LE 13 VENDÉMIAIRE
Le 13 vendémiaire, on le sait, c'est la rébellion des sections contre la Convention, défendue et sauvée par le général Bonaparte, la veille encore un inconnu. La Convention voulait , disait-on, recommencer la Terreur. Sur un mot d'ordre, toutes les sections prirent les armes. La section Lepelletier, qui siégeait au couvent des Filles- Saint-Thomas, sur l'emplacement actuel de la Bourse, était le centre de la résistance. Le général Menou, ayant reçu l'ordre de la Convention d'aller désarmer cette section , entassa son infanterie, sa cavalerie et ses canons dans la rue Vivienne, endroit où il lui aurait été bien difficile de combatre. Et cependant, comme on l'a vu , les théâtres si nombreux dans ce quartier ne faisaient pas relâche, puisque Bonaparte assistait tranquillement à la représentation du théâtre Feydeau. A vrai dire, Bonaparte n'a aucun ordre, et s'il quitte
volontairement la salle Feydeau pour se rendre à la Convention, c'est de son propre gré et mû par un sentiment de curiosité bien naturelle. La Convention perd la tête. Barras est désigné comme général en chef. Il demande Bonaparte comme second, ce qui lui est accordé. Raconter la journée du 13 vendémiaire n'étant pas de notre ressort, nous glisserons vivement sur ces événements, qu'il est toutefois indispensable de rappeler en quelques lignes pour la compréhension de ce qui suivra.
Bonaparte se charge de tout ; les sections ont quarante mille hommes, et la Convention cinq mille. Mais les sections n'ont pas d'artillerie ; les canons sont au camp des Sablons. Le chef d'escadron Murât reçoit l'ordre d'aller les chercher à la tête de trois cents chevaux. Il devance le bataillon de la section Lepelletier et ramène les pièces aux Tuileries. Quand le jour se lève sur Paris, un immense camp retranché est formé pour la défense de la Convention. La ligne de défense s'étend de la rue Saint-Honoré à la Seine, en passant par le Pont-Neuf et la place de la Révolution (place de la Concorde). La réserve stationne sur cette dernière place, et la cavalerie est massée au Carrousel. Enfin, en cas d'insuccès, la réserve protégerait la ligne de retraite dans la direction de Saint- Cloud. C'est dans cet ordre de combat qu'on attend l'attaque des sections.
La matinée et une partie de la journée se passèrent à parlementer sans résultats. Le peuple de Paris a toujours été le même : ceux qui ne combattent pas viennent voir ce qui se passe. Des femmes, des enfants se mêlent aux sectionnaires. Il y en a sur les marches de l'église Saint-Roch, il y en a sous les galeries du théâtre de la République. Barras et Bonaparte visitent les avant-postes. A quatre heures et demie une détonation retentit. Le feu s'engage de tous côtés à la fois. Le canon des conventionnels balaie la rue Saint-Honoré et les marches de Saint-Roch. Les sectionnaires fuient de toutes parts ; puis, se ralliant à nouveau, veulent tenter une attaque sur les ponts. Bonaparte est accouru. Il place plusieurs batteries sur le quai des Tuileries, et recommence ce qu'il avait fait rue Saint-Honoré. A six heures le combat était achevé. Barras peut annoncer à la Convention qu'elle n'a plus rien à craindre d'aucun côté.
La stratégie de Bonaparte et sa promptitude d'exécution avaient décidé du résultat de la journée du 13 vendémiaire. Cependant nul encore ne parlait de lui. Fréron prononça son nom le lendemain à la tribune. Barras dit à son tour : « C'est le général Bonaparte dont les dispositions » promptes et savantes ont sauvé cette enceinte. » On applaudit, et on le promut au grade de général de division.
On l'introduit dans la salle pour qu'il entende
lire le décret de sa nomination au grade de général de division; il se présente vêtu d'un habit militaire plus qu'à demi usé, et où la broderie brillante qui orne ceux de ses collègues est remplacée par un galon tissu qui l'imite imparfaitement. Il porte une culotte de peau de daim, qui, V avant-veille, lui avait été prêtée par Talma; il est maigre de taille et de figure (i).
