MADAME PETIT-VANHOVE
Que devenaient pendant ce temps Talma et le théâtre de la République ? Séparé de Julie, Talma alla d'abord s'installer rue delà Loi, à deux pas de son théâtre, dont il s'occupait toujours avec le soin jaloux qu'il ne cessa de prendre jusqu'à la fin de sa carrière pour tout ce qui avait traita son art. Et puis, nous l'avons vu plus haut, une violente passion le domine, et cette passion, c'est son amour sans bornes pour Mme Petit-Vanhove, de la personnalité de laquelle nous avons promis de nous occuper. Les renseignements sur Mme Petit-Vanhove ne manquent pas, pour cette raison qu'elle-même s'est chargée de nous les fournir dans le volume qu'elle publia plus tard (1836) sous le titre : Etudes sur Vart théâtral. Mlle Caroline Vanhove, née à La Haye le 10 septembre 1 771, était fille du tragédien Vanhove, qui joua pendant vingt-six ans les pères nobles au Théâtre-Français, celui que
Bouilly appelait « le vieux Vanhove, si paternel et « si vrai ». La jeune Caroline, « enfant de la balle » suivant l'expression populaire, débuta sur la scène de la Comédie Française, le 8 octobre 1785, c'està-dire à peine âgée de quatorze ans, dans le rôle d'Iphigénie de Racine. Sa réussite fut complète dès le premier soir. « J'avais un physique frêle et » délicat, nous dit-elle, parce que j'étais encore un » enfant; ma physionomie était, disait-on, intéres- » santé : mais ce que l'on m'accordait surtout, » c'était un organe flatteur et beaucoup de sensi- » bilité. » Mariée bien jeune encore, le 8 août 1786, à un musicien de l'orchestre, un nommé Petit, qui s'était épris d'elle, Mlle Vanhove devint Mme Petit-Vanhove. Restée au Théâtre-Français, nous avons raconté précédemment comment elle avait été arrêtée avec ses camarades, incarcérée à Sainte-Pélagie, et enfin comment, rendue à la liberté, elle avait débuté au théâtre de la République. Nous n'y reviendrons pas. C'est à partir de cette époque que Talma, se trouvant en relations quotidiennes avec la charmante Mme Petit, en devint éperdument amoureux , au point d'en oublier tous ses devoirs conjugaux.
D'autre part, Mme Petit n'était pas insensible à cet amour; elle avait divorcé, il est vrai, avec son mari, le 26 avril 1794, et par conséquent était redevenue libre; mais lui, Talma, ne Tétait pas, et cette considération faisait hésiter Mme Petit
avant de se déclarer à son tour. Ecoutons maintenant l'intéressée elle-même : « Cependant Talma, » vivement épris de la jeune actrice, voulait fran- » chir tous les obstacles qui s'opposaient à leur » union ; il fallait donc rompre son mariage par » un divorce, et la jeune actrice s'y opposait avec » une invincible détermination . Talma, peu disposé » à prendre les conseils de la raison, ne voulait » rien entendre : sa passion était, à son avis, une » réponse à tout argument. Enfin, celle qu'il » aimait, voulant assurer son repos, obtint un » congé, fut quelques mois absente, et toute rela- » tion avec Talma fut rompue.
» Elle revint, mais sans avoir changé de résolu - » tion, et tout espoir de rapprochement paraissait » impossible, lorsqu'une circonstance extraordi- » naire réunit deux êtres dont la destinée ne pou- » vait plus être séparée.
» Dans une pièce de Collot-d'Herbois, où » l'héroïne doit être enlevée, l'acteur chargé du » fardeau fit malheureusement un faux pas, alla » tomber rudement dans la coulisse; et non seu- » lement il écrasait la pauvre actrice, mais il arriva » qu'une grosse épingle entra, de toute sa lon- » gueur, dans la poitrine de celle qu'il abîmait de » son poids. L'accident était affreux ; on porta la » malheureuse femme dans sa loge.
» Les médecins, les chirurgiens, s'empressèrent y autour d'elle : tout le théâtre était en rumeur,
» car cette actrice était aimée de ses camarades. » D'après l'avis des médecins, la plaie ne saignait » point assez : « Il faut sucer la plaie, dit l'un d'eux » en élevant la voix; c'est le seul moyen d'écarter » le danger. Allons! ne tardons pas... Talma! » vous n'y répugnez point, je pense ? il faut la » sauver.
» Talma, en rougissant, fut le sauveur, et il » acquit ainsi des droits imprescriptibles au cœur )) et à ]a main de celle qu'il aimait. »