EMPRISONNEMENT DES COMÉDIENS
Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1793, on envoya aux Madelonnettes Dazincourt, Fleury, Bcllemont, Vanhove, Florence, Saint-Fal, Saint-Prix, Naudet, Dunant, Champville, Dupont, La Rochelle, Narsy, Gérard, Alexandre Duval; et à Sainte-Pélagie, Mmes La Chassaigne, Raucourt, Suin, Contât, Thénard, Joly, Devienne, Petit, Fleury, Mézeray, Montgautier, Ribou et Lange. François de Neufchâteau, arrêté avec eux, sortit de prison peu de jours après. Pendant ce temps l'affreux Collot-d'Herbois se promenait disant bien haut : « La tête de la Comédie-Française sera guillotinée et le reste déporté. »
Mole fut seul excepté ou oublié dans la proscription; Desessarts, qui était allé prendre les eaux à Barèges, fut frappé d'un tel coup en apprenant l'arrestation de ses camarades qu'il en mourut.
Le théâtre de la République restait donc seul
maître de la situation. Nous avons dit en commençant que l'on avait voulu rendre Talma et ses camarades responsables de cette arrestation en masse des comédiens de la troupe rivale. C'est bien méconnaître le caractère d'un tel homme, qui fut toujours bon, généreux et serviable. Mais des mots ne suffisent pas, il faut des faits pour repousser une accusation ! Etienne et Martain ville d'abord, dans leur Histoire du Théâtre- Français pendant la Révolution, histoire à laquelle nous avons emprunté tant de détails sur les événements qui précèdent, repoussent bien loin d'eux cette idée.
« En effet, disent-ils, comment croire que des » artistes, recommandables par leurs talents, eus- » sent pu abjurer tout sentiment d'honneur et » d'humanité, jusqu'à se rendre les limiers des » bourreaux, et eussent voulu dresser eux-mêmes » les échafauds de leurs anciens camarades, pour » les punir de vieilles querelles où l'amour-propre » et l'opinion créèrent des torts qui furent au » moins partagés?
» Dira-t-on que leur but pouvait être de » détruire un rival dangereux et de se rendre » Tunique Théâtre-Français? Mais ils avaient été » les premiers à sentir la nécessité de la concur- » rence, et un léger intérêt pouvait-il d'ailleurs » leur faire commettre un crime aussi affreux ? » Nous ne pousserons pas plus loin ces réflexions ; » il est trop pénible de penser que des artistes
)> puissent avoir besoin d'une pareille justification, » et nous nous plaisons à croire que ceux du » théâtre de la République furent tout à fait » étrangers à l'arrestation de leurs camarades, et » que, s'ilsne firent en leur faveur aucune démarche » ostensible, la crainte de se perdre eux-mêmes » les empêcha seule de faire éclater leur douleur » et leur zèle. »
Mais la justification pleine et entière de Talma, il faut la chercher dans les lettres suivantes de Mlle Contât, deLarjye1 et de Trouvé. Les calomnies dont nous avons fait mention étaient revenues sur l'eau deux ans après. Voici la lettre que Mllc Contât fit insérer dans les journaux, le 3 germinal an III (23 mars 1795) :
« Ce fut à l'époque même de notre persécution » que je reçus de Talma, que je ne voyais plus » depuis longtemps, des marques d'un véritable » intérêt. Je les jugeai si peu équivoques, qu'elles » firent disparaître les légers nuages de nos an- » ciennes divisions et nous rapprochèrent. Je » m'empresse de rendre cet hommage à la vérité. » Puisse-t-il détruire une inculpation que je ne » savais pas même exister! Je ne concevrai jamais » qu'un artiste spécule froidement sur la ruine » des autres, et Talma n'était pas alors plus dis- » posé à profiter de nos dépouilles que nous ne » le serions aujourd'hui à bénéficier dés siennes ; » je dis nous sans avoir consulté mes camarades,
» mais je le dis avec la certitude de nen être pas » désavouée.
)> L. Contât. »
Voici la lettre de Larive :
« L'article inséré dans le Républicain français, » du 4 de ce mois, me fournit une occasion de » rendre hommage à la vérité, et justice à un de » mes anciens camarades. Loin d'avoir contribué » à l'arrestation des comédiens français, Talma a » été volontairement au-devant du coup qu'on » voulait me porter; c'est à ses soins et à son » activité que je dois l'avis salutaire qui m'a sous- » trait aux poursuites des quatres aides de camp » d'Henriot, lorsqu'ils vinrent à la campagne me » mettre hors la loi et donner l'ordre de tirer >> sur moi.
