‹ Talma et la révolutionChapitre 18 sur 43 · DUMOURIEZ CHEZ TALMA · texte numérisé non relu

DUMOURIEZ CHEZ TALMA

Nous ferons remarquer d'abord qu'il y a une |l nuance considérable entre donner une fête et assister à une fête ; mais, sans entrer dans les subtilités, nous trouverons la preuve de ce que nous avons avancé dans le récit même que fit Marat de cette entrevue, à savoir que la fête donnée à Dumouriez parles artistes ou par Talma eut bien lieu dans la maison même de Talma, rue Chantereine. Nous ne pouvons mieux faire que de citer l'extrait du Journal de la République française contenant le récit, fait par Marat, dans son numéro mercredi 17 octobre 1792 :

« Nous le savions (Dumouriez) de retour des Variétés; nous allâmes le chercher au club du D. Cypher, où l'on nous dit qu'il devait se rendre: peine perdue. Enfin nous apprîmes </7m7 devait souper rue Chnnîereine, dans la petite maison de Talma. Une file de voitures et de brillantes

» illuminations nous indiquèrent le temple où le » fils de Thalie fêtait un enfant de Mars. »

Voilà une assertion qui vaut mieux que toutes les notes de tous les éditeurs réunis. Il ne nous reste plus qu'à reconstituer la scène avec tous les documents que nous avons sous la main. C'est à qui fêtera le vainqueur de Valmy ; on a mené Dumouriez au théâtre; après le spectacle, les artistes se trouvent réunis chez Talma. La garde nationale y monte la garde en dedans et en dehors, en l'honneur du général. On a construit pour la circonstance, dans le jardin, un pavillon qui fait suite aux appartements du rez-de-chaussée. Chénier, Chamfort, Méhul, Millin, Langlès, Riouffe, David, Ducis, presque tous les députés de la Gironde, tous les principaux artistes des théâtres de Paris, hommes et femmes, se pressent dans les salons. Marat, jaloux de tous les hommes entourés de la faveur publique, ne pouvait voir dans Dumouriez qu'un aristocrate de mauvaises mœurs. Toujours en quête de dénonciations, il avait appris que Dumouriez avait sévi contre deux bataillons de volontaires qui avaient égorgé des déserteurs prussiens ou émigrés. Il ne lui en faut pas davantage. Il se rend aux Jacobins, prononce un virulent discours contre le général, et demande qu'on lui adjoigne deux commissaires pour aller demander à Dumouriez compte de sa conduite. Les citoyens Monteau et Bentabolle sont chargés de

l'accompagner. Alors commence une course dans Paris à la recherche du général, qu'il découvre enfin chez Talma. Laissons parler Marat :

« A la porte était Santerre, général de l'armée » parisienne, faisant les fonctions de laquais et » d'introducteur. Il m'annonce tout haut dès » l'instant qu'il m'aperçoit; indiscrétion qui me » déplut très fort, en ce qu'elle pouvait faire éclipser » quelques masques intéressants à connaître. Ce- » pendant j'en visassez pour tenir le fil des intrigues. » Je ne parlerai pas d'une dizaine de fées destinées » à parer la fête. Probablement la politique n'était » pas l'objet de leur réunion. Je ne dirai rien non » plus des officiers nationaux qui faisaient leur » cour au grand général, ni des anciens valets de )) la Cour qui formaient son cortège sous l'habit » d'aides de camp. Enfin je ne dirai rien du maître » du logis y qui était au milieu d'eux en costume d'bis- » trion. Mais je ne puis me dispenser de déclarer, » pour l'intelligence des opérations de la Conven- » tion etla connaissance des escamoteurs de décrets, » que dans l'auguste compagnie étaient Kersaint, » le grand faiseur de Lebrun, et Roland, Lasource... » Chénier, tous suppôts de la faction de la Répu- » blique fédérative ; Dulaure et Gorsas, leurs galo- » pins libellistes. Comme il y avait cohue, je n'ai » distingué que ces conjurés; peut-être étaient-ils » en plus grand nombre; et comme il était de » bonne heure encore, il est probable qu'ils

)> n'étaient pas tous rendus; caries Vergniaud, les

» Ruzot, les Camus, les Rabaud, les Lacroix, les

» Guadet, les Barbaroux, et autres meneurs, étaient

» sans doute de la fête, puisqu'ils sont du conci-

)> liabule.

» Avant de rendre compte de notre entretien

» avec Dumouriez, je m'arrête ici un instant pour

» faire, avec le lecteur judicieux, quelques obser-

» varions qui ne seront pas déplacées. Conçoit-on

» que ce généralissime de la République, qui a

» laissé échapper le roi de Prusse à Verdun, et

» qui a capitulé avec l'ennemi, qu'il pouvait forcer

» dans ses camps et réduire à mettre bas les armes

» au lieu de favoriser sa retraite, ait choisi un

» moment aussi critique pour abandonner les

» armées sous ses ordres, courir les spectacles,

)) s'y faire applaudir, et se livrer à des orgies, chez

» un acteur, avec des nymphes de l'Opéra ?

