GÉNÉROSITÉ DE TALMA
Nous nous sommes un peu étendu à plaisir sur l'emprisonnement des comédiens, pour faire voir par quelles angoisses ils durent passer pendant ces dix longs mois de captivité. Nous ne quitterons pas ce sujet sans raconter une anecdote empruntée aux Mémoires de Fleury. On verra par ce récit combien Talma, loin d'avoir été l'ennemi ou le dénonciateur de ses camarades rivaux, chercha au contraire par tous les moyens possibles à les tirer de ce mauvais pas. Cette anecdote sera le complément naturel des lettres de M1Ie Contât et de Larive.
Fleury avait copié de sa main la preuve de la parenté de Charlotte Corday avec le grand Corneille. Sur le point d'être arrêté, il avait brûlé chez lui deux de ces copies, mais une troisième était tombée entre les mains de Fabre, qui, il faut lui rendre cette justice, n'en abusa jamais. Après la
mort malheureuse de Fabre, cette pièce tomba en la possession d'un coquin qui n'avait d'autre but que d'en proposer le rachat à Fleury. Or, Fleury était en ce moment en prison.
Un jour cet homme rencontra Talma, bien reconnaissable à son costume romain francisé. Il aborde le tragédien et lui demande s'il connaissait l'adresse de la sœur de Fleury. Talma flaire un piège, et s'étonne qu'un patriote recherchât l'adresse d'une dame dont le frère est arrêté comme suspect. L'homme s'excuse en se donnant comme marchand, et répond assez adroitement que Fleury lui doit une somme pour certaines fournitures.
— Combien te devait-il ?
— Oh! un rien, deux cents écus.
— Six cents livres ?
— Écus! Écus! Pas assignats.
— Belle raison pour tourmenter un détenu! Talma étudiait son homme pendant cette conversation. Il dit au prétendu fournisseur :
— Écoutez, vous me paraissez un brave homme; on a des opinions différentes, mais on a été camarade. Venez demain chez moi, j'acquitterai votre dette.
Le patriote ne manqua pas le rendez-vous. Les six cents livres étaient préparées sur une table ; Talma réclama la facture et l'acquit.
— Eh ! bien, finissons-en, dit-il.
— C'est que, je vais vous dire; il y a une petite chose.
— Oh ! oh ! voyons la petite chose.
— Vous êtes un bon vivant, citoyen Talma. Le détenu Fleury ne me doit pas de fournitures.
— Alors, j'ai beau être un bon vivant, mon camarade, je n'ai rien à payer.
— Mais j'avais quelque chose à vendre au détenu Fleury.
— Un détenu n'achète que sa liberté.
— C'est que c'est quelque chose qui y ressemble, citxtyen Talma.
— Je ne te comprends pas.
— Voyez si ça vaut six cents livres.
Et le faux patriote présentait en même temps le papier compromettant écrit de la main de Fleury.
— Prends, prends l'argent, cria Talma. Et souviens-toi d'être discret. Si j'ai payé, tu as vendu.
Cette pièce à elle seule pouvait perdre Fleury. On mettait alors Marat au Panthéon; on le faisait trôner dans tous les lieux publics. Les cent quatrevingt-dix-huit griefs de Collot-d'Herbois n'étaient rien à côté de cette généalogie de Charlotte Corday, qui prouvait qu'elle était la petite nièce d'un grand homme. Talma comprit qu'il y allait du salut de son camarade rival, et ne marchanda pas.
Or ce marché, Fleury n'en avait pas connaissance, c'est lui qui nous le dit, et c'est l'abbé Aubert qui força le bienfaiteur à se dévoiler. Une
fois sorti de prison, Fleury n'épargnait pas le théâtre de la République, comme bien on pense, et Talma pas plus que les autres. L'abbé Aubert se chargea de tout arranger. Il força Talma à l'accompagner chez Fleury dans une première visite après sa sortie de prison. Fleury était absent. Les visiteurs laissèrent leurs cartes. Tout ceci se dénoua dans la loge de Contât.
C'était le soir de la représentation de rentrée. Après s'être déshabillé, Fleury passa dans la loge de la triomphante Araminte. La porte était entr'ouverte, une tête apparaît. A cette vue, Mlle Contât se trouble, et semble éprouver un vif mécontentement. Le nouvel arrivant, vous l'avez deviné, c'était Talma. Il venait, disait-il, complimenter ses anciens chefs, -et toujours ses maîtres, et les féliciter du triomphe remporté ce soir.
— Mon cher Talma, lui répondit Contât en s'efforçant de sourire, ce que vous dites-là est très aimable; mais croyez qu'il y aurait eu plus de monde pour nous voir guillotiner.
Talma allait se retirer avec la dignité d'un cœur blessé d'une injustice ; Fleury lui barra le passage et ferma la porte.
