‹ Talma et la révolutionChapitre 16 sur 43 · LE SALON DE JULIE · texte numérisé non relu

LE SALON DE JULIE

L'aimable Julie tient toujours son salon de la rue Chantereine ouvert à toutes les illustrations. Elle a embrassé avec ferveur les idées nouvelles. Elle a pleuré la mort de Mirabeau, blâmé la fuite de la famille royale, et applaudi à la suspension du Roi. Les plus fameux des Girondins viennent chez elle. M. Louis Lacour, dans une étude sur le grand monde de Paris avant et après la Terreur, nous laisse bien entrevoir ce que pouvait être un salon politique de cette époque (i). Le salon de Talma était tout à la fois un salon politique et littéraire. Voici d'abord, parmi les habitués du premier plan, Condorcet, l'ancien ami de d'Alembert,

(i) Le titre exact de ce petit volume est : Grand monde et salons politiques de Paris après la Terreur, fragments précédés d'une étude sur la société avant 1789, par Louis Lacour, Paris, 1861.

de Voltaire et Turgot. Il est un des fervents apôtres de la Révolution, et vote avec les Girondins. Mais on l'écoute surtout avec plaisir lorsqu'il développe son ardent amour pour l'humanité, et ses idées hardies sur la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine.

A côté de lui se tient Vergniaud, dont la parole tantôt grave, tantôt impétueuse, est toujours élégante et pleine d'images. Il brille à la tête du parti de la Gironde, et se déclare hautement l'ennemi des Jacobins. Il cause avec Guadet, son ancien collègue au barreau de Bordeaux, aujourd'hui comme lui député delà Convention. Quelquefois inégal, mais toujours sensible et entraînant, Guadet improvise facilement et avec grâce. Il est, comme Vergniaud, l'ennemi de Robespierre et de Marat. Enfin Gensonné, qui s'approche, forme avec Vergniaud et Guadet ce qu'on appela le triumvirat de la Gironde. C'est un bel orateur, vif, animé, sarcastique. On lui fera un crime d'avoir été l'ami et le confident de Dumouriez.

Voici encore Clavière, Suisse de naissance, mais Français de cœur et d'idées. Il a été l'ami de Mirabeau ; il est à présent ministre des finances . Mais dénoncé par Robespierre, il ne pourra soustraire sa tête au bourreau qu'en se donnant la mort. Voici Kersaint, ci-devant comte Lechat de Kersaint, ancien capitaine de vaisseau. C'est lui qui enleva aux Anglais, dans la Guyane, Demerary, Essequebo et

Berbice. Ami des Girondins, il périra comme eux sur l'échafaud. Voici Roland, ministre de l'intérieur, mari de la célèbre Mme Roland. Il s'empoisonnera en apprenant le supplice de sa femme.

Mais fuyons ce cercle politique, dont tous les membres nous apparaissent à nous, qui écrivons .'histoire, comme autant de condamnés à mort. Il n'y a pas une de ces têtes qui tienne solidement sur les épaules de celui qui la porte. On ne fait pas que de la politique dans le salon de Mme Talma, bien que la maîtresse du logis soit la plus ardente à soutenir la cause des Girondins, prenant la parole elle-même et donnant son avis. On s'y occupe aussi de littérature et de beaux-arts, et c'est bien le moins chez le premier tragédien de Paris. Passons donc dans un coin plus paisible, dans le coin des artistes, où l'on parle bien encore un peu politique, puisque la politique atout envahi.

Nous y trouverons d'abord les deux Chénier, dont le plus jeune, Marie-Joseph, l'auteur de Charles IX, d'Henri VIII, et de la Mort de Calas, est tout à fait l'intime de la maison. N'est-ce pas à Talma que Chénier devait son succès de Charles IX? N'est-ce pas à Chénier que Talma devait sa réputation? Son frère, André Chénier, qui avait deux ans de plus que lui , et que sa mort a rendu si célèbre, ne venait chez Talma qu'à titre secondaire, amené par Marie-Joseph.

Marie-Joseph Chénier est l'auteur du moment. Enthousiaste des idées républicaines, il exprimera dans toutes ses pièces la haine du despotisme et un vif amour de la liberté. C'est ce qui en explique le succès considérable. Chénier fut l'auteur tragique de la Révolution : Talma en fut l'acteur. Ils se complétèrent l'un par l'autre.

Près des deux frères se tient Chamfort, personnalité bien curieuse. Ancien secrétaire du prince de Condé, puis lecteur de Mme Elisabeth, Chamfort est devenu l'ami de Mirabeau et le partisan de la Révolution. C'est celui des membres de l'Académie française qui, après La Harpe, s'est le plus violemment prononcé pour* la Révolution, telle que la rêvaient Condorcet et les Girondins. Auteur dramatique, il est alors conservateur de la Bibliothèque nationale, poste auquel l'a nommé Roland. Chamfort est surtout connu par son esprit : on cite les réparties de Chamfort. Bien mieux, plus tard, en 1800, on publiera en un volume les bons mots de Chamfort. Hélas ! Chamfort ne devait pas être plus heureux que ses amis politiques. Jeté en prison pour avoir osé blâmer les violences du parti révolutionnaire, le malheureux devait mourir des suites des blessures qu'il s'était faites en essayant de se poignarder.

