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LA COMÉDIE A L'ARMÉE D'ITALIE

Parti de son petit hôtel de la rue Chantereine deux jours après son mariage avec Joséphine, le jeuneBonaparte avait rejoint l'armée d'Italie et volait de victoire en victoire. Il n'était plus question dans toute l'Europe que de son nom. Joséphine, restée à Paris, était toujours l'inséparable de Mme Tallien. « A Barras, Sucy, Mme Tallien, amitié sincère, » écrit Bonaparte à sa femme ; à Mme Château- » Renard, civilités d'usage ; à Eugène, à Hortense, » amour vrai. »

Le poète Arnault est reçu chez Mme Bonaparte comme chez Mme Tallien ; ces deux dames le présentent au directeur Barras. Il les accompagne au spectacle ; un soir il se trouve en leur compagnie à la première représention du Tèlémaque de Lesueur au théâtre Feydeau, où l'on chantait aussi l'opéra-comique. « Ce n'était pas sans quelque » orgueil, dit Arnault, que je me voyais entre les

» deux femmes les plus remarquables de l'époque ; » ce n'est même pas sans quelque plaisir que je » me le rappelle ; sentiments naturels dans un » jeune homme passionné pour la beauté et pour » la gloire. Ce n'est pas Tallien que j'aurais aimé » dans sa femme, mais c'est bien sûrement Bona- » parte que j'admirais dans la sienne. »

Cependant le pauvre Bonaparte, qui n'a toujours eu que deux jours pour filer le parfait amour avec sa femme, écrit lettre sur lettre et s'impatiente. 11 est entré en vainqueur à Milan, mais ce triomphe ne lui suffit pas; il lui faut près de lui Joséphine.

Sa correspondance respire la plus vive passion. Joséphine, aimable mais indolente, était, comme l'a dit Marmont, « plus occupée de jouir des triomphes » de son mari au milieu de Paris que de venir le » rejoindre. » Elle trônait en reine dans le palais du Directoire, elle courait les théâtres et les fêtes, et ne recevait sur son passage que compliments et louanges pour les éclatantes victoires de son mari. Mais Bonaparte n'admet guère qu'on lui résiste. Bonaparte est amoureux ; il est aussi jaloux. « S'il » était vrai, pourtant ! écrit-il à sa femme. Crains » le poignard d'Othello! » Et Joséphine, un peu étonnée d'une passion si brûlante qu'elle ne comprenait guère, disait en souriant avec son accent créole : « Il est drôle, Bonaparte. »

Joséphine partit pour Milan vers la fin de juin

1796. « Son chagrin fut extrême quand elle vit qu'il » n'y avait pas moyen de reculer, dit Arnault, » Pensant plus à ce qu'elle allait quitter qu'à ce » qu'elle allait trouver, elle aurait donné le palais » préparé à Milan pour la recevoir, elle aurait » donné tous les palais du monde pour sa maison » de la rue Chantereine, pour la petite maison » qu'elle venait d'acheter à Talma... C'est du » Luxembourg qu'elle partit pour l'Italie, après y » avoir soupe avec quelques amis, au nombre des- » quels je me trouvai... Pauvre femme ! Elle » fondait en larmes, elle sanglotait comme si elle » allait au supplice ; elle allait régner. »

Le lecteur nous pardonnera facilement cette digression ; les petits côtés de l'histoire sont toujours si intéressants qu'on ne peut guère s'empêcher de reproduire quelques détails de ce genre, lorsqu'on a le bonheur de les trouver sur son chemin.

Bonaparte, le vainqueur d'Italie, a-t-il dans ses préoccupations guerrières oublié le théâtre, ses pompes et ses œuvres ? J'en doute fort. Il fait d'abord célébrer son entrée à Milan par un grand concert donné au théâtre de la Scala, éclairé à giorno pour la circonstance. Bonaparte n'est pas un soudard ni un reître. Son esprit n'est pas fermé aux choses littéraires ; n'écrit-il pas à sa femme, en date du 18 juillet: «J'ai été dans le village de Virgile, » sur les bords du lac, au clair argentin de la

