‹ Talma et la révolutionChapitre 25 sur 43 · LE POÈTE ARNAULT · texte numérisé non relu

LE POÈTE ARNAULT

Voici comment Arnault raconte sa liaison avec Talma dans son livre si intéressant les Souvenirs d'un sexagénaire, livre malheureusement presque introuvable aujourd'hui en librairie (i).

« Les études de Cincinnatus m'avaient mis en » relations fréquentes avec Talma ; elles ne se » bornèrent pas longtemps à des intérêts de )) théâtre. Il était difficile de se trouver en con- » tact avec Talma sans prendre un vif attachement » pour un homme doué de qualités si rares. L'in- » génuité de son esprit, la bonté de son caractère » exercèrent bientôt sur moi un empire que le » temps n'a fait que fortifier, et qui lui a toujours » acquis pour amis les admirateurs qu'attirait à » lui son talent.

(i) Souvenirs d'un sexagénaire, par Arnault. Paris, 1833, 4 volumes.

» Ce talent est connu de tout le monde. Proy> duit de l'organisation la plus heureuse, de l'in- » telligence la plus prompte, delà sensibilité la » plus vive, il parut supérieur dès le moment » même où Talma débuta. »

Arnault nous fait pénétrer à sa suite dans cet intérieur de la rue Chantereine , dans ce salon de Julie que nous avons déjà décrit dans un précédent chapitre. Hélas! que de vides autour de la maîtresse de la maison! Où sont les Vergniaud, les Guadet, les Gensonné et leurs amis? Le bourreau a passé et a fait une terrible rafle parmi les habitués du petit hôtel de Talma.

Lorsqu'Arnault fut amené par Talma rue Chantereine, le ménage vivait encore en bonne intelligence, c'est lui qui nous le dit. Les amours du maître de la maison avec Mme Petit- Vanhove n'avaient pas pris ce développement qui le conduisit plus tard au divorce, puis au mariage.

« Les choses n'en étaient pas là, écrit Arnault. )) Talma et sa femme vivaient même dans l'accord » îe plus parfait, quand je fus amené et retenu » dans leur société par un attrait composé de ce )) que le cœur et l'esprit d'autrui pouvaient m'offrir )) de plus sympathique avec mes goûts et mes » affections.

» Quelles soirées charmantes je passai dans » cette douce société ! Les jours où Talma avait » joué, il était rare que je ne me laissasse pas en-

» traîner chez eux avec deux ou trois de leurs

» amis. Une fois là, il n'y avait plus moyen de s'en

» éloigner. On se mettait à table et la conversa-

» tion s'établissait pour finir quand il plairait à

» Dieu. Talma cessait bientôt d'y prendre part,

» mais non pas d'y assister : harassé par plus

» d'une fatigue, à peine le souper matériel était-il

» terminé, sans sortir de table, il entrait dans un

» sommeil bien réel, que ne troublaient pas même

» les discussions les plus animées.

)) C'est dans ces discussions que j'ai eu lieu de

» reconnaître tout ce qu'il y avait de finesse et de

» foce, d'élévation et de générosité dans l'âme de

» sa femme. Elle discutait avec une égale lucidité

» les questions les plus ardues de la politique et

» de la philosophie, mais dans les formes conve-

» nables à son sexe, mais en se tenant également

» éloignée du pédantisme et de la frivolité, mais

» sans se faire homme, mais en unissant la puis-

» sance de la grâce à celle de l'esprit et de la rai-

» son, et tenant la balance entre l'homme d'Etat,

» l'homme du monde et le philosophe, comme

» autrefois Aspasie entre Alcibiade, Périclès et

» Socrate.

» C'est chez elle et d'elle que j'ai appris à con-

» naître, à estimer et à plaindre ces Girondins que

» leur modération a conduits à la mort, à qui l'on

» ne pourrait guère reprocher que des illusions, si

» la peur ne leur avait pas arraché le vote qui a

» perdu Louis XVI sans les sauver ; si enfin, dans » ce grand procès, ils avaient été aussi généreux » que ce Kersaint, qui partagea leur sort sans » avoir partagé leurs opinions dans cette dernière » circonstance.

» La conversation nous menait quelquefois si » avant dans la nuit que, vu la distance où je me » trouvais de mon domicile (je demeurais rue » Sainte-Avoie, et Talma rue Chantereine), il me » fallait rester à coucher chez Talma. L'illusion, )) qui pendant le souper m'avait transporté en » Grèce, m'y retenait encore après le souper, la » chambre qu'on me réservait était décorée à la » grecque, et le seul lit grec qui fût alors dans » Paris était celui où je m'endormais dans la » pourpre, au milieu des trophées.

» Souques, Riouffe, Lenoir, Allard, tels étaient » les habitués de la maison : ce ne sont pas des » hommes du commun ; tous ont fait preuve d'une )) rare capacité dans des facultés différentes. »

Le lit grec dont parle Arnault était, paraîtil, légendaire, car Alexandre Duval, acteur et auteur, nous en parle dans sa notice sur Beniowski. S'il ne s'agissait que d'un lit, nous ne nous arrêterions pas pour si peu, mais Alexandre Duval nous raconte une aventure qui lui arriva chez Talma à l'époque de la Terreur, et comme elle est peu connue, nous allons à notre tour en faire le récit au lecteur.

Depuis la fameuse fête donnée à Dumouriez et les dénonciations de Marat, Talma se tenait à l'écart. Mais quand il apprit que l'on demandait à chacun des accusés s'il faisait partie des conspirateurs réunis chez Talma, il ne se jugea plus en sûreté. Enfin Talma fut instruit par un de ses amis que son nom était porté sur une liste de proscription.

