‹ Talma et la révolutionChapitre 26 sur 43 · PREMIÈRE RENCONTRE DU GÉNÉRAL BONAPARTE ET DE TALMA · texte numérisé non relu

PREMIÈRE RENCONTRE DU GÉNÉRAL BONAPARTE ET DE TALMA

Nous arrivons à une date importante dans l'histoire de la Révolution française; nous approchons du 13 vendémiaire et du moment où le général Bonaparte va apparaître. Il convient donc de nous arrêter un moment dans notre histoire anecdotique du théâtre, et de porter nos regards sur le nouveau personnage qui va faire son entrée sur la scène du monde.

« Ce fut vers la fin de Tannée 1790 que Talma j> vit pour la première fois l'homme extraordi- » naire que son génie appelait à de si hautes » destinées. »

Ainsi s'exprime Moreau dans ses Mémoires historiques et littéraires sur Talma. Où et de quelle façon ces deux hommes firent-ils connaissance ? c'est ce que le biographe évite avec soin de nous dire. Il faudrait cependant préciser : en 1789, Bonaparte résidait à Valence ; en 1790, il tenait

garnison à Auxonne, puis obtenait un congé pour aller à Ajaccio. Vint-il à Paris en 1790 ? c'est possible ; mais on peut se demander quand il eut le temps de lier connaissance avec Talma. Nous ne pouvons guère signaler l'apparition du jeune capitaine à Paris qu'en 1792, alors qu'il y est appelé pour rendre compte de sa conduite en Corse. Nous y relevons sa présence au mois de juin, puis il retourne en Corse en septembre. Il prend part à la campagne en Corse en 1793, et ne revient à Paris qu'après avoir laissé à Nice le régiment d'artillerie dans lequel il sert comme capitaine. Nous n'avons pas l'intention de refaire ici l'historique des commencements de Bonaparte, mais il est bien permis de croire que Moreau s'est un peu pressé en nous donnant la fin de l'année 1790 comme date de la première rencontre entre Bonaparte et Talma. Était-ce au moment où Bonaparte habitait le 5e étage de la maison du quai de Conti au n° 5, maison où nous avons vu pendant bien longtemps une plaque sur laquelle on lisait : « L'empereur Napoléon, officier d'artillerie, demeurait au 5 e étage de cette maison » ? Ce souvenir aura sans doute troublé le repos de nos conseillers municipaux : il y a des moments où ces gens-là voudraient empêcher l'histoire d'avoir existé. Bref, la plaque fut ôtée. C'est la maison où demeure un bouquiniste, à droite en entrant par le quai dans la rue de Nesle. L'allée est très

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étroite, et l'on voit la lenêtre, l'unique fenêtre du cinquième, juste au-dessous d'une autre plus petite , qui est celle du grenier ou de la mansarde (i).

C'est dans un de ces voyages à Paris que se passa le fait suivant, à peu près ignoré, et que nous rapporte Charles Maurice dans son Histoire anecdotique du théâtre et de la littérature : « Je vois échapper à la » plume des historiens, et autres encore, nous dit-il, » un fait de la vie de Bonaparte, qui en est cepen- » dant un des plus curieux. Je m'en empare comme » d'une de ces choses qu'il faudrait remercier de » ce qu'elles vous autorisent à mettre un moment » votre souvenir sous l'égide d'un si grand nom. » Celui qui fut un si habile capitaine n'était encore » que simple officier lorsque, passant en 1793 sur » la place du Carrousel pendant qu'on y brûlait » les attributs delà royauté, il s'arrêta pour regar- » der, du haut d'un tabouret, ce spectacle palpi- » tant de si mystérieuses prophéties sur sa des- » tinée. Quel tableau à faire, si jamais peintre

1) Cette opinion a longtemps prévalu. Boucher de Perthes ndique cette chambrette sous le toit parmi les dix logis de Napoléon (Paris, 181 5). M. A. Vitu a réfuté cette assertion dans le Bulletin de la Société de Vhisioire de la ville de Paris (1884, p. 164). Selon lui, la maison est celle du numéro $ ancien, à l'angle de l'impasse Guénégaud, dans l'ancien hôtel de Sillery, depuis occupé par la librairie de la veuve Maire-Nyon.

