrages, et de ce nombre se trouvait Charles IX, cause de tant de bruit. Talma reparut le 3 septembre dans le rôle qui avait commencé sa réputation. Mais les temps sont changés! Ce qui soulevait des tempêtes naguère passe aujourd'hui presque inaperçu.
» teurs en costume héroïque. On se croyait à Athènes ; le » temps était superbe, quand tout à coup le temps change; » l'illusion s'évanouit aussitôt. Entre les torrents que vomis- » saient les gouttières et ceux qui grossissaient les ruisseaux, » les dames les mieux empanachées ne sont plus que des » poules mouillées, et les héros dans la boue ne ressemblent » plus qu'à ces Romains de carnaval que je vous laisse à dé- » signer par leur nom propre. »