LES COMÉDIENS FRANÇAIS DÉNONCÉS
« Les crises violentes dont la Révolution m'a » rendu témoin m'ont souvent servi d'étude, » a dit Talma. Et en effet les comédiens allaient traverser de rudes épreuves.
La fin de l'année théâtrale 1792 avait été marquée par la création par Talma du terrible rôle d'Othello. Ducis avait écrit sa pièce d'après son modèle favori, Shakespeare,, suivant l'original, presque scène par scène. Cette tragédie obtint un grand succès, et ce rôle mit le sceau à la réputation de Talma déjà fort grande. C'est qu'il avait trouvé sa véritable voie dans ces rôles terribles, bien qu'il s'acharnât,comme la plupart des artistes, à se montrer dans des rôles qui convenaient moins bien à sa nature. C'est ainsi qu'il recherchait toujours les rôles exigeant de la sensibilité, tandis qu'il excellait dans ceux empreints d'une mélancolie profonde, ou d'une férocité sans égale.
La triste année suivante débuta par un événement qui fit grand bruit dans le monde des théâtres. La troupe rivale de la rue Richelieu, le théâtre de la Nation, donna, le 3 janvier 1793, Y Ami des Lois, cruelle satire contre les Jacobins. Homophage, c'est Robespierre; Duricrane, c'est Marat, ou du moins le public se plut à les reconnaître sous ces masques. Nous ne citerons que quelques vers pour donner une idée de la force du pamphlet :
Que tous ces charlatans, populaires larrons, Et de patriotisme insolents fanfarons, Purgent de leur aspect cette terre affranchie ! Guerre ! guerre éternelle aux faiseurs d'anarchie !
Une telle protestation, en semblable moment, était de l'audace. La pièce fit grand scandale. Un arrêté de la Commune, défendant Y Ami des Lois, fut placardé le 12 janvier, mais la perte du Théâtre-Français du faubourg Saint-Germain était en principe résolue. L'auteur, le courageux Laya, osa même réclamer. C'était tout simplement avoir envie de risquer sa tête.
Le théâtre de Talma, lui, tenait toujours bon contre la tempête. Mais à quelles conditions ! Il est presque honteux pour l'histoire de passer en revue les scènes grotesques qui eurent lieu dans cette salle, et de raconter à quel degré d'abaissement les comédiens durent descendre pour sauvegarder
leur établissement et leurs vies. On ne peut s'empêcher même de faire un rapprochement entre le règne de la Commune de 1793 et celui de la Commune de 1871, lorsque la Comédie se demanda une seconde fois si elle allait vivre ou mourir. On se rappelle le voyage à Londres fait par une moitié du personnel, tandis que l'autre moitié continuait tant bien que mal à donner des représentations à Paris. « Quant à la manière de vivre avec » le gouvernement de la Commune, nous dit » M. Georges d'Heylli dans son étude : La Comédie- » Française pendant le Siège et la Commune (1), elle » était dictée par la nécessité, mieux encore parla » force même des choses : et il fallait, au besoin, lui )> résister jusqu'à la dernière extrémité, mais tout » d'abord avoir l'apparence de lui obéir. » C'est ainsi que la Comédie-Française fut sauvegardée. Il en fut de même en 1793. Seulement il n'y avait pas en ce temps-là de voyage à Londres qui pût relever l'état de la caisse. C'est pourquoi il ne faut plus trop s'étonner du répertoire bizarre qui remplaça celui des maîtres, et des pièces comme le général Dumourie^ à Bruxelles ou les Vivandiers, pièce qui devait conduire sur l'échafaud son auteur, la fameuse Olympe Degouge. A la seconde représentation la plupart des spectateurs s'élancent sur le théâtre et dansent la carmagnole !
(1) Journal Le Correspondant, 10 février 1885.
C'est qu'on vivait dans un temps où chacun affectait de parler un langage qui n'était pas toujours en rapport avec les sentiments. Le poète Arnault raconte à ce sujet une aventure assez plaisante. Il y avait au théâtre de la rue Richelieu un artiste, totalement oublié depuis longtemps, qui s'appelait Alexandre. Alexandre exécutait les idées de Talma, et l'aidait à confectionner le mobilier dramatique. Quant au reste, c'était, paraît-il, « un des homme les moins déliés qui fussent au » monde. »I1 parlait le langage des territoristes les plus forcenés. Laissons Arnault continuer le récit :
« Un jour pourtant où il avait enchéri sur ses » exagérations accoutumées, Talma ne put pas » s'en tenir. Le tirant à part, il lui en fît reproche » devant moi :
» — Que tu es bon ! répondit Alexandre; est-ce » que tu crois que je pense tout cela ? — Pour- » quoi donc le dire ? — Parce que ce terroriste » nous écoutait. — De qui donc veux-tu parler? » — De qui? De ce petit Bouchez (ainsi se nom- » mait le dessinateur du théâtre de la République) ; » toutes les fois qu'il est près de moi, j'en dis au- » tant. J'en dirais davantage si je le pouvais. — » Et pourquoi donc? — Parce que, si je parlais » autrement, il me dénoncerait aux Jacobins et » me ferait guillotiner. — Lui ! je vous croyais » amis! — Nous amis? Allons donc ! — Vous
» vous tutoyez. — Qu'est-ce que cela prouve? « Est-ce que tous les gueux ne se tutoient pas » aujourd'hui? — Soit; mais vous vous appelez » amis. — C'est vrai encore; mais je ne l'aime » pas plus pour cela, le vilain homme. Ah! que » je l'haïs, que je Vhaïs% que je Vhais ! Mais le voilà » qui revient, je vais recommencer. » Et il recommença.
