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RÉFORME DU COSTUME

Mlle Clairon, secondée par Lekain, avait donc été la première à s'affranchir de l'ancien usage, et le 20 août 1755 les actrices avaient paru, pour la première fois, sans paniers. Mais que les costumes étaient encore loin de la vérité ! Gengis-Kan, il est vrai, n'avait plus de chapeau emplumé, mais il restait coiffé à la française avec des boucles frisées et de la poudre ; Zamore et Tancrède avaient des cadenettes couleur de rose. Les hanches postiches furent établies; les Romaines avaient des corsets lacés, des robes de satin et de longues écharpes.

Larive osa supprimer les grands cheveux. Il déplut à la cour et à la ville. Il supprima les hanches : on lui dit qu'il avait l'air d'une guêpe. Enfin il essaya d'habiller Guillaume Tell, Philoctète et Achille d'une façon plus conforme à leur époque et à leur caractère. Il fit mouler quelques casques qui furent conservés. Enfin un sieur

Maillot inventa un vêtement auquel il laissa son nom, et qui vint remplacer avantageusement les vêtements de taffetas couleur de chair.

D'un autre côté, Mme Saint-Huberty, artiste célèbre de l'Opéra, avait essayé d'introduire sur cette scène la réforme du costume. Une fois déjà, dans un ouvrage dont la scène se passait en Thessalie, elle avait parue vêtue d'une longue tunique de lin attachée sous le sein, les jambes nues et chaussées d'un brodequin antique. Mais le lendemain il vint des ordres supérieurs qui défendirent à Mme Saint-Huberty de reparaître sous ce costume.

« Je viens de commander l'habit de Mme Saint- » Huberty, mais cela est terrible ! » écrit M. de laFerté au ministre, le 10 décembre 1783 . Il s'agissait de l'habit de Didon. Mme Saint-Huberty n'avait pas renoncé à ses réformes. Le goût s'épurait chaque jour; Lekain et Mlle Clairon avaient tracé la route à suivre. Larive avait servi de trait d'union entre Lekain et Talma. Enfin Diderot, si passionnément épris de la vérité au théâtre, s'écriait à propos de son Fils naturel : « Je ne me lasserai » pas de crier à nos Français : la vérité ! la nature ! » les Anglais ! Sophocle, Philoctète ! » et plus loin : « Des habits vrais, des discours vrais, une » intrigue simple et naturelle. »

Nous avons dit que Talma se consumait dans son inaction. Encouragé par David et par les vé-

ritables connaisseurs, il résolut de faire parler de lui. Du reste, pendant son séjour en Angleterre n'avait-il pas assisté aux innovations de mistress Bellamy et de Macklin, et surtout du célèbre Kemble, le plus grand tragédien dont puisse s'enorgueillir la scène anglaise?

Il est assez curieux d'entendre Talma lui-même p S\fî expliquer sa pensée au sujet de l'exactitude du A l( costume au théâtre. « Lekain avait sans doute re-

» gardé la fidélité du costume comme une chose , j(( » fort importante. On le voit par les efforts qu'il j] ' '

alors : en effet, lia vérité dans les habits comme Uk dans les décorations augmente l'illusion théâ- (-y s

» fit pour le rendre moins ridicule qu'il ne l'était

» traie, transporte le spectateur au siècle et au » pays où vivent les personnages représentés. ) » Cette fidélité fournit même à l'acteur les moyens » » de donner une physionomie particulière à cha- » cun de ses rôles. Mais une raison bien plus » grave encore me fait regarder comme vérita- » blement coupables les acteurs qui négligent » cette partie de leur art. Le théâtre doit offrir à » la jeunesse, en quelque sorte, un cours d'his- » toire vivante, et cette négligence ne la dénature- » t-elle pas à ses yeux? N'est-ce pas lui donner 0 des notions tout à fait fausses sur les habitudes » des peuples et sur les personnages que la tra- » gédie fait revivre ? Je me rappelle très bien que » dans mes jeunes années, en lisant l'histoire,

