DÉBUTS DE TALMA
De retour à Paris, le jeune Talma alla loger chez un de ses oncles, dentiste aussi, rue Mauconseil. C'est là qu'il exerça encore pendant dix- ' huit mois la profession que son père lui avait enseignée. Le Conservatoire de déclamation, ou, pour être plus exact, l' Ecoh royale dramatique venait d'être ajoutée à l'Ecole de chant depuis le 18 juin 1786. Talma s'y fit admettre le 13 juillet de cette même année, après avoir récité le rôle de Xipharès de Mithridate. On peut donc dire, sans faire d'à peu près, que Talma fut un des premiers, sinon le premier élève inscrit pour les classes de déclamation du Conservatoire, et, tout en continuant sa profession de dentiste, il en suivit les cours jusqu'au 3 1 mai 1788. Pendant cet espace de temps il ne répéta pas moins de 180 rôles.
Dugazon passe pour avoir été le maître de Talma; puis on a cité Mole. La vérité est que
Dugazon faisait la classe le mardi, Mole le jeudi, et Fleury le samedi. Talma n'a donc pas été l'élève de Dugazon spécialement, pas plus que de Mole. Il suivit les cours de Dugazon, de Mole et de Fleury.
Il existait alors à Paris un petit théâtre bâti au Marais par Doyen. Doyen était un ancien peintre décorateur qui ne manquait pas de talent, et qui portait le goût du théâtre jusqu'au fanatisme. Il avait ouvert un petit spectacle bourgeois rue Notre-Dame-de-Nazareth. Ami de Mole; de Fleury , de Vanhove , Doyen recevait dans son théatricule tous les artistes en renom de l'époque qui venaient là pour voir s'essayer les débutants. Le nombre des jeunes acteurs qui ont commencé chez Doyen est incalculable. Ils s'appelaient Menjaud, Samson, Ligier, Bocage, Beauvallet, Lemesnil, Bouffé, Arnal, etc. C'étaient Mlles Fitzelier , Brohan et Paradol (i). C'est là aussi que Talma parut pour la première fois devant le public parisien. Le rôle dJ 'Or este dans Iphigénie en Tauride fut une première révélation pour ses maîtres.
Ce qui frappait tout d'abord chez Talma, au
(i) Le théâtre Doyen ne resta pas toujours rue Notre- Dame-de-Nazareth. Il se transporta plus tard rue Transnonain, dans la maison même où se passa un drame sanglant connu sous le nom & Affaire de la rue Transnonain (13 avril 1832).
dire de ceux qui ont pu le voir à cette époque, c'était la régularité de ses traits , la grâce de son maintien et la chaleur de son débit. De son débit, nous ne pouvons parler que par tradition ; mais quant à sa figure, il est certain qu'aucun acteur, qu'aucun tragique ne nous en offrit une semblable. Nous possédons de nombreux portraits de Talma, et, à toutes les époques de sa vie , c'est de la beauté sculpturale , c'est le type par excellence de la médaille antique, c'est César en personne. descendu de son piédestal.
On a dit que Talma avait débuté à la Comédie- Française quinze jours après son entrée au Conservatoire. C'est là une erreur grossière qu'il ne fautpas laisser s'accréditer. Ce serait à désespérer tous nos jeunes candidats au théâtre de la rue de Richelieu. Rassurez-vous, jeunes gens, s'appelât-on Talma, il faut s'asseoir sur les bancs de l'école. Nous avons dit déjà plus haut que Talma eut pour 1 professeurs Mole , Dugazon et Fleury pendant deux ans, et nous vous avons donné les dates. Eh! bien, son début à la Comédie-Française eut lieu le mercredi 2* novembre 1787, c'est-à-dire dix-sept mois après sa réception au Conservatoire, dont il continuait cependant à suivre les cours.
Les débuts de Talma à la Comédie-Française furent modestes. Il joua Seïde de Mahomet, rôle qu'il tint encore le 25 du même mois. Le 27 il joua le jeune Bramine dans la veuve du Malabar,
le 29 Euphémon de Y Enfant prodiguent Valère de Y École des maris. Il continua ainsi ses débuts dans des rôles divers jusqu'au 26 décembre, et fut reçu comme pensionnaire. Le jeune acteur n'avait pas obtenu un triomphe, c'est vrai, mais un honorable succès. Le principal pour lui était d'avoir un pied dans la maison.
Mais il arriva à Talma ce qui arrive encore de nos jours à la plupart de nos débutants. Les premiers emplois étaient tous occupés, et les chefs de file n'étaient pas disposés à céder facilement la place aux nouveaux venus. Déplus, Talma n'avait été reçu que .pour les troisièmes rôles, et dame ! lorsqu'il apparaissait en public, à de rares intervalles, ce n'était guère que pour débiter quelques vers sans importance , ou tenir le rôle d'un modeste confident.