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» pouvait imaginer une expression de visage pour » ce futur habitant du château voisin ! »

Cependant, puisque nous avons cité et réfuté M. Moreau, disons aussi en quoi nous demeurons d'accord : « Bonaparte partit pour la Corse » avec le général Paoli, ajoute ce biographe, et ce » ne fut qu'à son retour en France, après la chute » 'de Robespierre, que s'établit entre lui et Talma » une liaison assez intime, dont notre grand tra- » gédien racontait les particularités avec un charme » inexprimable, et que n'oublia pas ce nouveau » César, même quand il fut devenu l'arbitre des » rois de la terre . »

Le véritable rapprochement entre ces deux hommes extraordinaires, chacun dans son genre, l'un le premier prince de la terre, l'autre le premier prince du théâtre, eut donc lieu après la chute de Robespierre. La personnalité encore bien mince du jeune général n'était même peut-être pas fort éloignée de rechercher l'amitié d'un homme aussi illustre que l'était Talma à cette époque, et qui comptait parmi ses relations tout ce que la France renfermait alors de plus grand en politique et dans les arts. Car nous nous proposons ici d'étudier Bonaparte sous un jour tout nouveau, Bonaparte ami des artistes et protecteur des arts, et enfin, ce qui ne s'est jamais fait, croyons nous, Bonaparte passionné pour le théâtre, en un mot Bonaparte au théâtre. Mais ceci viendra en sa place.

On procédait à Paris à la revision des grades. L'avancement de Bonaparte, général à vingt-cinq ans, — on se rappelle qu'il devait ce grade au fameux siège de Toulon, — parut beaucoup trop rapide. Bonaparte, commandant en chef de l'artillerie de l'armée d'Italie, partit pour Paris afin d'y défendre son grade. Il arriva dans la capitale le 25 mai 1795. Il logea alors rue du Mail, à l'hôtel de Metz, rue des Fossés-Montmartre , à l'hôtel des Droitsde-1'Homme, et enfin rue de la Michodière, n° 19.

« Lorsque je me représente, dit la duchesse » d'Abrantès dans ses Mémoires, lorsque je me » représente Napoléon entrant, en 1795, dans la » cour de l'hôtel de la Tranquillité, rue des Filles- » St-Thomas, la traversant d'un pas assez gauche » et incertain, ayant un mauvais chapeau rond » enfoncé sur ses yeux, et laissant échapper ses » deux oreilles de chien (longs cheveux tombant de » chaque côté du visage), mal poudrées et tombant » sur le collet de cette redingote gris de fer, devenue » depuis bannière glorieuse, tout autant pour le » moins que le panache blanc d'Henri IV ; sans » gants, parce que, disait-il, c'était une dépense » inutile, portant des bottes mal faites, mal cirées, » et puis tout cet ensemble maladif résultant de sa » maigreur, de son teint jaune; enfin, quand j'évo- )) que son souvenir de cette époque, et que je le )) revois plus tard, je ne puis voir le même i> homme dans ces deux portraits. »

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La vie était dure pour le jeune général. Forcé d'aller solliciter devant d'obscurs conventionnels, privé de ressources, il vendra successivement sa montre et ses livres pour manger. En vain lui proposait-on de passer dans l'infanterie avec son grade et de partir en Vendée, Bonaparte refusait fièrement de quitter l'artillerie, qui était son arme.

C'est bien alors qu'il connut Talma, et le futur vainqueur d'Austerlitz ne dédaigna ni les livres de la bibliothèque bien garnie du tragédien, ni les billets de faveur pour assister aux représentations du théâtre de la République. Il se promène triste, découragé, tantôt avec Junot, tantôt avec Bourrienne; il s'en va dîner modestement aux Frères- Provënçaux ; il écrit à son frère Joseph des lettres pleines de mélancolie. ; enfin, pour comble de désespoir, il demande la main de Mlle Désirée Clary, sœur de la femme de son frère Joseph, et il voit sa demande repoussée. Hâtons-nous de dire que Mlle Clary, devenue plus tard la femme de Bernadotte, pourra s'asseoir un jour sur le trône de Suède. Curieux temps que ceux-là!

