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LE SALON DE JULIE EN

Hélas ! le salon de Julie avait bien changé d'aspect depuis trois ans. La petite maison de la rue Chantereine, si encombrée et si gaie naguère, avait perdu tour à tour la plupart de ses hôtes. « Com- » bien de fois j'ai désiré, soupire Mme Fusil dans » ses Souvenirs, pouvoir parcourir cette maison » de la rue Chantereine ! Je croirais y voir errer » les ombres de ceux que j'y rencontrais, et assis- » ter encore à ces charmantes causeries de Bou- » cher, Lavoisier, Condorcet, Roger-Ducos, Ver- » gniaud et d'autres ! » Après les Girondins morts sur l'échafaud, bien des amis de ceux-ci avaient eu le même sort. Nous avons cité parmi les habitués fidèles Souques, Riouffe, Lenoir, Allard; tous avaient subi des fortunes diverses.

Souques, après avoir été le secrétaire de Brissot de Warville, s'était vu forcé de fuir avec lui. Arrêté à Limoges, ramené à Paris, il n'avait été re-

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mis en liberté que sous la surveillance d'un gendarme, qui l'accompagnait partout, au restaurant, au spectacle, et qu'il appelait plaisamment sa bonne.

Riouffe, esprit très vif, très original, brillait par sa conversation piquante et profonde. On pouvait comparer ses discours à un feu d'artifice sans apprêts.

Mais sa pétulance malicieuse lui avait attiré bien des ennemis. Son ami Giret-Dupré avait porté sa tête sur Téchafaud ; Riouffe ne fut sauvé que par le 9 thermidor. « Je n'oublierai jamais l'imx> pression que produisit sur moi le récit de sa » captivité, dont il nous fit la lecture chez Talma , » nous ditArnault. Riouffe avait subi en effet une longue détention à la Conciergerie, comme complice des Girondins. Souques et Riouffe sont morts jeunes relativement tous deux. L'un de chagrin et dans la pénurie, après avoir siégé dix ans au Corps législatif; l'autre d'une maladie contractée en visitant les prisons de sa préfecture.

Lenoir s'était livré aux affaires de toutes sortes. Lenoir avait le génie de créer les affaires, ce qui n'est pas toujours la même chose que de les diriger. 11 avait le don de vous amuser avec des calculs, et faisait rire avec des chiffres; avec lui une discussion sur un art profitait toujours à l'homme de cet art : on y trouvait toujours quelque aperçu neuf. Néanmoins, il n'amassa guère de fortune ; il

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vivait encore en 1833, et mourut quelques années après.

Allard joignait le goût des arts à l'intelligence des affaires. C'était surtout un homme du monde. Il aimait passionnément le théâtre, et MUe Desgarcins l'aimait passionnément. Un jour celle-ci se soupçonnant une rivale, arrive chez Allard et, n'obtenant pas une explication suffisante, se poignarde. Allard la soigna, mais la chaîne fut rompue, et Mlle Desgarçins, condamnée à une longue convalescence, quitta le théâtre à cette occasion, ce qui fut une perte pour Fart.

« Quelques autres personnes, nous dit encore » Arnault, venaient se mêler à nos soupers, mais » ce n'étaient guère que des oiseaux de passage, » amenés là par le caprice ou par la tempête, car » cette maison était ouverte surtout à quiconque » avait besoin d'un refuge.

» C'est là que je fis connaissance avec Rcede- « rer, lorsque la mort de Robespierre lui permit, » au bout de deux ans, de sortir de la réclusion » à laquelle il s'était condamné pour sauver sa » tête. C'est là aussi que je retrouvai Chamfort, » enfin désabusé de ses illusions. »

Chamfort lui, ayant voulu se tuer pour échapper au bourreau, s'était affreusemeut défiguré. Il avait le nez fracassé, l'œil droit enfoncé, le corps tailladé à coups de rasoir. C'est ainsi qu'il traîna encore six mois chez le peu d'amis qui lui res-

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taient. Il mourut peu de jours après le supplice de Danton, et peu de mois avant celui de Robespierre.

Mais la véritable cause de la solitude où se trouvait à présent le salon de Julie était la froideur survenue entre les deux époux. Talma était bon. Tant qu'il n'eut pour personne le sentiment qu'il croyait avoir pour Julie, tout alla bien ; mais quand une autre femme eut fait naître en lui ce sentiment auquel Julie se croyait un droit exclusif, la brouille se mit dans le ménage. Et puis Julie avait passé le cap de la quarantaine. Talma avait sept à huit ans de moins. Vivant dans un monde élégant, facile, les séductions ne manquaient pas. Julie se plaignait que son mari la négligeait. Lui se plaignait des exigences de sa femme. Leur fortune même avait reçu un rude accroc, car ils ne savaient ni l'un ni l'autre régler leurs dépenses. Mme Talma ne comptait jamais avec ses domestiques; il fallait que ce fût lui qui s'en mêlât, et le pauvre Talma n'était guère fait pour les chiffres. Alors ils s'accusaient mutuellement des embarras de leurs affaires, et, pendant ce temps, les amis de la maison (fort nombreux) arrivaient pour dîner ou souper, à différentes heures : il en résultait que la table était comme permanente, servie et resservie pour les nouveaux venus.