» Dumouriez a couvert les motifs secrets qui

» l'appellent à Paris du prétexte de concerter avec

)) les ministres le plan des opérations de la cam-

» pagne. Quoi ! avec un Roland, frère coupe-choux

» et petit intrigant, qui ne connaît que les basses

» menées du mensonge et de l'astuce ! Avec un

» Lepage, digne acolyte de Roland, son protec-

» teur ! Avec un Clavière, qui ne connaît que les

» rubriques de l'agiotage ! Avec un Garât, qui ne

» connaît que les phrases précieuses et le manège

» d'un flagorneur académique ! Je ne dirai rien

)> de Monge : on le croit patriote; mais il. est » aussi ignorant des opérations militaires que ses » collègues, qui n'y entendent rien. Dumouriez » est venu se concerter avec les meneurs de la » clique qui cabale pour établir la République » fédérative; voilà l'objet de son équipée.

» En entrant dans le salon où le festin était » préparé, je m'aperçus très bien que ma présence » troublait la gaîté; ce qu'on n'a pas de peine à » concevoir, quand on considère que je suisl'épou- » vantail des ennemis de la patrie. Dumouriez » surtout paraissait déconcerté; je le priai de pas- » ser avec nous dans une autre pièce, pour l'en- » tretenir quelques moments en particulier. »

Ici les versions différent; à entendre Marat, il apostropha vivement Dumouriez, lui demandant compte de sa conduite, et de quel droit il avait sévi contre deux bataillons de volontaires qui avaient égorgé quatre déserteurs, prussiens selon Dumouriez, émigrés selon Marat. Dumouriez, toujours d'après Marat, se serait contenté de répondre qu'il avait envoyé toutes les pièces au ministre, et qu'il s'en référait à la Convention ; bref il aurait refusé de s'expliquer davantage, prétextant le trop de vivacité de son interlocuteur.

Dumouriez, dans ses Mémoires, n'en dit pas si long : « Le général, le toisant avec mépris, lui » répondit : Ah ! c'est vous qu'on appelle Marat? » je n'ai rien à vous dire. Et il lui tourna le dos.

» Alors ne connaissant pas les autres commis- » saires, il s'adressa à eux, et leur fit, ou crut leur » faire entendre raison. Ils se retirèrent et la fête » continua. »

La fête continua en effet, mais la présence de Marat avait jeté un certain froid. Il faut entendre Marat raconter sa sortie :

« J'étais indigné de tout 'ce que j'avais entendu, » de tout ce que je pressentais d'atroce dans » l'odieuse conduite de nos généraux. Ne » pouvant 'plus y tenir, je quittai la partie, et » je vis avec étonnement dans la pièce voisine, » dont les portes étaient béantes, plusieurs hei- » duques de Dumouriez, le sabre nu à l'épaule. » J'ignore quel pouvait être le but de cette farce » ridicule ; si elle avait été imaginée pour m'in- » timider, il faut convenir que les valets de Du- » mouriez ont de grandes idées de liberté. Prenez » patience, Messieurs, nous vous apprendrons à » la connaître. En attendant, croyez que votre » maître redoute bien plus le bout de ma plume » que je n'ai peur des sabres de ses chenapans. »

Le fameux chevalier de Saint-George, qui s'était fait une réputation par son talent pour l'escrime, et qui accompagnait Dumouriez en sa qualité d'officier, voulait absolument se jeter sur Marat. Il était plaisant de voir ce mulâtre, d'une force peu commune, se démener et montrer le poing à celui que Danton appelait son Boulle-dogue {sic). L'as-

semblée toute entière était indignée du scandale

causé par Marat.

Voici enfin le récit d'un témoin oculaire qu'on

ne saurait soupçonner de parti pris en politique ; st le récit de Mme Louise Fusil (i) : « J'ai retrouvé, it-elle, le récit de la fête donnée à Talma le 16 octobre 1792, dans une lettre que j'écrivais le lendemain à Mme Lemoine-Dubarry. » Nous en citerons quelques passages :

« Je ne sais comment vous raconter la scène bizarre et la plus effrayante qui se soit vue, je crois. Pour fêter le général Dumouriez après ses conquêtes de Belgique, Julie Talma et son mari avaient réuni tous leurs amis dans leur jolie maison de la rue Chantereine. Vergniaud, Brissot, Roger-Ducos, Boyer, Fonpède, Millin, le général Santerre, J . -M . Chénier, Dugazon,Mme Vestris, Mllcs Desgarcins et Candeille , Allard , Souque, Riouffe, Coupigny, nous et plusieurs autres faisaient partie de cette réunion. Mlle Candeille était au piano lorsqu'un bruit confus annonça l'entrée de Marat, accompagné de Dubuisson, Pereyra (j uif polonais) et Roly, membres du comité de sûreté générale. C'est la première fois de ma vie que j'ai vu Marat, et j'espère que ce sera la dernière. Mais si j'étais peintre, je pourrais faire son portrait, tant sa figure m'a frappée. Ilétaitencarma-

[) Souvenirs d'une actrice, chap. XX, p. 277.