M. Moreau, déjà cité, a l'air de s'indigner de ce que quelques mauvaises langues ont insinué que dans ces mois de gêne Bonaparte ait même été jusqu'à emprunter de l'argent à Talma : « Cette » liaison, dit-il en parlant de l'amitié de Napoléon » pour Talma, a donné lieu à une foule de contes » niais, répétés par ceux mêmes qui savaient le

» mieux combien ils étaient faux. Jamais Bona- » parte ne fut l'obligé de Talma, gui ne lui prêta » que des livres, quoi qu'en aient dit quelques bio- » graphes. Et ce n'est pas seulement au temps de » la puissance de Napoléon que Talma cherchait » à détruire un bruit ridicule, c'est après sa » chute, quand la plupart des hommes qui lui » devaient leur fortune outrageaient lâchement » sa mémoire. »

Voilà une chaude défense; quant à nous, qui adoptons volontiers les assertions de M. Moreau, nous ne voyons pas, en admettant que la chose eût été vraie, en quoi le général Bonaparte eût été déshonoré. Une telle action eût fait honneur à ces deux hommes : à Talma le prêteur, à Bonaparte l'obligé.

N'est-ce pas au même temps que Bonaparte, présenté dans le salon à la mode de Mme Tallien, s'intitulait lui-même un officier destitué et déguenillé, qui même, ajoutait-il, n'avait pas déculottes? La loi avait accordé du drap pour en faire, mais seulement aux officiers en activité, et non pas aux officiers en réforme. Le futur César sollicita donc de l'influente Mme Tallien la faveur d'être habillé aux frais de la République, et l'obtint (i).

Néanmoins nous considérons comme tout à fait

(1) Irnbert de Saint -Amand , Jeunesse de l 'impératrice Joséphine.

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apocryphe la lettre suivante que nous trouvons dans l'ouvrage de M. Maillot, la Musique au théâtre, page 365; — lettre dont l'auteur cité n'indique pas du reste la provenance (1).

« Je me suis battu comme un lion pour la Ré- » publique , mon bon ami Talma, et, en récom- » pense, elle me laisse mourir de faim. Je suis au » bout de mes ressources; ce misérable Aubry me » laisse sur le pavé, lorsqu'il pourrait faire de moi » quelque chose. Je me sens de force à primer » les généraux Santerre et Rossignol, et l'on ne » trouvera pas un petit coin de la Vendée ou ail- » leurs pour m'employer? Tu es heureux! Ta » réputation ne dépend de personne; deux heures » passées sur les planches te mettent en présence du » public qui dispense la gloire. Nous autres, mi- » litaires, il nous faut l'acheter sur une plus vaste » scène, et on ne nous permet pas toujours d'y » monter. Ne regrette donc pas ta position; reste » sur ton théâtre. Qui sait si je reparaîtrai jamais » sur le mien !

» J'ai vu hier Monvel, c'est un parfait ami. » Barras me frit de belles promesses, les tiendra- » t— il ? J'en doute. En attendant, je suis à mon

t(i) Cette lettre a encore été reproduite dans le journal F Événement du 25 juin 1886. Mais M. Firmin Javel, qui la cite ou plutôt qui l'emprunte à M. Maillot, se garde bien de dire où il l'a lue. Nous avons déjà réfuté cette lettre dans la Revue d'art dramatique, numéro du 15 juillet 1886.

» dernier sou. Aurais-tu quelques écus à mon » service? Je ne les refuserai pas et je t'en assure » le remboursement sur le premier royaume que » je conquerrai avec mon épée. Mon ami, que les » héros d'Aristote étaient heureux ! Ils ne dépen- » daient pas d'un ministre de la guerre!

» Adieu, tout à toi,

» Bonaparte. »

BONAPARTE ET TALMA CHEZ Mrao TALLIEN

La nomination du conventionnel Doulcet de Pontecoulant.au comité de la guerre vint changer la fortune de notre général. De Pontécoulant n'était pas au courant des détails concernant l'armée d'Italie. Bonaparte lui est recommandé; il le fait venir, et l'attache avec son grade de général au comité de la guerre. Sa solde enfin lui est rendue.