» lune, et pas un instant sans songer à Joséphine. » Et la même lettre commence par : « J'ai passé » toute la nuit sous les armes. » Nous dirons plus loin comment Napoléon jugeait le théâtre et la tragédie. Mais nous voulons dès à présent affirmer que ce génie ne cessa jamais, au milieu des événements les plus graves, de s'occuper de choses artistiques et littéraires. Ne le verrons-nous pas dater'de Moscou le décret qui réglemente encore aujourd'hui la Comédie-Française ? « Rien en fait » de littérature ne lui semblait assez élevé, assez » idéal, écrit M. Imbert de Saint-Amand dans son » ouvrage la Citoyenne Bonaparte, Toute son » enfance s'était passée dans les méditations » ardentes sur les poètes et les grands hommes. » Il s'était également occupé d'Homère et » d'Alexandre, de Virgile et de César. Élève de » Plutarque et de Jean-Jacques Rousseau, il » appartenait à l'école spiritualiste, et il avait le » goût de tout ce qui était grand, de tout ce qui » était beau. Il aima l'amour comme il aima la » gloire : éperdument. » N'est-ce pas lui enfin qui écrivit à Sainte-Hélène cette phrase : « L'imagi- » nation gouverne le monde. » Comment un tel homme pouvait-il ne pas aimer le théâtre?

Il était difficile de jouer la comédie au bruit du canon d'Arcole. Il se passait dans les plaines de la Lombardie une bien autre tragédie que celles que l'on voit sur la scène. Mais une fois l'armée ren-

trée à Milan, les représentations théâtrales s'y succèdent avec un éclat inaccoutumé. La célèbre chanteuse Grassini se désespère de ne pouvoir attirer sur elle les regards du général, c'est elle qui l'avouera plus tard, et les officiers français se pressent dans les loges des dames milanaises à qui ils font leur cour. Le parterre est rempli d'uniformes, dont l'or et les broderies resplendissent sous le lustre.

Vers le milieu de septembre 1797, Bonaparte eut un moment de repos. Il s'installa avec sa femme dans le Frioul, au château de Passeriano, à quatre lieues d'Udine. Allard, que nous avons déjà rencontré dans le salon de Talma, était venu en Italie, où Haller l'employait comme agent militaire. Possédé de la manie de déclamer, il résolut de jouer la tragédie. Avec le concours de quelques amateurs dévoués, il annonça la prochaine représentation de la Mort àt César, sur le grand théâtre d'Udine.

Tout ce qu'il y avait d'officiers et d'employés français dans la ville et aux environs se fit un devoir d'assister à cette représentation, que les négociateurs voulurent aussi honorer de leur présence. Le général en chef et sa femme vinrent à cet effet dîner à Udine, chez le marquis de Gallo. « On pense bien, dit Arnault qui se trouvait aussi » en Italie, que je ne manquai pas à une si bonne » fête. Peu de représentations dramatiques m'ont

» fait autant de plaisir : ce plaisir n'était pas, à » la vérité, tout à fait celui qu'on attend d'une » tragédie, mais il n'en était pas moins vif pour » cela. Excepté Allard, ou César, qui était de » Paris, pas un personnage de la pièce qui n'eût » un accent à lui propre : chaque province de » France avait son représentant à la cour du dic- » tateur. Brutus était Provençal, Cassius Normand, » Cimber Picard, Antoine Alsacien, Dolabella » Gascon, Décime Périgourdin ; et chacun d'eux » traduisait en patois de son pays les beaux vers » de Voltaire; c'était la confusion des langues, » c'était la tour de Babel.

» Ajoutez à cela l'embarras de ces débutants, » qui, peu familiarisés avec une si nombreuse » compagnie, se troublaient à chaque instant, » manquaient de mémoire à chaque vers, trébu- » chaient à chaque pas. César, qui pour ne pas » commettre un anachronisme, n'avait pas mis ses » besicles, pensa tomber dans le trou du souffleur; » ne sachant que faire de leurs bras, les Romains » osaient à peine se remuer dans leur accoutre- » ment emprunté à la friperie de l'opéra italien, » qui pour lors se piquait peu de fidélité en fait » de costume. Cet accoutrement ne contribuait » pas peu à fortifier l'effet de la représentation. » Pas un Romain qui ne fût en habit de guerre de » satin bleu, rose ou feuille morte, et coiffé d'un » casque de même étoffe et de même couleur que

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» sa tunique. César, qui avait été contraint, faute

» de pourpre, de se vêtir couleur de rose, avait,

» il est vrai, une coiffure plus sévère ; il était cou-

» ronné de lauriers, »

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