» gnole, un mouchoir de madras rouge et sale au- » tour de la tête, celui avec lequel il couchait pro- » bablement depuis fort longtemps. Des cheveux » gras s'en échappaient par mèches, et son cou » était entouré d'un mouchoir à peine attaché. Je » n'ai pas oublié un mot de son discours. Le voici :

« Citoyen, une députation des amis de la liberté » s'est rendue au bureau de la Guerre poury com- )> muniquer les dépêches qui te concernent. On » s'est présenté chez toi, on ne t'a trouvé nulle part. » Nous ne devions pas nous attendre à te trouver » ici, dans une semblable maison , au milieu de » concubines et de contre-révolutionnaires. »

Talma s'avança, et lui dit :

— Citoyen Marat, de quel droit viens-tu chez moi, insulter nos femmes et nos sœurs ?

— Ne puis-je, ajouta Dumouriez, me reposer des fatigues de la guerre, au milieu des arts et de mes amis, sans les entendre outrager par des épithètes indécentes ?

— Cette maison est un foyer de contre-révolution! s'écria Marat.

Et il sortit en proférant les plus effroyables menaces.

C'est alors que Dugazon qui, par ses bouffonneries, faisait toujours diversion aux scènes sérieuses, jugea le moment opportun de changer la tournure de la conversation. Après le départ de Marat, il alla chercher un réchaud , et y brûla du sucre sur

ses traces, afin de purifier l'air, disait-il. C'est ce même Dugazon qui se fera arrêter le jour des funérailles de Maratet mettre au corps de garde du Palais- Royal où il passera la journée. Et comme il s'informera le soir du motif de son arrestation , on lui répondra qu'il n'était pas digne d'assister à l'apothéose de ce grand homme.

Mrae Fusil, qui décidément est un historien très fidèle, a pris la peine de réfuter les erreurs accréditées relativement à cette fête, donnée par Talma au général Dumouriez.

« Je fus bien surprise en lisant, il y a quelques » années, dans un ouvrage intitulé les Girondins, » les phrases suivantes sur cette soirée :

« On donnait un bal chez Mlle Candeille, de qui » Talma avait emprunté la maison pour y fêter le » retour du général Dumouriez. Les femmes y » étaient costumées à la grecque et dans une nu- » dite complète. Talma animait cette fête, dans la- » quelle se rencontraient Mme Roland, Mlle Monvel » et beaucoup d'autres. »

Alors suit un dialogue fort bizarre dans lequel Talma dit : « Allons, Mesdemoiselles, on vous » attend pour danser ! »

Si l'on eût mieux connu les faits, ajoute Mmc Fusil, on n'aurait pu''ignorer que Julie Talma possédait encore sa jolie maison de la rue Chantereine dont elle faisait trop bien les honneurs pour que son mari eût besoin de s'adresser à

Ij2 ÉTUDES DRAMATIQUES

Mlle Candeille, qui, d'ailleurs, n'avait pas de maison, et qui était seulement au nombre des invités.

On devait faire de la musique, et tous les artistes se firent un plaisir d'être agréables à Julie dans cette soirée. Les dames n'y étaient pas en costume romain, pour la raison que l'on était en 1792 et que ces modes ne furent adoptées que sous le Directoire et au commencement du Consulat en 1797.

L'immodestie de ce costume ne se fit donc pas remarquer dans cette réunion. Il n'y avait pas de bal, et Mme Roland ne s'y trouvait pas. Talma ne put donc pas dire : « Venez, Mesdemoiselles, on » vousattend pour danser.)) MlleMonvel avait alors quatre ans, et Mme Roland parut toujours peu disposée à la danse.

A la fin du souper, Dugazon improvisa encore une scène dans laquelle il imitait, de la manière la plus comique, le baragouin d'un soldat autrichien qu'un sergent français aurait fait prisonnier. Tout se termina par des rires.

Dumouriez reprit le chemin de la Belgique ; il s'en allait vaincre à Jemmapes. Pendant ce temps, les Jacobins faisaient à Talma un crime de cette fête, et, le lendemain, on criait dans Paris avec la feuille de Y Ami du peuple :

« Détails de la fête donnée au traître Dumou- )) riez par les aristocrates, chez l'acteur Talma, )) avec les noms des conspirateurs qui s'étaient » proposé d'assassiner l'ami du peuple ! »

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