TRANSITION
Et puisque nous avons parlé de la mode et du costume, connaissez-vous l'histoire curieuse de Talma arrêté comme fou en plein Palais-Royal? Dès 1792, David avait voulu essayer un costume national. Talma un jour lui vint en aide, et promit à David de porter à la ville le costume que celui-ci avait dessiné. Un habit court croisant sur les cuisses comme la tunique romaine, un manteau, une toque avec une aigrette aux trois couleurs, tel était en résumé cet accoutrement. Baptiste cadet, qui était assez joli garçon, se hasarda à sortir aussi travesti delà sorte; mais mal en prit aux innovateurs, comme on va voir.
« Comme nous traversions le Palais-Royal, ra- » contait Talma à Arnault, le peuple, nous voyant » ainsi fagotés, nous prit pour des étrangers, pour » des Autrichiens, pour des Turcs, pour des espions » déguisés. On nous avait entourés, et l'on nous
» jetait dans le bassin du jardin, si le commandant » d'une patrouille qui survint fort à propos, nous )) tirant des mains des patriotes, ne nous eût sauvés, » en promettant sur son honneur que le commis- » saire chez qui l'on nous conduisit ferait de nous » bonne et prompte justice. Le peuple, qui avait » descendu la lanterne, attendait encore l'effet de )) cette promesse trois heures après qu'on la lui avait » faite; mais nous étions sortis de là en uniforme » de la garde nationale. Ce costume, que j'ai cédé » à la direction de notre théâtre, ajoutait Talma, » habille, depuis ce jour-là, un des comparses dans » Robert, chef de brigands . »
Vers le même temps du reste, Sergent exposait au Salon un dessin d'un costume républicain de sans-culotte, sorte de robe virile que Sergent ne voulait donner à ses concitoyens qu'à l'âge de vingt et un ans. Mais la plus amusante histoire de ce genre, n'est-ce pas celle de cette mère de famille qui, désirant se costumer dans le genre antique, s'adresse à la Société républicaine des arts. Dans sa séance du 1 9 floréal, la Société nomme deux commissaires, Espercieux et Petit-Coupray — vous voyez que nous précisons, — commissaires chargés de « se trans- )) porter près du directeur des costumes du théâtre )) de la République, afin de procurer à la citoyenne )) le moyen de couper l'étoffe d'une manière con- » venable. » Nous ne pouvons vous dire, par exemple, si la mère de famille eut gain de cause.
Nous avons vu Bonaparte arriver à Paris en mai 1795, et en bien modeste équipage. Nous l'avons vu se façonner peu à peu aux belles manières dans le salon de Mme Tallien où, pour la première fois peut-être, il a coudoyé des artistes. Nous l'avons vu devenir l'ami de Talma, à qui il emprunte volontiers des livres, ayant vendu les siens, et pour cause. Nous allons examiner dès à. présent quel effet purent produire sur cette imagination ardente les premières représentations théâtrales auxquelles il lui fut donné d'assister. Assurément ce lecteur assidu de Plutarque aime avant tout la tragédie ; il porte en lui, sans le savoir, 'quelque chose de l'âme du grand Corneille. Nous verrons plus tard de quelle façon il le jugera. La tragédie pour lui, c'est la vie, c'est le drame, c'est l'action; il fait de la politique avec Cinna, il combat avec les Horaces. Comme David, comme Talma, il est Grec avec les Grecs, et Romain avec les Romains. La tragédie convenait à cette trempe italienne.
Ne croyez pas cependant qu'il dédaigne l'Opéra ou ce qui s'y passe. Ce petit officier corse, à peine débarqué à Paris, se tient fort bien au courant des menus événements du jour, tout comme un incroyable ou un habitué de Coblentz, et écrit à son frère Joseph en date du 10 juillet, c'est-à-dire moins de deux mois après son arrivée : « Le luxe, le plaisir » et les arts reprennent ici d'une manière éton-
» nante ; hier on a donné Phèdre à l'Opéra, au profit » d'une ancienne actrice; la foule était immense » depuis deux heures de l'après-midi, quoique les » prix fussent triplés. » Et plus loin : « Les femmes » sont partout: aux spectacles, aux promenades, aux » bibliothèques. » Il lui écrit encore le 30 juillet : « Ce grand peuple se donne au plaisir : les danses, » les spectacles. » Il lui écrit aussi le 12 août : « Cette ville est toujours la même, tout pour le » plaisir, tout aux femmes, aux spectacles, aux » bals, aux promenades, aux ateliers des artistes. » Un homme qui ne va jamais au spectacle ne parle pas de cette façon. Bonaparte est un curieux, un avide de connaître. Ignorant de Paris, il cherche à en approfondir tous les recoins, à en saisir le mécanisme, à voir, à comprendre, à juger. On se représente aisément ce petit Italien pâle, frêle, maladif, d'une énergique fermeté, possédant un regard étrange, on se le représente, dis-je, avec son habit râpé et ses grands cheveux qui lui pendent sur les oreilles, allant dîner solitaire dans quelque restaurant à bon marché du Palais-Royal, avant d'aller applaudir Talma au théâtre voisin. Enfin le 13 vendémiaire approche à grands pas, c'est-à-dire, pour Bonaparte, le commencement de la fortune. Et où la soirée du 12 vendémiaire trouvera-t-elle Bonaparte ? Au théâtre Feydeau, où il assiste à la représentation avec un de ses amis. C'est en apprenant ce qui se passe dans la rue, qu'il se pré-
cipite en hâte hors de la salle pour se rendre aux Tuileries, où siège la Convention.
Avant de quitter Mme Tallien, du salon de laquelle nous venons à peine de sortir, ajoutons simplement cette remarque : Bonaparte aimait beaucoup Mme Tallien, non pas seulement parce qu'il lui devait, comme nous l'avons raconté, « ses culottes », mais pour un autre motif bien autrement puissant : Mme Tallien avait désigné à Barras et à son mari le général Bonaparte pour la journée du 13 vendémiaire.