Voici le compositeur Méhul, l'heureux auteur à'Euphrosine et de Coradin ; c'est lui qui mit en musique le Chant du départ. Il médite encore 'une

symphonie ou une cantate. Il vante à Ducis la vérité musicale et le pathétique de Gluck dont il fut l'élève. Ducis, l'heureux auteur à'Hamlet, de Roméo et Juliette, du Roi Lear et de Macbeth, lui répond en lui parlant de Shakespeare, son modèle, et l'entretient du rôle & Othello, dont il écrit en ce moment les vers en vue de Talma. Le poète Arnault, encore bien jeune, ne sera reçu qu'un peu plus tard dans ce cercle de gens connus. Nous citerons encore Dulaure, membre de la Convention, le futur auteur de YHistoire de Paris; Rœderer, l'un des rédacteurs du Journal de Paris, où il osa défendre Louis XVI après le 10 août; Lenoir, le créateur du Musée des monuments français, et une foule de noms moins en vue, comme Riouffe, Souques, Allard, Millin, Langlès, Gorsas. Ils entourent David, le grand peintre David, qui a offert récemment à l'Assemblée l'esquisse de son tableau le Serment du jeu de paume. Passionné pour les républiques de l'antiquité, il espère en transplanter chez nous les institutions. C'est chez lui que Talma ira prendre conseil pour se vêtir en Brutus ou en Néron. Et tout ce monde va/ vient, cause et s'agite dans des salons, dont la prétention est de se modeler sur l'ornementation grecque et romaine. Partout de faux vases étrusques, partout de faux meubles romains; lesmeubles imités de ceux de Pompeï sont en bois d'acajou ; enfin, les bougies ont fait place aux lampes. M. Lacour, déjà nommé, par^-

lant en général de l'ameublement de cette époque, appelle tout cet attirail des « ornements sépulcraux » d'un très bon style ». En quoi il a passablement raison.

Faut-il parler de la toilette des dames, qui ne portent plus ni corsets, ni buses, ni jupons? Quelques années plus tard, sous le Directoire, on proscrira bien la chemise. — Ce ne sont que tuniques drapées à l'antique, et, autour du cou, sur la poitrine, dans les cheveux, des camées, des médaillons de toutes couleurs et de toutes grandeurs, suspendus par des chaînes ou fixés sur des aiguilles.

Les différents mémoires que nous avons consultés, et auxquels nous avons arraché un par un les noms des hôtes habituels du salon de Talma vers 1792, omettent avec soin de nous donner des noms de femmes. La maîtresse de la maison, l'aimable Julie, trônait-elle en souveraine et sans partage Pou jugeait-elle que cette politique, dont elle était si friande, n'était pas faite pour ses compagnes ? Il est bien à supposer que Roland, par exemple, amena sa femme chez Talma. Ou Mme Roland à son tour refusait-elle d'aller chez Julie Careau ? On peut bien croire aussi que des actrices du théâtre de la rue Richelieu, comme Mme Vestris, Mlle Desgarcins ou M1Ie Simon étaient reçues chez Talma. Mais alors que signifie la sauvagerie de Talma, se réfugiant dans sa cuisine

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>our échapper à la cohue ? On ne parlait pas tounirs politique. Benjamin Constant nous dit très >ien que Julie avait la gaîté la plus piquante et la >laisanterie la plus légère. Enfin, a;oute-t-il, « Julie

parlait sur l'amour avec toute la délicatesse et

la grâce d'une femme, mais avec le sens et la

réflexion d'un homme. »

Que faut-il en conclure ? Il venait assurément les personnes du sexe faible chez Talma, nous le verrons tout à l'heure par le récit de la fête donnée à Dumouriez, mais c'était peut-être dans de grandes réceptions et exceptionnellement. Quoique cela puisse paraître étrange, ce salon, qui aurait dû être le salon littéraire de Talma, était plutôt le salon politique de Julie. Et c'est bien ce qui faillit perdre

tle tragédien, dont on a voulu faire un homme politique bien à tort, mais que les opinions et les relations de sa femme conduisirent presque sur les marches de l'échafaud.

L'événement le plus retentissant qui mit en émoi l'hôtel Chantereine fut la fête offerte à Dumouriez et que Marat vint troubler par un scandale. Mais, avant de commencer ce récit, passons rapidement en vue les événements qui se succélèrent aussi bien sur la scène politique que sur la :ène de la rue Richelieu pendant l'année 1792.

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