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SÉPARATION DE TALMA ET DE JULIE

Cependant la vie ne devenant plus possible de part et d'autre dans le ménage du tragédien, il fut décidé entre les deux époux qu'on se séparerait à l'amiable.

« Je recevais souvent des lettres de Mme Talma, » lisons-nous dans les Souvenirs d'une actrice (i). » Le besoin d'épancher son cœur dans celui » d'une amie avait établi entre nous une corres- » pondance suivie. Avant mon départ , Talma » n'était déjà plus un mari fidèle ; il se laissait » facilement séduire, mais elle l'ignorait. Une per- » sonne indiscrète se chargea du soin de l'ins- » truire; elle crut bien faire peut-être, mais, dès » ce moment , la jalousie s'empara du cœur de » cette pauvre femme, incapable de la dissimuler. »

Les reproches se succédèrent ; mais les repro-

(i) Louise Fusil. Tome II, chap. vi, page 109.

ches ne ramènent pas celui qui n'a plus d'amour. Aussi, dès que son mari se vit découvert, il ne se contraignit plus. Julie lui renvoya ses casques, ses armures, tout cet attirail de théâtre qui meublait une très grande pièce, et la maison de la rue Chantereine resta déserte.

Talma alla habiter rue de la Loi, et sa femme rue Matignon, n° 2, chez Mme de Condorcet. Elle emmenait avec elle ses deux fils, Castor et Pollux, dont nous avons raconté la naissance, et qu'elle perdit fort jeunes encore et poitrinaires.

Ils avaient été précédés dans la mort par un frère, à qui Talma avait donné le nom de Tell, et qui mourut le 3 avril 1794, grande rue de Chaillot, âgé de douze jours, ainsi qu'il résulte de la déclaration d'une blanchisseuse et de René Cruche, le cuisinier de Talma (1).

Benjamin Constant nous a laissé des détails sur les dernières années de Julie. Ses opinions politiques, loin de s'amortir par le temps, avaient pris au contraire plus de véhémence vers la fin de sa vie. Son amour pour la liberté s'était identifié avec ses sentiments les plus chers. La perte de l'aîné de ses fils fut un coup dont elle ne se releva jamais ; et cependant, au milieu de ses larmes, dans une lettre qu'elle adressait à l'ombre de ce fils tant regretté, lettre qui n'était pas des-

(1) Registres de la municipalité, 14 germinal an II.

tinée à être vue et que ses amis n'ont découverte parmi ses papiers qu'après sa mort ; dans cette lettre, dis-je, elle exprimait (( une douleur pres- » que égale à la servitude de sa patrie sous le ré- » gime impérial; elle s'entretenait, avec celui qui » n'était plus, de l'avilissement de ceux qui exis- » taient encore. »

Benjamin Constant (i) semble s'étonner qu'elle n'eut point d'idées religieuses. Mais son éducation, la société qui l'avait entourée dès sa première jeunesse, ses liaisons intimes avec les derniers philosophes du xvme siècle, l'avaient rendue inaccessible à toutes les craintes comme à toutes les espérances de cette nature.

« J'ai vu cette incrédulité, nous dit-il, aux » prises avec l'épreuve la plus déchirante. Le plus )) jeune des fils de Julie fut attaqué d'une mala- )) die de poitrine qui le conduisit au tombeau ; » elle le soigna pendant près d'une année , l'ac- )) compagnant de ville en ville, espérant tou-

(1) Nous extrayons les quelques lignes suivantes des Causeries du lundi de Sainte-Beuve, tomeXI, p. 439, et les reproduisons sans commentaire, n'ayant pu nulle part contrôler cette assertion : « Benjamin Constant devint épris de Mme de y> Staël, lorsqu'elle avait le plus en douleur l'infidélité de » M. de Narbonne (sept. 1794)... A la mort de M. de Staël, » il veut l'épouser... elle refuse, ou du moins, elle met la » condition de ne pas changer de nom... Ils'en pique; déjà » il ne l'aimait plus, et avait eu des liaisons avec Mme Talma » Julie) dont il a laissé un portrait si charmant. »