Bonaparte ne fut pas sans se rencontrer aussi plus d'une fois avec Talma dans les salons de Mme Tallien. Un lien commun rapprochait le général du tragédien. Comme dans l'atelier de David, Talma trouvait un interlocuteur à qui parler de l'antiquité; et l'on sait si Bonaparte adorait aussi ce sujet de conversation!

Dans cette société se trouvait aussi la belle Joséphine, MmedeBeauharnais, que Mme Tallien avait connue dans la prison des Carmes ; elle avait promis à sa compagne de cellule de la délivrer, et

elle avait tenu parole. N'est-ce donc pas plutôt chez Mme Tallien que Bonaparte vit Joséphine pour la première fois, qu'il l'y retrouva maintes fois, puisqu'elle était presque de la maison, et ne faut-il pas laisser de côté tous les contes fantaisistes que l'on a tracés au sujet de leur première rencontre ? Et puisque nous parlons ici du salon de Mme Tallien, ne convient-il pas de nous y arrêter un instant ? Ce n'est pas sortir de notre sujet, puisque les deux principaux personnages qui nous occupent, Bonaparte etTalma, en étaient les hôtes habituels. Entrer dans le salon de Mme Tallien, c'est en somme ne pas les quitter. Nous y entrerons avec eux.

Il y avait au bout de l'allée des Veuves, près du Cours la Reine, une petite maison cachée par un massif de peupliers et de lilas et que l'on appelait la Chaumière. Elle était en effet recouverte de chaume, mais peinte à l'huile, ornée de bois brut, et entourée de fleurs comme une chaumière d'opéra-comique.

C'est là que trônait Mme Tallien, qu'on appelle plus communément Notre-Dame de Thermidor. Ne vient-elle pas, par son courage et par sa bonté, de délivrer la France du joug odieux de Robespierre ? « C'est, pour me servir des termes de MM. de » Goncourt (i), la jolie ambassadrice envoyée pour

( i ) Histoire de la Société française pendant le Directoire.

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» réconcilier les femmes avec la Révolution, les )) hommes avec la mode, le commerce avec la

République, la France avec une cour! Elle est » une Pompadour venue après tant de Lycurgue ; » et de sa voix enchantée, elle rappelle de l'exil » et les ris et les jeux! Elle fait étendre les tapis » sur les taches de sang; elle verse à la France » oublieuse le thé de la folie ! Et, reconstituant un » Versailles tout autour d'elle, prêchant les dé- » penses, l'amour, les élégances, elle entraîne à la )) musique, elle entraîne à la danse, elle entraîne » à h vie tout ce monde, tout à l'heure occupé à » mourir. »

L'intérieur de la Chaumière ressemble à un temple grec. Lestoilettes des femmes y sont excentriques, les robes grecques, les bijoux renouvelés de l'antique. Garât vient y chanter ses plus mélodieuses romances; Barras, Fréron, Chérubini, Joseph Chénier , Lacretelle , Méhul se pressent dans ce salon. Tallien, lui, laisse faire, et se promène en triomphateur au milieu de cette foule . La raillerie et la gaîté de Mme Tallien éveillent la raillerie et la gaîté. On invente les plus beaux mots dits par elle ou contre elle.

Le salon de Mme Tallien présentait donc ce coup d'œil particulier qu'il réunissait sous le même toit des émigrés, des régicides, et des sans-culottes, qui maintenant s'habillaient comme des petits maîtres. Mais l'existence même de Mme Tallien

n'avait-elle pas quelque rapport avec la composition de cette société ? Ancienne aristocrate, n'avait-elle pas arboré le bonnet phrygien? Marquise de Fontenay, n'avait-elle pas été orateur de clubs ? Femme d'une exquise bonté d'âme, n'avaitelle pas épousé un des organisateurs des massacres de septembre ? Autant de contrastes dans lesquels elle se plaisait, et qu'elle aimait à retrouver dans son salon.