» J'ose espérer que le public, juste et impartial, » ne retirera jamais son estime à ceux qui sont » dignes de sentir qu'il n'est point de bonheur » pour l'homme de bien, sans l'amour de ses » semblables.
» Mauduit Larive. »
M. Trouvé, attaché à la partie littéraire du Moniteur, fit suivre la lettre qu'on vient de lire de cette déclaration :
« J'ai connu Talma il y a quinze mois, à
» l'époque où commencèrent les désastres inté- » rieurs de la République, et je dois à l'amitié, » à l'amour des arts et à la vérité, de déclarer » qu'il ne peut avoir de persécuteurs et d'ennemis » que parmi les royalistes et les partisans du » 31 mai (1). »
Après de pareils témoignages il est inutile d'insister plus longtemps sur ce sujet.
Fleury nous a laissé dans ses Mémoires des détails sur sa captivité et celle de ses camarades. Dazincourt nous en dit aussi quelques mots. L'arrivée de la Comédie-Française produisit une émotion parmi les pensionnaires des Madelonnettes. Les prisonniers, rangés sur un double rang, chapeau bas, reçurent les comédiens par un long vivat. Il y avait parmi eux un de Boulainvilliers, un général Lanoue, un de Crosne, un de La Tour-du-Pin, etc., etc. Les représentants de la vieille société française firent bon accueil aux princes de la tragédie et de la comédie, et s'offrirent à l'inexpérience des nouveaux venus. La prison des Madelonnettes était la plus insalubre de Paris; elle était la plus remplie, et l'air y manquait. Il était défendu aux prisonniers d'aller se promener dans le préau, et pourtant la petite vérole faisait de sérieux ravages. Il fallait jeter du vinaigre snr des pelles rougies pour purifier l'air, au moins un bon quart d'heure
(1) Moniteur du 27 mars 1795.
chaque jour, et le médecin delà Comédie, le zélé Dupontet, à qui l'on permit l'entrée de la prison, en fut réduit à prescrire un exercice violent avant le dîner et le souper de chaque jour. Le général Lanoue et Saint-Prix, qui avaient les plus belles voix, faisaient les commandements, et les malheureux prisonniers se livraient à des marches et des contre- marches à travers les corridors noircis, avec une bougie allumée à la main. « Nous rest> semblions à des grotesques à la manière de » Callot, » dit Fleury. Bientôt il ne fut plus permis de correspondre.
Cinq mois après, on transféra les hommes à Picpus, et les femmes aux Anglaises, rue des Fossés-St-Victor. La translation eut lieu dans des fiacres et sans menottes. On autorisa les prisonniers à recevoir quelques visites du dehors. Le régime sembla s'adoucir. En attendant, le danger était toujours pressant. L'ennemi le plus acharné des comédiens était Collot-d'Herbois, ancien comédien lui-même. Voici ce qu'il écrivait à Fouquier- Tinville :
« Le comité t'envoie, citoyen, les pièces con- » cernant les ci-devant comédiens français : tu » sais, ainsi que tous les patriotes, combien ces » gens-là sont contre-révolutionnaires; tu les » mettras en jugement le 13 messidor. A l'égard » des autres, il y en a quelques-uns parmi eux » qui ne méritent que la déportation ; au surplus,
» nous verrons ce qu'il en faudra faire après que j> ceux-ci auront été jugés. »
Et les noms de Dazincourt, Fleury, Louise Contât, Emilie Contât, Raucourt et Lange étaient suivis d'un grand G, en encre rouge, qui voulait simplement dire : guillotiné. Les autres noms étaient suivis d'un D (déporté), ou d'un R (relâché). Les amis des comédiens ne perdaient cependant pas de temps; mais les bourreaux, tout en n'osant pas faire passer tout en bloc la Comédie- Française en jugement, restaient insensibles aux prières. Au bout de neuf mois, Mlle Devienne sortit la première de prison. Cette mise en liberté fut comme une lueur d'espérance pour ses camarades.
