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TALMA DEVANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

La plupart des biographies succinctes de Talma que nous avons entre les mains portent à peu près toutes la même phrase : « Dénoncé devant le tri- » bunal révolutionnaire pendant l'instruction de la » procédure dirigée contre les 21 députés giron- » dins , présenté comme leur complice pour avoir » fait de sa maison le lieu de réunion des conspi- » rateurs, Talma n'échappa que par une sorte de » prodige à l'échafaud. »

Pour nous, cette version ne nous suffisait pas, et nous avons voulu nous assurer par nous-même de ce qu'il y avait de vrai dans cette dénonciation. Nous sommes allé relire le procès des Girondins, et voici ce que nous avons textuellement copié dans le Moniteur du 27 octobre 1793, n° 36 :

Tribunal révolutionnaire, première section, présidence de Herman, séance du 7 brumaire. Mon-

IÔO ÉTUDES DRAMATIQUES

tant. — Je vais citer un autre fait. Tout le monde se rappelle les deux bataillons de Paris que Dumouriez avait déshonorés pour s'être fait justice de deux émigrés. Marat le dénonça à cette occasion et, désespérant d'obtenir justice de la Convention, dont la faction s'était rendue maîtresse, s'adressa aux Jacobins; il demanda que Bentabolle et moi lui fussions adj oints pour aller demander des explications àDumouriez. Nous trouvâmes Dumourie^dans une maison où l'on donnait une fête superbe ; il était environné de Guadet, Vergniaud, Kersaint, Lasource et plusieurs autres dont je ne me rappelle pas les noms. Après lui avoir expliqué l'objet de notre mission, il se fit un mouvement général ; je me mis sur mes gardes ; et la suite prouvera que je n'ai pas eu tort, car il ne s'agissait pas moins que de nous assassiner. Guadet, qui était l'auteur de la proposition, l'a déclaré à Soulès, qui me l'a rapporté, et qui m'a dit qu'on en voulait encore plus aux jours de Marat qu'aux miens. Citoyens jurés, Gensonné et Vergniaud pourront vous donner des écl ' ircssements sur et projet d'assassinat, qui me parut être prémédité.

L'accusé Gensonné. — Je ne me rapelle pas de ce fait.

V accusé Vergniaud. — J'ai été invité à une fête qui se donnait chez Talma, et où Dumouriez s'est trouvé. Je sais que, lorsqu'on a annoncé Marat, il

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s'est fait un mouvement, mais causé par l'inquiétude des femmes.

L accusé Lasource. — Je me trouvai chez Talma ; mais je n'ai pas entendu parler du projet d'assassiner Marat.

On se souvient que ce Montaut était un des deux citoyens qui accompagnaient Marat, lors de son irruption chez Talma. Or, au milieu de ce procès des Girondins, aller accuser Talma d'avoir donné une fête à des conspirateurs, qui,, s'il fallait l'en croire, ne projetaient rien moins que d'assassiner Marat, c'était demander du même coup la tête de Talma. Toujours est-il que le président n'oublia pas cette déposition, et ce qui le prouve, c'est qu'il reviendra sur ce grief. Nous lisons en effet un peu plus loin :

Le président à V accusé Sillery. — Vous avez assisté au souper qu'a donné Talma à Dumouriez ?

V accusé Sillery. — A cette époque j'étais en Champagne, auprès de Kellermann.

Les Girondins périrent le 3 1 du même mois, et si Talma sauva sa tête de l'échafaud, on peut affirmer que c'est à son talent qu'il le dût.

Qu'était devenu le théâtre de la République pendant l'emprisonnement de dix mois des comédiens du théâtre de la Nation ? Les représentations n'y étaient pas brillantes, comme on peut le croire, et, pour plaire à la populace, l'art descendait au

dernier échelon de la dégradation. C'est ainsi que fut donnée, le 10 octobre 1793, une pièce dont nous ne dirons que quelques mots, à titre de curiosité. Le Jugement dernier des rois s'intitulait prophétie en un acte. Tous les pays de l'Europe devenus libres ont envoyé un sans-culotte à une Convention générale. Tous les souverains sont déportés dans une île déserte; ils viennent en personne, et les sansculottes accueillent avec les plus grossières injures chaque nouveau venu. Tout à coup un volcan éclate dans l'île, et voilà les souverains éperdus ne sachant que faire pour sauver leur vie : l'un tombe dans le cratère d'un volcan, l'autre dans un précipice, le pape se jette dans la mer, tous sont anéantis, à la grande joie de la tourbe féroce qui remplit la salle. Or il faut bien s'imaginer que le rôle du pape était tenu par Dugazon, celui de l'empereur de Russie par Michot; Baptiste cadet représentait le roi d'Espagne ! condition sine qua nonàc vie ou de mort en ce bienheureux temps (1). Le coup terrible qui avait abattu les Girondins

