‹ Talma et la révolutionChapitre 17 sur 43 · LE THEATRE DE LA RUE RICHELIEU EN · texte numérisé non relu

LE THEATRE DE LA RUE RICHELIEU EN

Talma avait clôturé Tannée 179 1, en jouant trois rôles à succès : le prince époux de Zuleïma, dans Abàelaxjs et Zuleïma, tragédie d'André Murville (3 octobre); Alonzo, dans/0 Vengeance, tragédie imitée de l'anglais par Dumaniant (26 novembre), rôle taillé pour Talma sur le patron d'Othello de Shakespeare; et Monval dans ïMèlanie de La Harpe (7 décembre), création dans laquelle il peignait toute l'ivresse de Tamour. L'année 1792, qui s'ouvrait, s'annonçait comme devant être mauvaise pour les recettes. L'orage grondait de toutes parts. On se préparait à la guerre, et l'on s'occupait plus des discours de Gensonné ou de Guadet, ou de l'apparition de Dumouriez au ministère des affaires étrangères que de la première représentation d'un ouvrage. Caïus Gracchus, tragédie de Chénier, fut joué dans ces conditions, le 7 février. La pièce, d'ailleurs, ne se soutenait guère que par le pathos

révolutionnaire dont elle est remplie. Talma tenait le rôle de Fulvius Flaccus. Sur la motion d'un citoyen, le drapeau national fut arboré solennellement pendant la représentation.

L'alarme devient bientôt générale dans Paris. L'Assemblée se déclare en permanence, un camp de 20,000 fédérés s'organise sous Paris, et Dumouriez part pour l'armée. Les événements se précipitent; onconnaîtla journée du 10 août : les Tuileries sont assiégées, Robespierre triomphe, la famille royale est enfermée au Temple, et Dumouriez est nommé général en chef de l'armée du Nord.

Le théâtre de la rue Richelieu ayant toujours été pour les idées nouvelles, tandis que le théâtre de la Nation (la Comédie-Française véritablement officielle) était resté attaché aux anciens principes, une situation toute nouvelle était créée pour ces deux théâtres après la journée du 10 août. Tandis que Merope, Didon, la Partie de chasse de Henri IV, Athalie, et une foule d'autres ouvrages étaient proscrits au faubourg Saint-Germain, la rue Richelieu donnait Brutus, la Mort de César, Guillaume Tell, Caïus Gracchus , le Despotisme renversé. Enfin la représentation ne se terminait jamais sans qu'un spectateur ne vînt hurler une chanson dite patriotique. « Tous les hommes honnêtes, écrivent » Etienne et Martainville dans leur Histoire du » Théâtre- Français pendant la Révolution , tous les

hommes honnêtes s'éloignaient d'un lieu qu'une

bande d'illuminés remplissaient chaque soir » d'épouvante et de terreur. »

Les recettes devinrent nulles, ou à peu près. Du 10 au 30 août, chaque théâtre ne donna pas moins de quatre ou cinq représentations au profit des veuves et des enfants de nos frères morts pendant la journée du 10 août. Le théâtre de la rue Richelieu changea de nom, et s'appela Théâtre de la Liberté et de V Egalité. A la nouvelle de la prise de Longwy par les Prussiens (22 août), l'agitation augmenta dans Paris. On commença les visites domiciliaires, les suspects furent arrêtés. Puis sur la fausse nouvelle que Verdun a été livré, Danton fait battre la générale et sonner le tocsin. Le 2 septembre est un dimanche. Le tumulte va croissant, la ville est debout, les massacres commencent dans les prisons et se prolongent pendant plusieurs jours. Tous les théâtres sont fermés. Le 20 septembre, Dumouriez gagnait la bataille de Valnry.

Le théâtre de la rue Richelieu rouvrit timidement ses portes le 27. Cest à cette époque que se place le voyage de Dumouriez à Paris, et la fête à laquelle il assista chez Talma. La frontière de Champagne délivrée de la grande invasion, Dumouriez rêvait de se porter au secours de Lille assiégée, et d'envahir les Pays-Bas. Il demanda la permission de se rendre à Paris pour quelques jours seulement, afin de se concerter avec les

Il8 ÉTUDES DRAMATIQUES

ministres sur le plan général des opérations.

Dumouriez arriva à Paris le 1 1 octobre. Dans ses Mémoires (i), Dumouriez dit qu'il y arriva le 16, absence de mémoire évidemment, puisqu'il prononça un discours à l'Assemblée le 12, lendemain de son arrivée. Il déclare ne venir que pour quatre jours, son armée étant en marche au secours de Lille. Sa position était assez embarrassante : la violence des Jacobins lui répugnait, et il avait rompu quelques mois avant avec les Girondins. Mais la victoire fait pardonner bien des choses, et Ton ne voulait voir en lui que le vainqueur de Valmy. Aux Jacobins Dumouriez fut reçu par Danton. Il y fut applaudi. Il promit, « avant la fin du mois, » de marcher à la tête de soixante mille hommes, » pour attaquer les rois et sauver les peuples de » la tyrannie. »

Danton s'empara de Dumouriez et lui fit les honneurs de la nouvelle République. Laissons maintenant la parole à M. Thiers (2) :

« Ces salons si brillants, où les hommes célèbres » jouissaient autrefois de la gloire, où, pendant » tout le dernier siècle, on avait écouté et applaudi » Voltaire, Diderot, d'Alembert, Rousseau, ces » salons n'existaient plus. Il restaitla société simple

(1) Mémoires de Dnmourie^, par Berville et Barrière, 4 volumes, Paris, 1822. — TomelII, page 109.