a C'est de cette époque (la Terreur), écrit » Mme Fusil, que Talma commença à négliger sa

» femme ; il rentrait tard tous les jours qu'il » n'était pas occupé au théâtre. Lorsqu'ils avaient » du monde à dîner, on l'attendait souvent en » vain. Sa Julie trouvait toujours quelque pré- » texte pour l'excuser; moi qui voyais Talma très » assidu auprès d'une jolie femme, qu'il avait en- » levée à son ami Michot, je ne partageais pas sa » confiance; nous en parlions souvent avec Sou- » ques, mais nous avions grand soin de cacher nos » craintes à Mme Talma. »

De quelle jolie femme Mme Fusil veut-elle parler ? Nous l'ignorons. Ce qu'il y a de certain, c'est que, vers cette époque, sa passion pour Mme Petit- Vanhove allait sans cesse croissant. Ce n'est pas la première fois que ce nom nous revient sous la plume. Nous étudierons cette intéressante figure un peu plus loin. Julie, dépitée, fit épier son mari . Il y eut brouille, puis raccommodement. Tout cela était pénible, et Julie avoua à ses amis qu'elle songeait à se séparer de son mari. Le bon Lenoir, qui était plein d'idées, voulut tout arranger.

— Je vais passer quelques jours à Marseille, ditil à Julie, venez avec moi. Je vous emmène. Vous verrez par l'effet de cette courte absence s'il vous est possible de vous passer de lui.

Dans un premier moment de colère, Julie accepta la proposition de Lenoir ; puis elle reprit sa parole, et finit par lui dire :

— S'il vous faut un compagnon de voyage, emmenez Arnault.

Arnault nous a raconté son voyage à Marseille en compagnie de Lenoir; ils étonnèrent tout le monde et firent scandale avec leurs coiffures à la Titus : « Ce n'est pas à Titus, fils de Vespasien, à » Titus, l'amour du genre humain, qu'elle se rap- » porte ; mais à Titus, fils de Brutus ; elle désigne » la coiffure que s'ajustait Talma, dans ce dernier » rôle, sur ses cheveux poudrés, et qu'il finit » par porter à la ville, où à la longue elle fut » adoptée, d'abord par quelques amis de l'anti- » quité, artistes ou gens de lettres, et puis in- » sensiblement par les jeunes gens de tous les » partis. Les cheveux des Montagnards étaient » longs, plats, et surtout très gras ; les cheveux » à la Titus, au contraire, lavés et parfumés, ?> étaient très courts. Un coiffeur, nommé Duplan, » à qui Talma avait enseigné cette façon de » couper les cheveux, fut longtemps le seul au- » quel on s'adressa pour être coiffé d'une ma- » nière classique. »

Bonaparte lui-même passa plus tard par ses mains; mais ce ne fut qu'à son retour d'Italie, et à l'instigation de Joséphine, qu'il se décida à quitter la poudre ; en quoi il fut imité par son étatmajor, à commencer par Berthier, qui jusqu'alors avait été poudré comme lui.

Car il ne fut aucun temps, à vrai dire, où l'on

s'occupât autant de la coupe de ses cheveux que sous le Directoire. La perruque ou la façon dont on arrangeait ses cheveux était une profession de foi politique. Quelques années auparavant, beaucoup de gentilshommes ou même de simples royalistes n'avaient-ils pas dû leur supplice à la seule forme de leurs perruques? On comprendra après cela cette profusion de perruques de toutes grandeurs et de toutes dimensions, perruques à tire-bourres, à crochets sur l'œil, à l'anglaise, à l'espagnole, à filasse d'enfant, à la turque, perruques grecques et perruques romaines, perruques à la Vénus, perruques à la Titus, perruques à l'Aspasie, perruques à la Caracalla ! « Quelle imagination que celle des )) dictateurs de la tête, lisons-nous dans V Histoire » de la Société française pendant le Directoire, cette )) œuvre d'érudition et de compilation des frères )) de Goncourt : Rey, le ministre des modes, » Legros et Duplan, Duplan, l'ancien valet de » chambre de Talma, Duplan, dont le génie s'est » révélé au service du grand acteur ! » Enfin nous ne saurions fermer cette parenthèse sur les perruques sans mentionner la célèbre coiffure à la victime, souvenir des prisons d'hier, et consistant à relever les cheveux en les attachant avec un peigne courbé, laissant ainsi la nuque à découvert. Décidément, nous aimons mieux encore la coiffure à la Titus qu'avait inaugurée Talma.

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