LES TROIS THÉÂTRES FRANÇAIS
Il régnait, en cette année 1796, comme un découragement général; aussi bien au théâtre de la République qu'au théâtre Feydeau, peu ou point d'ouvrages nouveaux. Cela se comprenait un peu de la part des artistes du théâtre Feydeau, jadis emprisonnés sous la Terreur, et à présent condamnés à faire relâche un mois entier, soit parce que l'on sifflait dans la salle les airs patriotiques joués par ordre, soit parce que les ouvreuses disaient Monsieur au lieu de Citoyen aux spectateurs un peu trop patriotes. D'un autre côté, les artistes du théâtre de la République avaient contracté des dettes par suite de la rigueur des circonstances, et se trouvaient impuissants à les rembourser, malgré tous leurs efforts. Le feu, fût-il sacré, a besoin d'être ravivé de temps à autre par un aliment quelconque. Or l'aliment faisait défaut, nous voulons parler de la recette.
252 ETUDES^DRAMÀTIQUES
C'est alors queMlle Raucourt conçut la première Tidée d'une fusion générale : Théâtre Feydeau, théâtre de la République, théâtre Louvois. Elle écrivit une lettre fort sensée à ses anciens camarades, elle laissa entrevoir la possibilité d'une restauration complète de l'ancien Théâtre-Français, elle parla d'indépendance dans l'art. Enfin elle poussa le zèle jusqu'à laisser dans son théâtre des loges d'artistes inoccupées avec les noms de Fleury, de Talma, de Dazincourt et de Dugazon sur les portes. Mais les artistes du théâtre Feydeau et du théâtre de la République furent sourds à cet appel, et le théâtre Louvois en fut réduit à faire son ouverture le 5 août sans le concours des comédiens que nous venons de citer.
La troupe avait pour chefs d'emploi M1Ies Raucourt, Joly, Mézeray, MM. Larive, Saint-Prix, Saint-Fal. Picard, l'auteur de tant de charmants ouvrages, y débuta comme comédien. Car, notons-le en passant, beaucoup d'artistes de ce temps étaient en môme temps des auteurs dramatiques d'une certaine valeur, comme Picard, Duval, Monvel ; Dugazon même avait donné des pièces. Parmi les femmes, Mlle Candeille ne se piquait-elle pas de littérature ?
Mme Petit- Vanhove, à qui s'intéressait tant Talma à cette époque, remporta, le 6 nivôse, un éclatant succès dans la Jeunesse du duc de Richelieu.
La pièce était de deux comédiens du théâtre de
la République. J'ai nommé Duval et Monvel. Mrae Petit- Vanhove y produisit un tel effet dans le rôle déchirant de Mme Michelin, nous disent les contemporains, que le public craignît que cette explosion de sensibilité n'altérât sa santé. Talma devait être content de sa protégée.
La concurrence continuait de plus belle entre les trois théâtres , et chacun d'eux tenait à honneur d'être ' le véritable dépositaire des chefsd'œuvre français. Mais le théâtre Feydeau passaic quand même pour le véritable Théâtre-Français. Mole en était le doyen, et une descendante du grand Corneille s'étant trouvée dans l'infortune, ce fut le théâtre Feydeau qui fît revivre spontanément les droits d'auteur sur le Festin de Pierre, mis en vers par Thomas Corneille, et sur le Menteur, pour venir en aide à la petite nièce du grand homme.
Au théâtre de la République, la reine du jour était Mme Petit- Vanhove, qui entassait succès sur succès. Redemandée après la première représentation du Mari jaloux, de Desforges, elle fut acclamée par la salle entière. Talma, de son côté, un peu dans l'ombre depuis une année, cherchait un rôle antique fait à sa taille, où son talent pût se révéler sous son vrai jour. Il crut avoir trouvé l'occasion de se montrer dans un rôle semblable, dans Junius ou le Proscrit, dont la première représentation eut lieu le 14 germinal an V (3 avril 1797). Il se passa à propos de cette pièce un fait
assez étrange. Le bruit s'étant répandu, avant la première représentation, que la tragédie qu'on allait jouer était de Chénier, plusieurs cabaleurs, qui ne partageaient pas les idées politiques du poète, résolurent de siffler l'ouvrage. La pièce était de Monvel.La direction, ayant appris cette résolution, fit écrire à la main sur les affiches : « Le public » est prévenu que la tragédie de Junius n'est pas » de Chénier. » La précaution était sage. Malgré cela la pièce ne réussit que médiocrement. Au moment où Junius lève le poignard sur sa fille, Talma fut si terrible que la salle poussa un cri d'effroi! paraît-il. Malheureusement on ne pouvait pardonner à l'auteur ni un style insuffisant, ni des tirades à dormir debout. Ce fut là la vraie cause du peu de succès de Junius.
