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ARTICLE PREMIER

A compter du 4 de ce mois, et jusqu'au Ier septembre prochain, seront représentées trois fois la semaine, sur les théâtres de Paris qui seront désignés par la municipalité, les tragédies de Brutus, Guillaume Tell, Caïus Gracchus, et autres pièces dramatiques qui retracent les glorieux événements de la Révolution, et les vertus des défenseurs de la liberté. Une de ces représentations sera donnée chaque semaine aux frais de la République.

Tout théâtre sur lequel seraient représentées des pièces tendant à dépraver l'esprit public, et à réveiller la honteuse superstition de la royauté, sera fermé, et les directeurs arrêtés et punis selon la rigueur des lois.

La municipalité de Paris est chargée de l'exécution du présent décret.

Visé par l 'inspecteur.

Signé : J.-C. Battellier.

Collationné à l'original, par nous président et secrétaires de la Convention Nationale. A Paris, le 3 août 1793, 1 an second de la République. Signé : F. Chabot, secrétaire, occupant le fauteuil en l'absence du président ;LecarpentieretP.-J. Audouin, secrétaires.

Les pièces mêmes de Chénier n'étaient plus assez révolutionnaires. Peu s'en fallut qu'il ne fût compromis à la suite de sa tragédie nouvelle, Timoléon, qu'il faisait répéter au théâtre de la République. Il y avait dans la pièce un usurpateur qui opprime les citoyens. A la répétition générale, les amis de Robespierre s'alarmèrent. La représentation n'eut pas lieu, et Chénier, dit-on, brûla son manuscrit en présence deBarrère. Fabre-d'Eglantine, l'auteur du Philinle de Molière, venait de

porter sa tête surl'échafaud, pour s'être mêlé de politique.

La seconde madame Talma, dont nous avons cité plusieurs fois le témoignage, nous affirme qu'au temps de la Terreur, Robespierre avait inscrit Talma sur ses tables de proscription, et ne voulait rien moins que le perdre. Mme Talma raconte ainsi les motifs de cette haine : « Une » jeune actrice, qui venait d'être reçue au théâtre » de la République (c'était elle, Mnie Petit- Van- » hove, sortant alors de Sainte-Pélagie, où elle » avait été enfermée avec les autres comédiens » du théâtre de la Nation), avait inspiré au grand » tragédien une véritable passion; la jeune per- » sonne n'y était point insensible : comment résis- » ter au prestige d'un si beau talent, et surtout à » la peinture d'un sentiment que Talma savait ex- » primer d'une manière si pénétrante !

» Robespierre venait presque tous les jours au » théâtre; la jeune actrice ne fut pas longtemps » à s'apercevoir qu'elle était l'objet de cette assi- » duité. Elle frémit, et,craignant les manifestations » d'un amour si fatal, elle chercha les moyens de » retarder au moins une déclaration qu'elle crai- » gnait de ne pouvoir longtemps éviter. Elle se » dit malade, et s'abstint de la scène. Mais quelle » fut sa terreur, lorsque Talma vint lui raconter » ce qui s'était passé relativement à lui ! Il avait un » tailleur en grande renommée ; c'était le seul

» qui exécutât parfaitement, d'après la direction » du tragédien, de petites redingotes courtes à la » polonaise,, ornées de brandebourgs. Ce vêtement » de bon goût, le gilet en shal, le pantalon juste, » le col découvert, le chapeau relevé avec une » plume : telle était à cette époque le costume » de Talma, porté aussi par quelques jeunes » gens.

» Robespierre fit mander le tailleur en question, » et lui dit en peu de paroles de lui faire un habit. » Celui-ci, croyant ajouter à sa réputation de tail- » leur à la mode, tout en prenant mesure à Robes- » bierre, lui dit : « Si le citoyen voulait une » petite redingote à la Talma! » A ce nom, une » crispation de nerfs saisit Robespierre, et se ma- » nifesta de telle sorte, que le tailleur, tremblant, » crut voir un tigre prêt à le saisir : Talma ! » Talma ! répétait Robespierre.

