‹ Talma et la révolutionChapitre 31 sur 43 · BONAPARTE ACHÈTE L'HOTEL DE TALMA · texte numérisé non relu

BONAPARTE ACHÈTE L'HOTEL DE TALMA

Par suite de la séparation entre Talma et sa femme, séparation devenue définitive soit à la fin do 1795, soit dans les premiers mois de 1796, le petit hôtel de la rue Chantereine, à présent vide et abandonné, restait à vendre. Il aurait rappelé à l'un ou à l'autre des époux trop de douloureux souvemrs. Or, coïncidence au moins étrange, le nouvel acquéreur ne sera autre que « Napoleone » Buonaparte ». Expliquons-nous, car une légère erreur s'est glissée dans les différentes histoires qui traitent de ce sujet.

Les uns disent que Bonaparte acheta la maison de Talma. Les autres affirment que ce fut Joséphine et- non Bonaparte qui acheta la maison de Mme Talma. D'autres, enfin, que Joséphine demeurait rue de l'Université, et que ce ne fut que beaucoup plus tard, en novembre 1796, qu'elle alla habiter rue Chantereine. Selon notre habitude

de ne rien avancer sans savoir, nous avons voulu préciser.

La maison de Mme Talma, et non de Talma, était à vendre. Ce fift Joséphine qui l'acheta. Cette vente fut faite en 1796; mais comme l'acte ne fut enregistré que bien plus tard, le 31 mai 1798, on spécifia, mais alors seulement, que l'acquéreur était : « Napoleone Buonaparte, président de la » légation française au congrès de Rastadt. La sus- » dite maison appartenant à la citoyenne Talma. » Enfin, lorsque Bonaparte se maria avec Joséphine le 9 mars 1796, il est dit dans l'acte que Bonaparte demeure rued'Antin n° 1, et que sa femme demeure rue Chantereine. Ce qui prouve bien d'une façon péremptoire que c'était Joséphine et non Bonaparte qui avait acheté l'hôtel de Mme Talma, et qu'elle y était déjà installée à l'époque de son mariage, au mois de mars 1796.

Nous allons voir maintenant comment et pour quelles raisons elle avait acheté cet hôtel qui allait bientôt devenir si célèbre par suite de l'incroyable renommée de son illustre propriétaire. Après le 13 vendémiaire, Bonaparte s'était vu successivement nommer général de division, puis général en chef de l'armée de l'intérieur. En cette qualité, il s'était installé au quartier général, rue Neuve-des- Capucines, dans l'hôtel où furent placées plus tard les archives du ministère des affaires étrangères. Il mène bon train, et donne des déjeuners où les

Conventionnels coudoient les généraux, et d'où les femmes ne sont point exclues. Mme Tallien en fait un des plus gracieux ornements. Je doute que Mme de Beauharnais ait déjeuné alors chez le général Bonaparte ; et cependant cela n'aurait rien d'impossible, Mme Tallien et Joséphine ne se séparant presque jamais. Dorât, parlant d'elles d'eux et de Mme Visconti, ne craint pas de les appeler les trois grâces.

Mme Tallien, outre sa chaumière des Champs- Elysées, avait un hôtel rue Chantereine; c'est même là, s'il faut en croire Ouvrard, et non à la Chaumière, que Bonaparte connut Joséphine. « Ce fut » quelque temps avant le 13 vendémiaire que » Bonaparte fut présenté chezMme Tallien. Il était )) peut-être de tous ceux qu'elle recevait le moins » en évidence, et le moins favorisé de la fortune. » J'étais loin de prévoir alors qu'il tiendrait un jour » dans ses mains les destinées du monde. Les » affaires politiques étaient l'aliment habituel des » conversations, mais elles ne les remplissaient » pas exclusivement. Souvent, au milieu des dis- » eussions les plus animées, il se formait dans le J> salon de petits comités, où l'on oubliait, dans » des entretiens frivoles, les graves intérêts dont » on était trop souvent occupé. Bonaparte s'y » mêlait rarement; mais lorsqu'il y prenait part, » c'était avec une sorte d'abandon ; il montrait » alors une gaieté pleine de vivacité et de saillies .

» Ce ne fut que plus tard que Mme Tallien habita » sa demeure féerique de la rue de Babylone. »

Joséphine ne pouvait demeurer loin de son amie. Redevenue, grâce à Tallien, maîtresse d'une partie de sa fortune, elle cherchait une demeure convenable daus le quartier de la Chaussée-d'Antin. La maison de Talma était à vendre, « elle l'acheta » 180,000 francs, » nous dit Lefeuve dans son histoire de Paris rue par rue; «40,000 francs, » nous dit Michaud dans sa Biographie universelle. Il est vrai que ce dernier ajoute « qu'il y fut dépensé )) 120.000 francs pour les meubles ».