(1) Le Moniteur du 30 octobre 1793, après avoir rendu compte de la pièce et en avoir constaté le grand succès, s'exprime en ces termes au sujet de l'auteur : « L'auteur est » Sylvain Maréchal, philosophe longtemps avant la Révo- » lution, avantageusement connu par beaucoup de produc- » tions littéraires, entre autres par V<Almanach des honnêtes » gens, qui lui valut, dans le temps des lettres de cachet, la » brûlure par arrêt de la cour. »

avait porté une profonde atteinte aux affections de Talma. Nous avons vu que peu s'en était fallu qu'il ne fût compris dans l'hécatombe. On comprend donc sans peine que, sans avoir peur, il ne tenait pis précisément beaucoup à attirer encore sur lui l'attention publique en ce moment. Le 3 février 1794, ou mieux le 15 pluviôse, nouveau style, Talma reparut cependant dans Épicharis et Néron, tragédie nouvelle en cinq actes de Legouvé. Le rôle de Néron convenait parfaitement au talent de Talma, et il y obtint un grand succès.

Cependant la troupe du théâtre de la République voyait chaque jour grossir ses rangs d'une ou deux recrues : c'était quelque comédien du théâtre de la Nation qui recouvrait sa liberté a la condition expresse de jouer au théâtre delà rue delà Loi, cidevant Richelieu. C'est ainsi qu'on vit arriver tour a tour Mlle Joly, Dupont, Vanhove, Mme Petit- Vanhove et Larochelle. Mme Petit-Vanhove était la charmante comédienne qui devint plus tard la seconde femme de Talma.

Mais si le théâtre de la Nation avait fermé ses portes, une nouvelle concurrence avait surgi. Nous voulons parler du théâtre de Mlle Montansier, construit rue de la Loi, à deux pas du théâtre de la République, sur l'emplacement actuel occupé par le square Louvois. Mole, qui avait échappé aux griffes révolutionnaires, et M1Ie Devienne, récemment sortie de prison, en furent les deux

premiers sujets. Prospérité de peu de durée, puisque Mlle Montansier et Neuville, son associé, furent arrêtés à leur tour comme suspects, et l'on s'empara de leur salle pour y établir l'Opéra, précédemment fixé à la Porte-Saint-Martin.

Figure bien originale que celle de cette demoiselle Montansier, esprit de ressources, femme d'affaires, remueuse de capitaux, ancienne directrice du théâtre de Versailles, ne craignant pas de faire relâche, s'il le faut, pour aller avec sa troupe remuer civiquement Ja terre du Champ-de-Mars, ou armant quatre-vingts volontaires pour envoyer à l'armée de Dumouriez. Et pourtant quel était donc son crime, à cette femme que l'on dépossédait du jour au lendemain de son théâtre ? Son crime, mais il était bien simple.. Mlle Montansier, comme Sageret, le directeur de Feydeau, dont nous aurons du reste à nous occuper plus loin, M1,e Montansier avait songé à réunir, plusieurs genres dans la même salle. C'est à cet effet qu'elle avait fait bâtir par le célèbre architecte Louis la belle salle Louvois, située rue de la Loi. Elle avait compté sans le despotisme de Robespierre qui, voyant là une salle toute neuve et toute dorée, résolut immédiatement d'y installer l'Opéra. Mais comment en chasser Montansier? Robespierre ne s'embarrasse pas pour si peu. Chaumette déclare à la Commune que la citoyenne Montansier a fait bâtir cette salle pour mettre le feu à la biblio-

thèque nationale qui est située de l'autre côré de la rue. Hébert dit qu'il a reçu une loge à ce spectacle afin sans doute de se taire, et Mlle Montansier est arrêtée. Il lui faudra ensuite batailler sous tous les régimes, Directoire, Consulat et Empire, pour toucher enfin une indemnité près de vingt ans plus tard.

MM. Etienne et Martainville nous donnent la curieuse description d'une représentation théâtrale à cette terrible époque. Ainsi quelques-uns des acteurs étaient fonctionnaires publics et s'occupaient beaucoup plus de leur service de citoyens que de leur service dramatique. Les spectateurs emplissaient la salle, et souvent l'on ne commençait pas. Alors le public s'impatientait jusqu'à ce que le régisseur vînt dire :

Notre camarade un tel est de service auprès du général Henriot, ou bien encore : notre camarade un tel est au Comité de sûreté générale pour l'intérêt de la République. Et le parterre attendait. Un jour un des comédiens fonctionnaires arriva même si tard qu'il ne prit pas le temps de se costumer et joua son rôle en uniforme.

Eh ! mon Dieu ! n'avons-nous pas assisté presque de nos jours à un pareil spectacle ? Qui donc pendant le siège de Paris osait sortir dans la rue autrement qu'en uniforme? Je me rappelle avoir vu, de mes yeux vu, M. Francisque Sarcey en garde national faire une conférence au Cirque-d'Hiver;

j'ai vu M. Coquelin aîné en garde national venir réciter une poésie de Manuel, dans une de ces matinées que la Comédie-Française avait organisées chaque dimanche, au bruit du canon prus ien,qui bombardait alors la rive gauche de la Seine du haut du plateau de Châtillon. Et M. Maubant, et les autres.

Revenons à notre sujet.

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