« Je ne dis pas cela, citoyen! » criait en recu- » lant le pauvre tailleur; et, sans finir de prendre » mesure, il saisit la porte, et courut à toutes » jambes jusqu'à la rue de la Victoire (alors rue » Chantereine) pour informer Talma de la scène » qui venait d'avoir lieu. )>

On connaît les suites du 9 thermidor. Robespierre tombé, les comédiens de la Nation recouvrèrent leur liberté et rentrèrent dans leur salle. Nous avons déjà parlé de cette réouverture ; et Timoîéon, dont Chénier avait conservé un double

manuscrit, fut représenté le 24 fructidor de l'an II (10 septembre 1794). Le décor a changé.

Après l'apologie de Robespierre, on crie à présent dans les rues : « L'agonie des Jacobins, les » crimes des Jacobins, le coup de grâce des Jacobins! » On fustige sur le théâtre tous ceux qui ont opprimé la France. On reprend Tarare, on applaudit Charlotte Corday, on force les acteurs à chanter le Réveil du peuple, satire des hommes de sang. Le théâtre de la République devient alors le lieu de scènes absolument opposées à celles que nous avons racontées. L'acteur Fusil, qui avait été membre de la Commission révolutionnaire, est accueilli par une bordée d'injures. Le parterre exige qu'il chante le Réveil du peuple. Fusil s'exécute en tremblant. Le public réclame alors Dugazon et Gaillard; ce dernier était directeur du théâtre. Talma s'avance et déclare qu'ils sont absents. On veut alors qu'il lise lui-même le Réveil du peuple, déplacé dans la bouche de Fusil. Talma fait la lecture demandée, tandis que Fusil tient le flambeau.

Quelques jours après, c'est Dugazon, bien connu pour ses idées avancées, qui est reçu par les huées de la salle entière. Le public lui demande de chanter le fameux Réveil. Dugazon, pour toute réponse, jette sa perruque et semble défier la salle. Mais poursuivi jusque sur le théâtre, il s'enfuit par les coulisses et se dérobe aux mauvais traitements

qu'on lui réservait. Le buste de Marat placé au foyer du théâtre est mis en pièces et les débris jetés à l'égout. Enfin, singulier retour des choses d'ici-bas, Talma lui-même, qui avait failli sombrer avec les Girondins, passe à présent aux yeux du public pour avoir été l'ami de Robespierre, et est forcé d'arriver à se justifier.

On donnait Epichariset Néron. Les ennemis de Talma se rendent en foule au théâtre, et font éclater des murmures à son entrée en scène. Talma, sans s'émouvoir, s'adressa au public en ces termes :

« Citoyens, j'avoue que j'ai aimé et que j'aime » encore la liberté, mais j'ai toujours détesté le » crime et les assassins ; le règne de la Terreur » m'a coûté bien des larmes, la plupart de mes » amis sont morts sur l'échafaud. Je demande » pardon au public de cette courte interruption : » je vais m'efforcer de la lui faire oublier par mon » zèle et par mes efforts. »

Les cabaleurs furent désarmés. C'était vers le même temps du reste que, pour répondre aux calomnies des journaux qui accusaient Talma d'avoir fait arrêter ses camarades du théâtre de la Nation, Mlle Contât et Larive faisaient publier les lettres que nous avons citées plus haut.

Arnault nous le dit bien du reste : « Les juges » de Louis XVI, les juges du roi de France, hési- » tèrent au moment de frapper un roi de théâtre. ))

Nous avons souvent parlé de cet Arnault, qui connut beaucoup Talma , mais nous ne pouvions guère nous servir de ses citations jusqu'ici, parce que le jeune auteur de Marins à Minturnes ne vécut dans l'intimité de Talma qu'à partir de 1794.

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