» jours. Toutes ses affections s'étaient concentrées » sur ce dernier de ses enfants ; la perte des deux » premiers le lui avaient rendu plus cher. L'amour » maternel avait remplacé en elle toutes les autres » passions ; cependant, au milieu de ses anxiétés, » de ses incertitudes, de son désespoir, jamais la )) religion ne se présenta à son esprit que comme » une idée importune, et, pour ainsi dire, enne- » mie. La mort du dernier fils de Julie fut la » cause de la sienne, et le signal d'un dépérisse- » ment aussi manifeste que rapide ; frappée en » moins de trois ans d'un malheur du même » genre, elle ne put résister à ces secousses dou- » loureuses et multipliées. Elle revint à Paris, » malade, et le jour même de son arrivée, tous » les médecins en désespérèrent. Sa maladie dura )) environ trois mois.

» Enfin, le moment terrible arriva. Depuis » plusieurs jours, son dépérissement s'était accru » avec une rapidité accélérée ; mais il n'avait point » influé sur la netteté, ni même sur l'originalité » de ses idées. Sa maladie, qui quelquefois avait » paru modifier son caractère, n'avait point eu le » même empire sur son esprit. Deux heures avant » de mourir, elle parlait avec intérêt sur les objets » qui l'avaient occupée toute sa vie, et ses » réflexions fortes et profondes sur l'avilissement » de l'espèce humaine, quand le despotisme pèse » sur elle, étaient entremêlées de plaisanteries

» piquantes sur les individus qui se sont le plus » signalés dans cette carrière de dégradations. La » mort vint mettre un terme à l'exercice de tant » de facultés que n'avait pu affaiblir la souffrance » physique. Dans son agonie même, Julie con- » serva toute sa raison. Hors d'état de parler, elle » indiquait par des gestes les secours qu'elle » croyait encore possible de lui donner. Elle me » serrait la main en signe de reconnaissance. Ce » fut ainsi qu'elle expira (i). »

Julie Careau avait divorcé officiellement avec Talma, le 6 février 1801; elle avait été reconnue par son père, après son divorce, le 6 août de la même année. Voici les lignes qu'elle écrivait, au sujet de son divorce, à son amie Mme Fusil : « Nous avons été à la municipalité dans la même voiture, nous avons causé pendant tout le trajet de choses indifférentes, comme des gens qui iraient à la campagne; mon mari m'a donné la » main pour descendre, nous nous sommes assis l'un à côté de l'autre, et nous avons signé comme si c'eût été un contrat ordinaire que nous eussions à passer.

» En nous quittant, il m'a accompagnée jusqu'à ma voiture : — J'espère, lui ai-je dit, que vous ne me priverez pas tout à fait de votre présence,

(1) Benjamin Constant, Mélanges de littérature et de politique.

» cela serait trop crueL; vous reviendrez me voir » quelquefois, n'est-ce pas ?

» — Certainement, a-t-il répondu d'un air em- » barrasse, toujours avec un grand plaisir.

» J'étais pâle et ma voix était émue malgré tous » les efforts que je faisais pour me contraindre. » Enfin je suis rentrée chez moi et j'ai pu me » livrer tout entière à ma douleur. Plains-moi, car » je suis bien malheureuse! »

Julie, au dire de tous ceux qui l'approchaient, semblait calme, mais on voyait qu'elle cachait sa blessure au fond de son cœur. Talma la voyait souvent, et sa présence était toujours un adoucissement à ses chagrins.

Après la mort du premier de ses fils, Mlle Contât l'emmena à sa campagne d'Ivry. Elle y demeura assez longtemps et paraissait reprendre un peu de calme quand son second fils tomba malade. Elle l'emmena en Suisse ; ce fut là qu'il mourut et qu'elle gagna sa maladie.