« L'amitié qui nous unissait dès ce temps-là, dit » Duval, la conformité de nos opinions, l'enga- » gèrent à me confier ses craintes. Je me gardai » de lui dire ce que je pensais de la fatale con- » fidence qu'on lui avait faite. Un soir qu'après » avoir joué la tragédie, il me parut plus sombre » qu'à l'ordinaire, je lui demandai le sujet de sa » tristesse : il me dit qu'il ne pouvait se rendre » compte de ses pressentiments, mais qu'il crai- » gnait d'être arrêté au premier moment, et que » ce n'était qu'en tremblant qu'il rentrait chez » lui ; qu'il allait s'y trouver seul, qu'il avait en- » voyé sa femme dans une campagne écartée... » Le voyant dans ce trouble, qu'il ne pouvait » vaincre, je lui proposai d'aller souper chez lui » et même d'y passer la nuit. J'étais alors garçon » et rien ne s'opposait à l'exécution de mes offres. » Le long de la route, je tâchai de lui donner de » l'espérance ; et en soupant, et après quelques » verres de vin, nous finîmes par éloigner tout à » fait nos trop justes inquiétudes.

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)) Mais quand je fus retiré dans ma chambre, )) ou plutôt dans sa bibliothèque, car c'était là que » je couchais, sur un très beau lit grec, très élé- » gant sans doute , mais très peu commode , je » me mis à réfléchir sur la position dangereuse » dans laquelle il se trouvait ; et de réflexion en » réflexion, je finis par me dire : mais si par » hasard on venait l'arrêter cette nuit ! mes opi- » nions, moins connues que les siennes peut-être, » mais qui, néanmoins, le sont assez, pourraient )) me mériter l'honneur de suivre mon héros » jusque sur l'échafaud. Je ne pourrais pas dire » que je ne suis pas delà Compagnie de Monseigneur . )) Cette idée m'attrista : ce n'est pas que je redou- » tasse beaucoup d'accompagner mon ami à la » mort (en ces temps-là on tenait peu à la vie), » mais j'éprouvais un sentiment mélancolique » dont je ne me rendais pas compte, qui ne suf- » fisait que trop pour m'empêcher de me livrer au »' sommeil.

» Pour comble de contrariété, un maudit gros » chien, gardien de sa maison, par ses aboiements » furieux, me faisait craindre de voir entrer à » chaque instant la force armée, précédée, suivant » l'usage de ce temps, des membres d'un comité » révolutionnaire. Ne pouvant espérer de trouver )) le sommeil, je saisis le premier livre qui me » tomba sous la main, et le hasard me fit tomber » sur les Mémoires de 'Beniowski. Je lus ; et, malgré

)) mes frayeurs, je me trouvai la tête assez libre » pour faire le plan d'un opéra que le public a » accueilli avec bienveillance, sans savoir seule- » ment que ce malheureux enfant était né au mi- » lieu des craintes et des alarmes.

» Le lendemain, je contai à Talma mes terreurs » de la nuit; il en rit avec moi, comme on riait » dans ce temps-là. Heureusement que quel- » ques jours après, le 9 thermidor arriva, et la » France secoua le joug horrible qui pesait sur » elle. »

Revenons aux choses du théâtre : les comédiens français du théâtre de la Nation avaient rouvert leur salle du faubourg Saint-Germain; mais, pendant leur emprisonnement, cette salle avait été occupée par une troupe d'opéra-comique; il fallut s'associer. On ne s'entendit pas au sujet des recettes, et les comédiens cédèrent le pas aux chanteurs. Il existait alors une vaste salle de théâtre appelée ci-devant théâtre de Monsieur, actuellement théâtre Feydeau. Cette salle était située sur l'emplacement actuel de la rue des Colonnes et de la rue de la Bourse, c'est-à-dire au centre du Paris des plaisirs, à deux pas du Palais- Royal, de la salle Favart, de la salle Louvois et du théâtre de la République. Le citoyen Sageret en était directeur à cette époque. Il conclut un arrangement avec les émigrés du faubourg Saint-Germain, et il fut convenu que les Comédiens joue-

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raient tous les deux jours, à partir du 8 pluviôse an III (27 janvier 1795).

Saint-Prix, Mole, Dazincourt, Mlles Contât et Devienne faisaient les frais de cette première représentation.

Le théâtre de la République, son voisin, en reçut un contre-coup direct. Et puis, n'était-ce pas un peu dans l'ordre naturel que le théâtre en faveur sous le règne de la Terreur fût délaissé pendant la réaction de Thermidor ? Quoi qu'il en soit, le public se porta en foule au théâtre Feydeau, qui devint le seul à la mode. Talma essaya alors de ramener les spectateurs avec une tragédie nouvelle de Ducis. Abufar ou la Famille Jirabe fut donné pour la première fois au théâtre de la République le 23 germinal (12 avril 1795). Mais ni le talent de Talma dans le rôle de Faran, ni la grâce de Mlle Desgarcins, ni enfin le mérite et les charmes de Mme Petit- Vanhove ne préservèrent cette pièce de l'indifférence générale. Presqu'au même moment, le théâtre Feydeau reprenait avec un succès éclatant la fameuse pièce, cause jadis de tous les malheurs, Y Ami des Lois. Il fallut attendre jusqu'au 13 thermidor (31 juillet) pour enregistrer un succès rue de la Loi. Ce succès fut remporté avec Quinius Fabius, tragédie en trois actes de Legouvé. Les principaux interprètes étaient Talma, Baptiste aîné et M1Ie Desgarcins.

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