Le niveau littéraire se releva un peu avec Féneîon, de Chénier, pièce représentée le 9 février sur le théâtre de la rue Richelieu; Talma jouait dans ce drame, violente attaque contre les religieuses et leur esprit de vengeance, le rôle de Delmance, à côté de Monvel qui représentait Fénelon. Mais les créations de Talma deviennent rares. Le temps n'est pas propice aux grandes révélations artistiques. Si nous citons encore le rôle de Mutius Scévola que remplit Talma dans la pièce de ce nom (23 juillet), nous aurons tout cité pour cette année. Le seul fait vraiment remarquable au point de vue théâtral fut la suppression de la clôture annuelle de Pâques. Les directeurs de théâtre ne se plaignirent pas de l'abolition de cet ancien usage qui les privait de 15 jours de recettes dans un moment de l'année où le public va encore très volontiers au spectacle.
Nous avons eu souvent l'occasion de parler des tendances aristocratiques ou réactionnaires, comme vous voudrez, des comédiens du théâtre de la
Nation. Nous avons raconté, quelques lignes plus haut, le scandale produit par la représentation de Y Ami des Lois de Laya, et nous, avons dit que la perte des comédiens avait été décidée en principe. La représentation de Pamèla devait mettre le feu aux poudres, puisqu'elle fut suivie de leur emprisonnement. Mais nous nous arrêterons volontiers sur ce sujet, parce que des accusations absurdes ont pesé sur Talma et sur ses camarades à propos de cet acte de force. On a insinué que les deux troupes étant rivales, la seconde, celle de la rue Richelieu, avait tout intérêt à faire disparaître ia première, celle du faubourg Saint-Germain. Évidemment oui, les deux troupes étaient rivales, qui le nie ? Mais entre une rivalité et une action criminelle, il y a loin. Nous allons une bonne fois pour toutes faire table rase de ces calomnies et raconter comment les choses se sont passées, en fournissant des preuves à l'appui de nos affirmations.
Les comédiens du théâtre de la Nation étaient depuis longtemps détestés de tout le parti révolutionnaire. Lesancienscomédiensdu Roiseprêtaient mal aux mœurs nouvelles.
Leurs opinions anti-révolutionnaires étaient bien connues. Un jour Arnault se présente chez David pour lui demander des dessins pour les costumes et les accessoires d'une de ses tragédies. Or David, le farouche conventionnel David, se faisait un plaisir d'habiller Talma et ses cama-
rades. Il aperçoit des fleurs de lys sur le gilet et sur la cravate du jeune Arnault.
« Je n'ai pas de dessins pour quelqu'un qui » porte ce que vous portez-la, » lui dit-il.
« Les acteurs à qui je racontaile fait,» ajoute Arnault, « et qui partageaient mes opinions, » s'adressèrent alors à Vincent, chef d'une école rivale de celle de David.
ILes comédiens de larue Richelieu, au contraire, n'avaient rien négligé pour plaire aux goûts du jour. L'Ami des Lois avait été la provocation. Paméla ne fut que le prétexte. La pièce de Paméla, de François de Neufchâteau, espèce d'imitation de Nanine de Voltaire, ne contient en elle-même rien de remarquable. La servante Paméla est sur le point d'épouser son maître, lorsqu'elle apprend qu'elle est la fille d'un comte, un des chefs des montagnards écossais , dont la tête est proscrite.
Mais il n'en fallut pas davantage pour que les Jacobins criassent au scandale. Suivant eux, cette comédie tendait à faire regretter les privilèges de la noblesse. Il eut été plus juste de dire qu'ils n'avaient pas oublié Y Ami des Lois. Le 29 août, à cinq heures et demie, l'ordre arrive de ne pas donner la neuvième représentation de cet ouvrage, affiché pour le soir. François de Neufchâteau supprime quelques vers, change le dénouement, et fait annoncer la pièce pour le 2 septembre, avec
des changements. Mais au moment où l'un des personnages dit :
Chacun prie à son gré ; les amis, les parents Suivent, sans disputer, des cultes différents,
un spectateur se lève et crie : « La pièce est » contre-révolutionnaire ! » Le perturbateur est expulsé de la salle; il s'en va aux Jacobins et dénonce ce « repaire d'aristocrates ».
La Comédie-Française sembla faire fi de ces menaces, mais le lendemain 3 septembre, Barrère demande à la Convention que le théâtre dit de la Nation soit fermé, et que les acteurs et actrices de ce théâtre soient mis en état d'arrestation à cause de leur incivisme, et parce qu'ils sont soupçonnés d'entretenir des correspondances avec les émigrés, ainsi que François de Neufchâteau , auteur de la pièce intitulée Paméla.