ENCORE LA POLITIQUE
La journée du 13 vendémiaire avait fait disparaître à jamais ce fameux Réveil du peuple (1), mais il fallait en échange que la musique exécutât chaque soir dans le théâtre des airs patriotiques (2). Ces airs, passés dès lors un peu à l'état de rengaine, tant on les avait entendus, ne plaisaient pas à tout le monde. Pour certains mêmes ils rappelaient de tristes souvenirs. Un soir, au théâtre Feydeau, l'on siffla; le ministre de la police, Merlin de Douai, prit sa plume, et écrivit au général en chef de l'armée de l'intérieur.
(1) « Il est expressément défendu de chanter, laisser ou faire » chanter l'air homicide dit : le Réveil du Peuple. » Arrêté du 18 nivôse an IV (4 janvier 1796).
(2) « Tous les directeurs, entrepreneurs et propriétaires »• des spectacles de Paris sont tenus, sous leur responsabilité » individuelle, de faire jouer chaquejour, par leur orchestre,
« Paris, le 20 nivôse an IV.
» Je suis informé, général, qu'hier, au théâtre de
» la rue Feydeau, les airs chéris des Républicains
)) n'ont été accueillis que par des huées. Que
» devient donc l'arrêté du directoire exécutif qui
» enjoint à tous les entrepreneurs et propriétaires
» des spectacles de Paris de les faire jouer chaque
» jour avant le lever de la toile ? Je vous charge
» de vous tenir prêt à faire arrêter sur-le-champ,
» et en flagrant délit, tous ceux qui contrevien-
» draient à l'arrêté du directoire exécutif, et je
» compte, à cet égard, sur votre zèle et sur votre
» fermeté.
» Merlin. »
Mais la lettre du citoyen Merlin ne pouvait pas empêcher la nouvelle tendance de l'esprit public à siffler aujourd'hui ce qu'il applaudissait hier.
Cette fois on voulait rendre les comédiens français responsables de ces dispositions hostiles au
» avant la levée de la toile, les airs chéris des Républicains, » tels que :
» La Marseillaise,
» Çà ira,
» Veillons au salut de V Empire,
» Le Chant du départ» » Dans l'intervalle des deux pièces on chantera tou- » jours Phymme des Marseillais, ou quelque autre chatft » patriotique. » Arrêté du 18 nivôse an IV (4 janvier 1796).
gouvernement, et un arrêté du 18 ventôse ordonna du même coup la fermeture « d'un club d'anar- » chistes, d'une taverne, d'une maison de jeu, » d'un cabaret, de l'église St- André et du théâtre » de la rue Feydeau ». Malgré toutes sortes de réclamations, la clôture dura plus d'un mois.
Le théâtre delà République, lui, tenait toujours bon. Mais les pièces y sont peu remarquables, et les créations mêmes de Talma en ces années 1795 et 1796 sont assez rares. Arnault, à son retour de Marseille, où il avait rencontré Bonaparte se rendant à l'armée d'Italie, donna sa pièce d'Oscar à ce théâtre. Talma était chargé du rôle d'Oscar. « Jamais acteur, nous dit Arnault, n'entra plus » intimement dans les intentions de l'auteur; » jamais il ne se pénétra mieux de l'esprit d'un » rôle : jamais il n'en développa plus habilement » tous les sentiments. Dans aucun rôle il ne s'est » montré plus pathétique et plus terrible que dans » celui d'Oscar, qu'il jouait d'ailleurs avec une » admirable simplicité. »
La pièce fut envoyée à Bonaparte, au delà des Alpes, avec cette suscription :
Toi, dont la jeunesse occupée Aux jeux d'Apollon et de Mars, Comme le premier des Césars Manie et la plume et l'épée ; Qui peut-être au milieu des camps Rédiges d'immortels mémoires,
Dérobe-leur quelques instants, Et trouve, s'il se peut, le temps De me lire entre deux victoires.
Les trois premiers actes de cet ouvrage furent assez favorablement accueillis, mais le dénouement fut si mal reçu du public que Fauteur le changea entièrement. Sans être une des meilleures pièces d'Arnault, elle reste encore classée parmi les bonnes. C'était le temps des assignats : après dix ou douze représentations, Arnault passe au théâtre pour toucher ses droits d'auteur — la Société des auteurs n'existait pas encore. — Le caissier lui remet treize ou quatorze cent mille francs d'assignats. « La France est plus pauvre que jamais, dit » Arnault à sa mère en rentrant au logis. — Et » pourquoi, mon ami? demande la brave femme. » — C'est que me voilà millionnaire. » Les assignats échangés le lendemain produisirent sept cents et quelques francs.
Nous avons dit que Talma se désintéressait de plus en plus de la politique, à laquelle il avait surtout tenu par les relations de sa première femme. La dernière excursion faite par Talma sur ce domaine remonte au 13 mai 1795. La chose en ellemême n'a aucun intérêt au point de vue dramatique. Nous ne la rapportons que parce que la citation est courte, et qu'elle donne un échantillon du style de Talma, homme politique. Or donc, le 13 mai 1795, Talma, orateur d'une députationde
la sectiondu Mont-Blanc à la Convention, demande
le rapport de l'article IV de la loi du 12 floréal.
« Cet article, dit-il, viole la liberté de penser et
» d'écrire, en ordonnant de poursuivre, par les
» tribunaux criminels, ceux qui, par des écrits ou
» des discours séditieux, tenteraient d'avilir la
» représentation nationale ou provoqueraient la
» royauté. Ce sont ces expression vagues, dont il
» est impossible de bien saisir le sens et de faire
» une application juste, qui ont servi de protocole
» aux assassinats juridiques commis parle tribunal
» de Robespierre; c'est à la faveur de ce langage
» insignifiant, de ce texte vague d'une loi préexis-
» tante, que des milliers d'innocents ont été traînés
» à l'échafaud. Vous n'oublierez pas, citoyens, les
» services rendus à la liberté elle-même par celle
» de la presse; c'est elle qui a fait la Révolution,
» c'est elle qui la soutiendra. C'est sa compres-
» sion qui a favorisé l'usurpation de Robespierre;
» c'est sa liberté qui a dévoilé les horreurs de son
» règne, qui a signalé ses complices, qui a rap-
» pelé dans votre sein de vertueux proscrits. On
» craint l'avilissement de la représentation natio-
» nale : non, vous ne serez jamais avilis, on ne peut
» l'être que par ses propres actions. Votre crédit
» repose sur la moralité de chacun de vous. Bravez
» la calomnie, triomphez de la défiance, soyez
» justes, faites le bien, et l'amour du peuple ne lais-
» sera pas ensevelir dans l'oubli les droits que vous
» vous êtes éternellement acquis à la reconnais- » sance du peuple français (1). »
Talma défenseur de la liberté de la presse à la Convention, voilà une surprise nouvelle à laquelle vous ne vous attendiez pas! Rappelons comme mémoire qu'on appelait quartier du Mont-Blanc le quartier situé à droite de la Chaussée-d'Antin. Il existe encore aujourd'hui des bains du Mont- Blanc, rue Saint-Lazare, comme il existe des bains Chantereine, rue de la Victoire. Il paraît que les souvenirs de nos vieux quartiers vont se réfugier dans les établissements de bains.
(1) Moniteur du 14 mai 1795.