» mon imagination ne se représentait jamais les

» princes et les héros que comme je les avais vus

» au théâtre. Je me figurais Bayard élégamment

» vêtu d'un habit de couleur chamois, sans barbe,

» poudré, irisé comme un petit maître du dix-

» huitième siècle. Je voyais César serré dans un

» bel habit de satin blanc, la chevelure flottante

» et réunie sous des nœuds de rubans. Si parfois

» l'acteur rapprochait son costume des vêtements

» antiques, il en faisait disparaître la simplicité

» sous une profusion de broderies ridicules, et je

» croyais les tissus de velours et de soie aussi

» communs à Athènes et à Rome qu'à Paris ou à

» Londres. Lekain ne parvint à faire disparaître

» qu'en partie le ridicule des vêtements que Ton

» portait alors au théâtre, sans pouvoir établir ceux

» qu'on y devait porter. A cette époque, cette

» sorte de science était tout à fait ignorée, même

» des peintres. Les statues, les manuscrits anciens

» ornés de miniatures existaient comme aujour-

» d'hui, mais on ne les consultait pas. C'était le

» temps des Boucher et des Vanloo, qui se gar-

» daient bien de suivre l'exemple de Raphaël et

» du Poussin dans l'agencement de leurs drape-

» ries. Ce n'est que lorsque notre célèbre David

» parut, qu'inspirés par lui les peintres et les sculp-

» teurs, et surtout les jeunes gens parmi eux, s'oc-

» cupèrent de ces recherches. Lié avec la plupart

» d'entre eux, sentant toute l'utilité dont cette

» étude pouvait être au théâtre, j'y mis une » ardeur peu commune : je devins peintre à ma » manière. J'eus beaucoup d'obstacles et de pré- » jugés à vaincre, moins de la part du public que » de la part des acteurs; mais enfin le succès cou- » ronna mes efforts, et, sans crainte que l'on m'ac- » cuse de présomption, je puis dire que mon » exemple a eu une grande influence sur tous les » théâtres de l'Europe. Lekain n'aurait pu sup- » porter tant de difficultés : le moment n'était pas » venu. Aurait-il hasardé les bras nus, la chaus- » sure antique, les cheveux sans poudre, les lon- » gués draperies, les habits de laine ? Cette mise » sévère eût été alors regardée comme une toi- » lette fort malpropre, et surtout fort peu décente. » Lekain a donc fait tout ce qu'il pouvait faire, et » le théâtre lui en doit de la reconnaissance. Il a » fait le premier pas, et ce qu'il a osé nous a fait » oser davantage. »

Ce fut au commencement de l'année 1789 et dans la tragédie de Brutus, où il jouait le petit rôle du tribun Proculus, que Talma, vêtu d'un costume fidèlement calqué sur les habits romains, osa se montrer en public. Nous disons osa, car c'était une véritable audace en effet que de paraître sur la scène de la Comédie-Française avec une véritable toge romaine, une chevelure et une chaussure romaines. Et lorsque, descendant de sa loge, il entra ainsi vêtu dans le foyer des comédiens, le

jeune novateur fut hué par tous ses camarades. L'un d'eux lui demanda s'il avait mis des draps mouillés sur ses épaules, et la charmante Louise Contât, ne croyant pas assurément si bien dire, poussa ce cri devenu légendaire : « Qu'il est laid ! il a l'air de ces vieilles statues. » Talma, pour toute réponse , déroula un croquis de David qui lui avait servi de modèle pour s'habiller.

Quant au public, étonné, abasourdi d'abord de ce qu'il voyait pour la première fois, il demeura un instant en suspens, puis se mit à applaudir. La cause de Talma était gagnée.

Talma peut donc passera juste titre comme un des principaux réformateurs du costume. Toute sa vie il ne cessa de travailler à l'exactitude du costume. Tantôt ce sont des dessins qu'il demande à David ou aux peintres en renom; tantôt ce sont des gravures, des tableaux, des statues, des bustes qu'il consulte. Il fouille sans relâche les cabinets d'estampes, les musées. Il va juqu'à emprunter aux conservateurs des objets qu'il emporte chez lui pour les étudier de plus près, comme le prouve l'autographe suivant que nous avons copié aux archives nationales (i) :

« Ce jourd'hui onze fructidor de l'an IIe de la » République française une et indivisible, les » citoyens Varon et Picault, membres de la com-

(i) Archives nationales, Cote A E II, n° 1420 bis.

» mission temporaire des arts, se sont présentés en » vertu de pouvoirs à eux confiés pour réclamer » un pied de marbre antique chaussé, qui m'avait » été prêté par le cn Monges, garde du cabinet » d'antiquités de la ci-devant église Sainte-Gene- » viève : lequel pied je promets renvoyer demain » au conservatoire du muséum des arts, avec un » casque espagnol que je leur ai de plus déclaré

appartenir au même cabinet.

» Paris, ce onze fructidor, l'an IIe de la Rép. » franc, une et ind.

» Franc. Talma. »

Talma fut nommé sociétaire le Ier avril 1789, mais pour jouer seulement les troisièmes rôles. La clôture annuelle avait eu lieu le 28 mars par Rodogune et le Legs. En deux ans il ne lui avait été permis que de créer quatre rôles : Cléandredans La jeune épouse de Cubières. — (4 juillet 1788.)

Le chevalier Tristan, dans Linval et Viviane de Murville. — (13 septembre 1788.)

Le comte d'Orsange dans le Présomptueux de Fabre d'Églantine. — (7 janvier 1789.)

Le garçon anglais dans les Deux Pages de Dezède. — (6 mars 1789.)

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