Le véritable sauveur de la Comédie-Française tut Charles de Labussière. Le dévouement dont il fit preuve vaut bien la peine que nous lui consacrions quelques lignes. Charles de Labussière était un ancien acteur. Il avait joué les niais au théâtre Mareux. Eh bien ! ce jocrisse sauva tout simplement onze cents têtes, et voici comment. Après avoir fait tous les métiers et perdu sa fortune, de Labussière était venu échouer comme employé au bureau de la Correspondance, C'était là qu'arrivaient toutes les dénonciations. Le dégoût s'empara bientôt de lui, mais s'en aller, c'était risquer sa tête. Il resta. On le fit passer au bureau des Pièces accusatives, et c'est à cette circonstance heureuse que bien des gens durent la vie. Sur le
moindre prétexte, il retardait la remise des pièces au comité révolutionnaire, et par ce moyen donnait aux détenus le temps de faire agir en leur faveur.
Mais Fouquier-Tinville s'impatiente; il écrit le 5 thermidor aux citoyens membres représentants du peuple, chargés de la police générale :
« Citoyens représentants,
» La dénonciation qui a été faite ces jours der- » niers à la tribune de la Convention n'est que » trop vraie ; votre bureau des détenus n'est com- » posé que de royalistes et de contre-révolution- » naires, qui entravent la marche des affaires.
» Depuis environ dix mois, il y a un désordre » total dans les pièces du comité ; sur trente indi- » vidus qui me sont désignés pour être jugés, il » en manque presque toujours la moitié ou les » deux tiers, et quelquefois davantage : demière- » ment encore, tout Paris s'attendait à la mise en juge- » ment des comédiens français, et je n'ai encore rien » reçu de relatif à cette affaire ; les représentants » Couthon et Collotm'en avaient cependant parlé : » f 'attends des ordres à cet égard. Il m'est impos- » sible de mettre en jugement aucun détenu sans » les pièces qui m'en indiquent au moins le nom » et la prison, etc.
» Salut et Fraternité.
» Signé : Fouquier-Tinville. »
On a vu plus haut, par le billet de Collot-d'Herbois, que les comédiens devaient passer en jugement le 13 messidor. Or, de Labussière escamota les pièces du carton le 9, les cacha dans son tiroir le 10, et les détruisit le matin du 11 par le procédé suivant : il alla au bain , fit tremper toutes les pièces jusqu'à ce qu'elles fussent presque réduites en mastic, et les lança en petites boulettes par la fenêtre de la chambre de bains qui donnait sur la Seine. Les comédiens étaient sauvés et la réclamation de Fouquier-Tinville arriva trop tard. Le comité du salut public ordonna bien de rédiger de nouvelles pièces, mais le 9 thermidor arriva avant qu'elles fussent achevées. Robespierre tombé, les comédiens furent élargis. Cet acte de courage ne fut pas oublié. Quand le pauvre Labussière aura besoin de secours dix ans plus tard, ce sera les comédiens reconnaissants qui lui viendront en aide. Le 15 germinal an XI (4 avril 1803), ils organiseront, sur le théâtre de la Porte-Saint- Martin, une représentation au bénéfice de Labussière. On y donnera la première représentation de la reprise d'Hamlet de Ducis, et les fermiers de la taxe des indigents sur les spectacles adresseront la lettre suivante au même Labussière.
Du 21 vendémiaire an XI.
« Nous sommes instruits, citoyen, que les socié- » tairesdu Théâtre-Français se proposentde donner
» une représentation à votre bénéfice. Nous » voyons avec plaisir qu'ils acquittent la dette de la » reconnaissance, que la plupart d'entre eux vous » doivent, pour les avoir compris dans le grand » nombre de personnes que vous avez soustraites » à la hache révolutionnaire.
» Pénétrés d'admiration pour l'ami de l'humanité » qui s'est tant de fois dévoué pour la servir, » nous vous prions d'accepter la remise du » dixième que nous avons le droit de percevoir » sur le produit de cette représentation.
» Que votre délicatesse n'en souffre pas, citoyen ; » cet argent ne sera pas tiré de la caisse des in- » digents, puisque nous sommes adjudicataires par » bail de l'impôt établi à leur profit; et le sacri- » fice que nous faisions en votre faveur sera plus » que compensé par la satisfaction de nous asso- » cier à cet acte de reconnaissance que vous doi- » vent tous les amis des arts et tous les hommes » sensibles.
» Agréez, citoyen, etc.
» Signé : G. -S. Cottrau et Thierry, fermiers de la taxe des indigents sur les spectacles (1). »
(1) Journal des T>èbats, 9 germinal an XI.