Les critiques dramatiques sont rares à cette époque. On s'occupait plutôt des pièces que des acteurs; c'est pourquoi le lecteur sera peut-être bien aise de connaître l'opinion formulée par les Mémoires de Bachaumontau sujet de ses débuts. « IL a » eu du succès dans le tragique et le comique. Il » joint aux dons naturels une figure agréable, une » voix sonore et sensible, une prononciation pure » et distincte. Il sent et fait sentir l'harmonie des » vers, son maintien est simple, ses mouvements » sont naturels. Surtout il est toujours de bon » goût et n'a aucune manière. Il n'imite aucun
» acteur, et joue d'après son sentiment et ses » moyens. »
M. Regnault-Warin, qui a entendu Talma pendant vingt-cinq ans, se récrie au sujet de la voix sonore : « Jamais, à notre avis, dit-il, il n'eut la » voix sonore, mais dans le médium elle était » pénétrante, légèrement vibrante, sensible, et par » conséquent tragique. Les voix de la nature de » celles de MM. Larive et Desmousseaux ont rare- » ment cette dernière qualité : elles sont trop » belles. » Nous croirions plutôt M. Regnault- Warin.
D'autre part, voici ce qu'imprimait le Journal de Paris : « Le jeune homme qui a débuté hier par » le rôle de Seïde annonce les plus heureuses » dispositions; il a, d'ailleurs, tous les avantages » naturels qu'il est possible de désirer pour l'em- » ploi des jeunes premiers: taille, figure, organe; » et c'est avec justice que le public l'a applaudi. »
Cependant l'inactivité pesait à Talma. Depuis deux ans déjà il était là, rongeant son frein, ne représentant jamais que des personnages effacés, et sans aucune occasion de se faire valoir. Dans cet intervalle de temps, il s'était lié d'une amitié solide avec le peintre David. Une même passion devait rapprocher ces deux talents : l'amour de l'antiquité. Alors Talma allait s'asseoir dans l'atelier de David, et c'étaient des entretiens sans fin sur l'histoire, les monuments, les costumes et les
usages des Romains et des Grecs ; c'est ainsi que le jeune tragédien rêva d'accomplir au théâtre la réforme du costume, que le peintre imposait déjà dans ses tableaux. Mais comment, lui , simple pensionnaire de la Comédie, obscur confident de second plan, aller dicter des lois à l'auguste aréopage, imbu des vieilles idées ?
Pour être juste, nous devons dire que l'absurdité des costumes de théâtre alors adoptés avait déjà frappé M1Ie Clairon, Lekain et Mme Saint-Huberty. Marmontel s'était aussi risqué à présenter quelques observations soit dans le Mercure et dans Y Encyclopédie (dictionnaire de littérature), soit dans ses Éléments de littérature. Larive enfin avait compris tout le ridicule qu'il y avait à jouer César en habit de satin et en perruque poudrée, et il avait usé de son ascendant sur Mlle Clairon pour hâter la révolution du costume. Mais les quelques changements bien légers, apportés timidement parles comédiens que nous venons de citer, ne faisaient guère que de constituer d'épouvantables anachronismes à ajouter aux autres. Il est vrai que les connaisseurs n'abondaient guère, même au siècle dernier, et que les artistes assez intelligents et consciencieux pour sentir la nécessité de cette réforme manquaient absolument de documents pour se guiderj
« La partie des décorations qui dépend des » acteurs eux-mêmes, nous dit Marmontel, c'est » la décence des vêtements. Il s'est introduit à cet
» égard un usage aussi difficile à concevoir qu'à » détruire. Tantôt c'est Gustave Wasa qui sort » des cavernes de la Dalécarlie en habit bleu cé- » leste à parements d'hermine, tantôt c'est Pha- » rasmane qui, vêtu d'un habit de brocard d'or, » dit à l'ambassadeur de Rome :
La nature marâtre, en ces affreux climats,
Ne produit, au lieu d'or, que du fer, des soldats.
» De quoi faut-il donc que Gustave et Pharas- » mane soient vêtus? l'un de peau, l'autre de fer. » Comment les habillerait un grand peintre? Il » faut donner, dit-on, quelque chose aux mœurs » du temps. Il fallait donc aussi que Lebrun frisât » Porus et mît des gants à Alexandre ! C'est au » spectateur à se déplacer et non au spectacle : et » c'est la réflexion que tous les acteurs devraient » se faire à chaque rôle qu'ils vont jouer. On ne verrait point paraître César en perruque carrée , » ni Ulysse sortir toutpoudré du milieu des flots. » Que dirait le bon Marmontel s'il revenait pour assister à une représentation de nos jours ? Aujour- 'hui que l'on a poussé jusqu'à l'exagération l'amour u bibelot et le culte de l'accessoire, et qu'un directeur de théâtre ne craint pas de dépenser deux ent cinquante mille francs pour monter une ièce, faisant même copier le moindre objet sur des mosaïques byzantines, si la pièce se passe à Byzance.
Où êtes-vous paniers des dames grecques et romaines? où êtes-vous chapeaux à grands panaches pour Mithridate et pour Auguste? où êtesvous enfin manchettes et gants à franges pour les héros de l'antiquité ?