Bonaparte obtient les honneurs de la séance, et peu après se retire. « Mais, lui dit-on, la » Convention continue à siéger. » Il répond : « Elle siège ici parce qu'elle y travaille, et moi » je vais où je travaillerai. »
La journée du 13 vendémiaire fut encore suivie d'une petite réaction, bien moins forte cependant que celle de Thermidor. « Talma, dont la mai- » son, comme celle du Bon Dieu , était ouverte » à tous les pécheurs, nous dit Arnault , et qui, » après avoir recueilli plus d'un fédéraliste au 3 1 » mai, hébergeait un terroriste depuis prairial, » reçut un royaliste qui, à la suite des journées » de vendémiaire, se crut obligé de se cacher. » Quoique l'homme de prairial appartînt à une » faction qui l'avait proscrit comme girondin, et » l'homme de vendémiaire à un parti qui l'eût » proscrit comme révolutionnaire, ne voyant en
(1) Le Directoire, portefeuille d'un incroyable, par Roger de Parties, p. ic8.
» eux que des proscrits, il leur prodiguait tous les » soins de l'hospitalité la plus attentive. Mais crai- » gnant qu'ils fussent moins indulgents entre eux » qu'il ne l'était pour eux, il leur laissait igno- » rer qu'également miséricordieux pour tout le » monde, il les logeait sous un toit commun ; et » comme le terroriste était caché au grenier, il » avait caché le royaliste à la cave. »
« Julie, poursuit Arnault, ne m'avait pas mis » d'abord ;dans la confidence. Quelque temps » après avoir recueilli le premier , comme elle » désirait procurer quelque distraction à ce mal- » heureux qui passait ses journées dans une soli- » tude absolue :
< Auriez-vous bien de la répugnance, me dit— » elle un soir, à souper avec un terroriste ? — Avec > un terroriste ! — Avec Fusil. — Fusil, qui vous » dénonçait aux Jacobins, vous et votre mari? » — Peut-être! — Et par quel hasard souperait-il » chez vous? — Par le hasard qui fait qu'il y » loge. — Et par quel hasard le logez-vous? — Parce » qu'il nous a demandé asile contre le décret » qui le met hors la loi. Il ne mourra pas sur » l'échafaud, je l'espère; mais j'ai peur qu'il ne » meure d'ennui si je ne trouve quelque moyen » de le récréer. A l'heure du souper, ma porte est » fermée; il peut venir ici sans risque. Il y vient » quand nous sommes seuls; il y viendrait ce » soir, si vous n'aviez pas trop peur de lui. —
» Horreur, voulez-vous dire. Mais quand vous » vous montrez si généreuse, quand vous sur- » montez votre haine, pourrais-je ne passurmon- » ter une répugnance ? »
Et le terroriste Fusil vint souper tous les soirs en compagnie jusqu'au jour où survint le proscrit de vendémiaire. Il fallut redoubler de précautions; on n'invita plus que de deux jours l'un le terroriste à souper, et l'on fit de même pour le royaliste. Une fois cependant Julie se hasarda à les faire souper ensemble. — « Oui, il faut les faire boire » ensemble, dit Talma. Ils ne se connaissent » pas : présentons-les l'un à l'autre comme des » amis de la maison. Si la conversation s'engageait » sur les affaires publiques, nous ne la laisserions » pas aller trop loin; et puis rien ne serait plus » facile que de les réconcilier. Le verre à la main, » on se passe tout. Faisons-les souper ensemble, » ce sera drôle ! »
Le projet s'exécuta le soir même. Tout se passa d'abord à merveille; ces messieurs furent très polis et très prévenants entre eux. Mais au dessert, un mot gâta une si belle combinaison. « Il n'y a » qu'un terroriste qui puisse penser ainsi, dit le » royaliste. — Il n'y a qu'un royaliste qui » puisse parler comme cela, répliqua l'autre. — » C'est parler comme un misérable ! » Et tous deux de se lever de table.
Ce ne fut pas sans peine que le maître et la mai-
tresse de la maison, qui les prirent chacun en particulier, parvinrent aies calmer et à les reconduire dans leurs cachettes respectives, où ils les gardèrent encore quelques semaines à l'insu l'un de l'autre. Tout se termina par les rires du bon Talma et de sa femme.