— Il faut s'entendre, dit Fleury. Talma m'a recommandé certain secret, mais je dois le révéler; nous étions trois à le connaître, nous serons quatre. Y consentez-vous, mon ami ?
Tout ému, Talma ne répondit pas. Fleury tira
son portefeuille. Contât essayait de comprendre.
— L'abbé Aubert vint me voir il y a quelques jours avec Talma; je n'étais pas chez moi, mais j'ai là leurs cartes de visite.
— Des cartes de visite ! ceci devient bien mystérieux. Eh bien?
— Voici celle de l'abbé Aubert, et voici celle de Talma.
— Mais c'est votre écriture, Fleury, dit M1Ie Contât.
— N'importe, lisez.
Et M1Ie Contât lut la généalogie de Charlotte Corday, écrite de la main de Fleury.
— Mais Fleury, dit Contât après cette lecture, on se prosterne aujourd'hui de vantle buste deMarat... Voilà de quoi vous faire pendre !
Et Fleury, forçant Talma à s'asseoir, lui fit raconter sa généreuse action d'un bouta l'autre. Quand son camarade eut fini son récit, Fleury se retourna vers MIle Contât, quelque peu confuse :
— Eh! bien, ne ferez-vous pas réparation du mot de tout à l'heure ?
— Oh ! si j'étais un homme! murmura-t-elle.
— Mais vous êtes une femme, dit Fleury, et il poussa doucement la belle tête de Mlle Contât vers les lèvres de Talma.
Les comédiens du théâtre de la Nation et ceux du théâtre de la République avaient jeté ce soir-là les bases d'une réconciliation plus générale.
Cette anecdote est charmante et, contée par Fleury, on ne peut guère la mettre en doute. Nous avons tenu à la raconter par le menu, parce qu'elle fait voir une fois de plus le caractère généreux de notre tragédien. Nous pouvons ajouter que cette générosité ne se démentit jamais.
« Les ennemis que lui avaient suscités ses pre- » miers succès, nous dit Arnault, s'en prévalurent » pour calomnier son caractère. A les entendre, )) Talma n'était qu'un Othello débarbouillé, qu'un » Charles IX en frac. L'esprit de parti surtout » accréditait ces préventions ; et le plus doux des » hommes, pour avoir embrassé avec quelque » chaleur celles des opinions généreuses qui pro- » voquèrent la Révolution, ne fut longtemps qu'un )) terroriste pour les ennemis de la Révolution.
» C'était ainsi que d'abord je le jugeai moi- » même, malgré la sympathie qui m'entraînait » vers lui : je regrettais de ne pas pouvoir aimer » un homme qu'il m'était impossible de ne pas » admirer. A mesure que je le connus mieux, les )) rapprochements multipliés par la circonstance )) dont . il s'agit (les études de Cincinnaîus) me )) débarrassant de mes préventions, je reconnus » que cet homme, si terrible en scène, était » partout le meilleur enfant du monde.
)) Il n'y avait pas d'humeur plus facile que la » sienne. Obligeant, indulgent, et très éloigné de » traiter les gens de l'opinion opposée à la sienne
» comme il en avait été traité longtemps, il
» apportait dans le commerce de la société une
» candeur, une simplicité, une naïveté que j'ai
» retrouvées rarement en d'autres personnes au
» même degré, si ce n'est en des enfants. Son
» beau talent prenait sa source dans une belle
» âme, âme toutefois plus généreuse qu'éner-
» gique, et plus sensible que forte.
» Quant au reste, se reposant dans le monde
» des fatigues du théâtre, il y semblait indifférent à
» tout ce qui se passait autour de lui ; mais c'était
» encore de son art qu'il s'occupait, dans l'espèce
» de somnolence où il paraissait plongé. C'est en
» rapport avec cet art qu'il y voyait tout, et qu'il
» observait surtout les terribles catastrophes qui
)) se multipliaient sous ses yeux. Un acte héroïque,
» un sentiment sublime, quel que fût l'homme
» auquel il appartînt, absorbait toute son atten-
» tion. Comme Joseph Vernet, qui s'étudiait à
» peindre la tempête au milieu d'une tempête
» prête à l'engloutir, étudiant, pour les reproduire
» au théâtre, les scènes qui pendant la Terreur
)) s'improvisaient devant lui, il oubliait qu'impli-
» que dans ces tragédies trop réelles, il avait des
r> motifs pour trembler de ce qu'il admirait.
» Républicain comme un artiste, mais non pas
» anarchiste, il avait désiré passer d'un ordre de
» choses défectueux à un meilleur; et croyant l'avoir
» trouvé dans le système rêvé par les Girondins,
» il s'était hautement déclaré pour leur doctrine, » détestant tout haut les excès contre lesquels » s'élevait ce parti, qui était devenu celui de la » modération, et surtout exécrant les fureurs de » Marat. »