De retour à Paris, sa douleur s'était changée en une espèce d'anéantissement. Lorsqu'on cherchait à la distraire de cette cruelle rêverie : « Je pense » à Félix, » disait-elle. — Une autre fois : « Je pense » à Alexis. — Mais vous vous tuez. — Non! cela » me fait plaisir. »

Elle avait une conviction intime qu'elle devait bientôt rejoindre ses enfants. Talma la voyait aussi souvent qu'il pouvait. Un jour qu'elle paraissait

plus tranquille, elle lui dit V Voulez-vous venir dîner avec moi, jeudi prochain, cela me fera plaisir ? — Jeudi, je ne puis, mais lundi pour sûr. — Eh! bien, à lundi! — Ils se quittèrent avec une sorte d'émotion. Il retourna plusieurs fois la tête pour lui dire adieu de la main. Fidèle à sa promesse, il revint le lundi. Julie avait cessé de vivre (i). Talma fut tellement frappé de cette mort si prompte, qu'il tomba dans une espèce de spleen. Il ne pouvait se dissimuler qu'il était la première cause de sa mort. Elle mourut en 1805. Avec elle disparaissait un esprit bien original et qui résume assez la fin de ce xvme siècle fait tout de politique et de philosophie. Qui sait dans quelles proportions elle ne contribua pas à développer le génie de Talma !

« Pauvre Julie Talma ! écrivent aussi les frères » de Goncourt. Vous aussi vous avez été délaissée. » Que de chagrins depuis la Révolution ! Votre » existence devenue le jouet des méchants et la » proie du malheur ! Votre mariage contrarié, que » le refus de bénédiction du curé de Saint-Sulpice » fait presque un scandale ! Vos épousailles la risée » sanglante des petits journaux! Puis vos enfants, » les deux beaux enfants qui vous sont nés, ju- » meaux glorieusement baptisés, l'un Charles IX » et l'autre Henri VIII, prédestinés à mourir!

(1) Souvenifs d'une actrice, Louise Fusil.

» (Ici MM. de Goncourt se trompent, ou ils veu- » lent dire : baptisés par le public. La représenta- » tion d'Henri VIII est bien postérieure à leur » naissance.) Et Talma qui vous abandonne ! Ni » la fortune que vous aviez apportée au comédien » pauvre, ni les caresses de votre esprit, ni la » douceur de vos causeries, ni votre imagination » nourrie et vivant d'art, ni les colères maladroites » de l'envie autour des joies de votre ménage, » n'ont pu retenir près de vous celui qui vous » devait le bonheur ; et ce talent que vous aviez » deviné la première, que vous aviez encouragé » avant tous, que vous aviez doté de vos qua- » rante mille livres de rente, a\e votre amour, du » crédit de vos amitiés — l'ingrat ! — déjà bien » séparé de vous, et s'en éloignant à mesure qu'il » grandit dans le public, il va falloir, vous voyez » déjà le triste jour où il faudra que vous l'aban- » donniez aune autre, à une rivale, à Mme Petit. » Pour nous, nous ne trouverons qu'une excuse dans l'acte d'ingratitude de Talma, excuse bien légère, mais que nous mentionnerons cependant : la licence des institutions et des mœurs du Directoire. Le divorce nouvellement établi semblait alors chose toute naturelle. On s'accouplait légalement, mais on se séparait avec la même facilité. La femme allait de main en main « dénouant, » renouant et redénouant sa ceinture ». Le mari faisait de même, le mariage n'était plus qu'un

bail — résiliable; — on va même jusqu'à divorcer pour un voyage de six mois ! Regardez autour de Talma : Mme Tallien, épouse divorcée ; Mn,e Petit, épouse divorcée. Nous vous faisons grâce des autres. Toutes les classes sont en proie au divorce : on divorce du haut en bas de l'échelle sociale. C'est une mode. On voit des ci-devant comtesses divorcer pour se marier avec leurs anciens domestiques. Les soldats se marient en convenant d'avance qu'ils divorceront la veille de leur départ. Talma, lui, eut la pudeur de ne pas divorcer de suite. Et voilà pourquoi il lui semblait tout naturel, sans doute, environné de tant d'exemples, de laisser là 1 infortunée Julie.

Comme nous ne retrouverons plus son nom dans cette étude, à partir du moment où elle se sépare à l'amiable de son mari, nous avons voulu de suite raconter en peu de lignes ses dernières années, si tristes et si lamentables. De cette façon nous n'aurons plus à y revenir. Constatons seulement, en lui donnant un dernier adieu, que chez cette femme véritablement extraordinaire l'amour maternel avait largement effacé toutes les faiblesses du passé.

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