Le quartier du Mont-Blanc et la rue Chantereine n'étaient-ils pas toujours le rendez-vous de toutes les élégances mondaines et demi-mondaines du Directoire? N'était-ce pas rue Chantereine que la Dervieux — tout à l'heure emprisonnée à St-Lazare avec le poète Boucher, — recevait dans son salon rond, entre sa chambre à coucher et son boudoir sous la clef? N'était-ce pas dans cette miniature d'hôtel que la célèbre courtisane se plaisait à faire visiter à ses amis sa salle de bain à décorations étrusques, sa salle à manger à arabesques d'argent, à figures peintes, où l'acajou et le citronnier se mariaient, précieusement travaillés (1)? Enfin, à deux pas de cette demeure, au n° 7 de la rue du Mont-Blanc (Chaussée-d'Antin), n'êtes vous pas chez la femme

(1) Plan, coupe et élévation des plus belles maisons, an IX.

qui, avec Mme Tallien, mène la grâce et le goût? Entrez dans cette demeure où tout est acajou, jusqu'au bois des fenêtres. Entre deux cygnes de bronze doré, sur un lit drapé de soie chamois, ornementé d'or, sous des rideaux de soie violette ornementés de noir, entre une statue de marbre et un candélabre de bronze, éclairée par une lampe antique en or, une femme est mollement étendue, et cette femme n'est autre que la belle Mme Récamier.

Bonaparte fut reçu chez Mme de Beauharnais comme il avait été reçu chez Tallien. Il rencontra dans ce salon les Montesquiou et le comte de Ségur, l'ex-ambassadeur de Louis XVI à la cour de la grande Catherine, et son futur grand maître de cérémonies. Mais il est à croire que le « Corse » aux cheveux plats », que l'on appelait plaisamment « le général Vendémiaire » , y faisait encore assez bonne ligure, puisqu'il revint dans cette brillante société, avec assiduité, avec l'assiduité d'un amoureux, à vrai dire, et qu'il ne craignit pas un jour de poser sa candidature à la main de la maîtresse de la maison.

M. Imbert de Saint-Amand a fort bien raconté par le menu toute cette histoire du mariage de Bonaparte dans son livre La jeunesse de V Impératrice Joséphine. Bonaparte aimait Joséphine, mais il l'aimait tout à la fois par entraînement et par calcul. Il sentait que ce mariage était une fusion,

fusion entre la société du faubourg Saint- Germain et la démocratie nouvelle.

« Pour bien comprendre Napoléon, lisons-nous » dans cet intéressant ouvrage, il faut toujours le » regarder dans sa double face, d'un côté démo- » crate, de l'autre aristocrate, changeant de phy- » sionomie suivant les circonstances. Son rôle, » dans la journée de Vendémiaire, a été de la dé- » mocratie. Son mariage avec Joséphine sera de » l'aristocratie. »

Quant à Joséphine, elle n'aimait peut-être pas encore Bonaparte, mais elle l'admirait et se sentait subjuguée. Napoléon n'en demandait pas davantage. Les amis de Joséphine, le comte de Ségur et Lemercier, l'auteur dramatique, vainquirent ses derniers scrupules. Enfin Barras, qui s'intéressait à Joséphine, ajouta dans la corbeille de mariage un tout petit cadeau qui décida du reste. Ce présent de noce, c'était pour Bonaparte le commandement en chef de l'armée d'Italie.

Ainsi cette petite maison de la rue Chantereine, d'où nous venons de voir sortir deux époux mécontents et dos à dos, la voici redevenue un nouveau nid d'amour. Après avoir abrité les amours de Talma, elle donnera asile aux amours de Bonaparte ! C'est là qu'il sera accordé au jeune général d'aimer deux jours; deux jours! pas davantage. Son cheval hennit déjà d'impatience dans la cour, et l'on croit entendre au lointain comme un mur-

mure confus : c'est le roulement des tambours du futur vainqueur d'Arcole et de Lodi !

Joséphine, en se mariant, usa d'un petit subterfuge que nous avons déjà vu employé par Julie, lors de son mariage avec Talma : elle se rajeunit. Bonaparte n'y regarda pas de si près. Il était pressé de se marier d'abord, et de partir pour l'Italie ensuite. Il n'en demandait pas davantage . Le mariage fut purement civil. Barras et Tallien y assistèrent, à titre de témoins, et Bonaparte put consacrer son bonheur dans la chambre où naguère le tragédien Talma avait maudit son union. Deux jours après, le n mars, le général était en route pour rejoindre son armée, laissant sa femme rue Chantereine.

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