Ce n'était pas de la faute de Talma, assurément. Il lui fallait une revanche, et cette revanche il l'eut bientôt, éclatante, aux côtés de Mme Petit- Vanhove, dans le rôle repoussant d'Égisthe, dans YAgamémnon de Lemercier. « Agamemnon, disent » Etienne et Martainville, est, selon nous, la plus » belle tragédie qu'on ait donnée depuis trente » ans. » L'auteur avait à peine 25 ans. Talma fut au-dessus de tout éloge, et Mme Petit- Vanhove mit une telle teinte mystique dans le rôle de Cassandre, qu'elle satisfit les plus délicats. Cette mémorable représentation eut lieu le 24 avril 1797.
C'est que Talma n'était plus alors le petit
amoureux ne rêvant que rôles tendres et passionnés; ce n'était même plus le tragédien de Charles IX à qui l'on reprochait sa monotonie et son manque de nuances ; ce n'était plus ce personnage maigre et le teint safrané que nous dépeignait le Censeur dramatique. Non, aujourd'hui Talma est absolument maître de lui et de ses effets. « Sur » sa face pâle, d'un beau dessin, écrivent les » frères de Goncourt, sur sa face vivante par les » yeux roule le tumulte des passions humaines. » Un geste grand, simple, noble, épique, un geste » de marbre , de belles attitudes , dissimulent
» l'homme dans l'acteur Puis, par-dessus
» tout, un jeu concentré, ou l'âme ne s'éparpille » pas, un jeu tourné vers la perfection mimique, » un jeu retenu, bridé, accentuant d'éclairs sou- » dains la pensée du poëte, et tout déchaîné sur » les mots de valeur.
» Talma, c'est cette haute intelligence de la » tragédie forte, sombre, terrible ; c'est le travail, » le soin, la suite dans le rôle, le génie gagné à » force de talent, l'art montant souvent au su- » blime. »
Quelques jours après la représentation à'Jgamemnon, un incident fit grand bruit dans le monde dramatique : Mole, le doyen du Théâtre-Français, quittait ses camarades et la salle Feydeau , et rejoignait la troupe de M1Ie Raucourt au théâtre Louvois. Il ne devait pas y rester longtemps.
Nous avons vu déjà maintes fois combien il était peu commode, dans ces temps difficiles, de vivre en paix avec l'autorité. La troupe de Mlle Raucourt l'apprit bientôt à ses dépens. Le 17 thermidor on donnait au théâtre Louvois Les trois frères rivaux. Dans cette pièce le valet s'appelle Merlin. C'était le nom du ministre de la justice.
— Monsieur Merlin, dit un personnage de la pièce en s'adressant au valet, monsieur Merlin, vous êtes un coquin.
Les applaudissements éclatent de toutes parts.
— Monsieur Merlin, continue l'acteur en scène, vous finirez par être pendu.
Cette fois, c'est du délire ; le public parisien, qui a toujours aimé fronder l'autorité , quelle qu'elle fût, ne se connaît plus de joie. On crie, on hurle, on trépigne.
Les comédiens comprirent la faute qu'ils avaient commise en mettant en scène un fripon du nom de Merlin. C'était trop tard. Le ministre de la justice ne l'entendit pas de cette oreille. Quelques jours après ce petit scandale eut lieu la célèbre journée du 18 fructidor. Merlin en profita pour obtenir un arrêté du Directoire contre les comédiens du théâtre Louvois et ordonna sa clôture immédiate (24 fructidor). Tous les louables efforts de Mlle Raucourt pour rendre à l'art français son ancienne splendeur étaient brisés d'un coup par le résultat d'une maladresse.