Nous avons dit que Mme de Beauharnais, veuve sans ressources avec deux enfants — son mari le vicomte de Beauharnais avait péri sur l'échafaud, — était une assidue de cette maison. La pauvre femme se trouvait en effet absolument sans argent, réduite la plupart du temps à aller dîner chez une dame Dumoulin qui compatissait à ses malheurs. Mme Tallien, qui avait pu apprécier en prison le caractère de son amie, mit tout en œuvre pour lui faire rendre une partie des biens confisqués de son mari. En attendant,l'amitié de ces deux femmes était sincère, et Joséphine faisait fort bonne figure aux côtés de Mme Tallien, les jours de réception.

(( L'égalité de son humeur, nous dit Arnault, » qui la connut beaucoup à cette époque , puis • » qu'il était quelquefois son cavalier servant, la » facilité de son caractère, la bienveillance qui » animait son regard, et qu'exprimaient non seu- » lement ses discours, mais aussi l'accent de sa » voix, certaine indolence naturelle aux créoles,

» qui se faisait sentir dans ses attitudes , comme » dans ses mouvements, et dont elle ne se défai- » sait pas entièrementdans l'empressement qu'elle » mettait à vous rendre un service, tout cela lui » prêtait un charme qui balançait l'éclatante » beauté de ses deux rivales. » Les deux rivales en beauté dont parle Arnault étaient la belle Mme Récamier et Mme Tallien.

Bonaparte parut à la Chaumière. Un soir, jetant son masque sévère et méditatif, « il prit le ton et » les manières d'un diseur de bonne aventure, » s'empara de la main de Mme Tallien , et débita » mille folies. Chacun voulut offrir sa main à » cet examen, mais quand vint le tour de Hoche, » il parut s'opérer un changement dans son hu- » meur : il examina attentivement les signes de la » main qui lui était présentée, et, d'un ton solen- » nel, dans lequel il perçait une intention peu » bienveillante, il dit : « Général, vous mourrez » dans votre lit. » Une généreuse colère brilla un » moment sur le front de Hoche, mais une saillie » de Mme de Beauharnais dissipa ce nuage. »

Si Bonaparte ne détestait pas les arts, comme nous le verrons tout à l'heure, c'est peut-être dans le salon de Mme Tallien qu'il affina son goût déjà naissant. Mlle Sophie de La Valette qui devint plus tard Mme Sophie Gay, et la mère de Mme Delphine de Girardin, nous a laissé quelques souvenirs sur ce salon où elle fut admise. « Garât,

» nous dit -elle, Garât, cet Orphée qui avait si souj) vent charmé par ses chants ses camarades d'hv » fortune, devait, comme tant d'autres, la liberté » à Mme Tallien, et il lui en témoignait sa recon- » naissance en venant presque chaque jour chanter )) dans son salon quelques-uns de ces beaux airs » italiens dont il a donné le goût à nos oreilles » françaises. Chérubini, Méhul l'accompagnaient ; » le violon de Rhodes remplissait les intervalles » d'une cavatine de Cimarosa à une scène de » Gluck. »

C'est donc bien dans le salon de Mme Tallien que s'opéra la renaissance de tout ce qui faisait autrefois le charme des salons de Paris. Là les gens de lettres, depuis si longtemps muets, et les artistes, dont les inspirations avaient été étouffées par la Terreur, s'y retrouvèrent et s'y comptèrent. La mode enfin partit du salon de Mme Tallien, et les belles « impossibles' de la nouvelle France » en partirent nues dans un fourreau de gaze, avec des camées aux jambes et des anneaux d'or à chaque doigt de pied.

Talma vint sans contredit dans le salon de Mme Tallien; seulement, pour être juste, nous devons dire que nous n'avons trouvé nulle part la preuve qu'il y ait récité des vers. Il est vrai que les républicains de l'an IV avaient le bonheur d'ignorer le monologue tel que nous le connaissons, et puis il n'était guère d'usage de déclamer

dans un salon des vers de tragédie. Enfin , quoi qu'on en dise, Talma gardait toujours une certaine réputation de jacobinisme, bien peu justifiée, comme nous l'avons vu, et il n'aurait certes pas voulu effrayer les dames en leur faisant apparaître Brutus.

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