(2) Histoire de la Révolution française, tome III, page 63, édition Fume, Paris, 1846.

et choisie de Mme Roland, où se réunissaient tous les Girondins, le beau Barbaroux, le spirituel Louvet, le brave Buzot, le brillant Guadet, l'entraînant Vergniaud, et où régnaient encore une langue pure, des entretiens pleins d'intérêts » et des mœurs élégantes et polies. Les ministres » s'y réunissaient deux fois la semaine, et on y » faisait un repas composé d'un seul service. » Telle était la nouvelle société républicaine, qui » joignait aux grâces de l'ancienne France le sé- » rieux de la nouvelle, et qui allait bientôt dispa- » raître devant la grossièreté démagogique. Du- » mouriez assista à l'un de ces festins si simples, » éprouva d'abord quelque gêne à l'aspect de ces » anciens amis qu'il avait chassés du ministère, de » cette femme qui lui semblait trop sévère, et à » laquelle il paraissait trop licencieux; mais il sou- » tint cette situation avec son esprit accoutumé, » et fut touché surtout de la cordialité sincère de » Roland.

» Après la société des Girondins, celle des » artistes était la s.eule qui eût survécu à la dis- » persion de l'ancienne aristocratie. Presque tous » les artistes avaient embrassé chaudement une » révolution qui les vengeait des dédains nobi- » liaires, et qui ne promettait de faveur qu'au » génie. Ils accueillirent Dumouriez à leur tour, » et lui donnèrent une fête où furent réunis tous » les talents que renfermait la capitale. Mais au

» milieu même de la fête, une scène étrange vint » l'interrompre et causer autant de dégoût que » de surprise." »

Ici s'élève un doute : où cette fête eut-elle lieu ? Nous l'avons dit : chez Talma. Tous les historiens pourtant ne sont pas d'accord sur ce point. Voici ce que dit M. Thiers : « Dumouriez assistait » aune fête que lui donnait Mlle Candeille, femme » célèbre alors. »

M,le Candeille était une actrice du théâtre de la rue de Richelieu qui avait commencé sa réputation par le rôle de la Jeune hôtesse, dans la pièce de ce nom, jouée sur cette scène le 7 janvier 1792. Elle avait encore paru tout récemment dans la reprise des Faux serments de Marivaux, le 30 août. Elle jouissait d'une grande réputation, et possédait beaucoup de crédit sur le public.

Où donc M. Thiers a-t-il pris ce détail? Dans les Mémoires de Dumouriez? Nous y sommes allé voir, et nous y avons lu ceci :

« On le mena (Dumouriez) à deux spectacles » où il fut fort applaudi, et une femme célèbre de » Paris lui donna une jolie fête, dont tous les vir- » tuoses de tous les spectacles de Paris lui firent » les honneurs. Plusieurs membres de la Conven- » tion et plusieurs ministres assistèrent à cette » fête, qui fut un moment interrompue par une » scène très ridicule. »

Quelle femme célèbre ? Les Mémoires ne citent

pas de nom, et vous remarquerez que ces Mémoires n'ont pas été écrits par Dumouriez lui-même, mais recueillis par Berville et Barrière. M. Thiers a pris à coup sûr son renseignement dans la note de l'éditeur, qui est ainsi conçue :

«Cette femme célèbre dont parle ici Dumouriez » était Mlle Candeille. Après avoir paru tour » à tour avec succès sur la scène de l'Opéra et » sur la scène française, Mlle Candeille a composé » plusieurs ouvrages qui ont eu quelque succès, » et s'est fait un nom comme auteur et comme » musicienne. Parmi les acteurs qui assistaient a » la fête, où se trouvaient également des membres w du parti girondin, on remarquait Talma; et » c'est ce fait qui a induit en erreur les auteurs » de la biographie de Bruxelles : suivant eux, Talma » aurait donné lui-même la fête au général Du- » mouriez. Quoi qu'il en soit, cette circonstance » devint par la suite le motif de dénonciation » que le parti montagnard multiplia contre ce )> grand artiste. Traduit le 3 octobre 1793 devant » le tribunal révolutionnaire comme complice des » fédéralistes et de Dumouriez, accusé d'avoir » fait de sa maison un lieu de réunion de conspi- » rateurs, Talma n'échappa que par miracle à » l'échafaud. » (Note des nouveaux éditeur s .)

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