‹ Talma et la révolutionChapitre 36 sur 43 · DINERS ARTISTIQUES CHEZ LE GÉNÉRAL BONAPARTE · texte numérisé non relu

DINERS ARTISTIQUES CHEZ LE GÉNÉRAL BONAPARTE

Bonaparte rentra à Paris le 5 décembre 1797 à cinq heures du soir. Il se rend à son petit hôtel de la rue Chantereine qu'il avait quitté vingt et un mois auparavant. La foule se presse sur son passage. Tout le monde veut acclamer le vainqueur d'Italie. La rue Chantereine débaptisée s'appellera désormais rue de la Victoire. « Le général Bona- » parte, dit le Moniteur du 10 décembre, 'est des- » cendu et loge dans la maison de son épouse, » rue Chantereine, Chaussée-d'Antin. Cette mai- » son est simple et sans luxe. On prétend qu'il » repartira le 26 pour Rastadt. Il sort rarement et » sans suite, dans une simple voiture à deux che- » vaux. On le voit assez souvent se promener seul » dans son modeste jardin. » Marmont appelait cette maison « le Temple de l'Amour » . Joséphine, restée à Milan, ne le rejoignit à Paris que le 2 janvier suivant.

Le général est de toutes les fêtes, de toutes les réceptions. Talleyrand, ministre des relations extérieures de la République Française, donne en son honneur une fête incomparable dans l'hôtel du ministère, situé rue du Bac, au coin de la rue de Grenelle. Là encore Bonaparte se trouve en contact avec des artistes. Laïs, Chenard et Chéron chantent des couplets de circonstance. Dugazon amuse l'auditoire par une bouffonnerie, genre précurseur du monologue 1

Cet homme sévère et grave se plaît au milieu des artistes et des gens de lettres. Il aime à causer avec eux, à leur tenir tête au besoin. Il fait retenir des places à tous les théâtres ; il veut voir toutes les pièces en vogue. Quoiqu'il ne tînt pas table ouverte, il se plaît à recevoir et reçoit souvent, répondant par des invitations aux visites qu'il croit pouvoir se dispenser de rendre. Il convie fréquemment des savants et des auteurs dramatiques, et comme il ne les connaît pas tous, il charge Arnault de lui donner sa liste.

Ces dîners étaient charmants quand le général se mettait en frais d'amabilité, et il n'avait qu'à le vouloir. On y voyait côte à côte Berthollet, Laplace, Monge, Bernardin de Saint-Pierre, Legouvé, Lemercier, Arnault, Ducis, David, Méhul, Talma. Les soirées qui suivaient ces dîners n'étaient pas moins intéressantes; on y lisait le plus souvent l'ouvrage nouveau d'un des convives.

Ducis y récitait ses plus belles scènes; Legouvé y fit entendre son poème des Sépultures ; Bernardin y lut son dialogue de Socrate, lequel, entre parenthèses, parut un peu long aux auditeurs.

Un soir, ayant appris qu'Arnault venait de lire ses Vénitiens au Théâtre-Français, Bonaparte voulut entendre cet ouvrage après dîner, et le voulut, comme il voulait quelque chose, c'est-à-dire sans admettre le moindre délai, à l'instant même. Arnault n'avait pas son manuscrit, et de plus était pris d'une extinction de voix ; n'importe, un aide de camp irait chercher le manuscrit, et même le lirait si la voix ne revenait pas à l'auteur.

« Au terme du répit que j'obtins, raconte Ar- » nault, non pas sans peine, cette lecture eut lieu » devant une assemblée dont il m'avait laissé le » choix, et où se trouvaient des convives que j'ai » nommés plus haut, Méhul et David. La pièce » produisit une impression profonde sur tous les » assistants et sur le général lui-même. Mais après » avoir accordé des éloges au soin que j'avais mis » à donner à mon sujet les couleurs locales, et à » la fidélité avec laquelle j'avais conservé à la po- » litique et aux moeurs vénitiennes la physionomie » qui leur est propre : Pourtant, me dit-il, j'ai un » reproche à faire à votre premier acte. — Quel » reproche, général ? — C'est de ne pas montrer » le sénat de Venise sous des couleurs assez » odieuses. — Je n'ai pourtant pas dissimulé la ri-

» gueur de ses institutions. — Mais vous justifiez » cette rigueur par le but que le Sénat se proposait, » le maintien de l'indépendance. »

Et la conversation continue sur ce ton. Quoique peu familiarisé avec les théories dramatiques, il raisonnait sur les effets de l'art avec une grande sagacité ; c'est ainsi qu'il blâma le dénouement des Vénitiens qu'Arnault avait changé, à la prière des dames. Il fallut revenir au premier dénouement, bien que Mme Bonaparte intercédât pour la grâce.

Pendant ces soirées consacrées aux muses, son salon était fermé à tous les profanes. Les autres jours, c'était différent; on y trouvait autant de monde que dans celui d'un des membres du Directoire; mais quand il était avec les artistes, il ne pouvait souffrir qu'on le dérangeât.

Nommé membre de l'Institut le 26 décembre 1797, personne n'attacha plus de prix à ce titre. Il le prit dans tous les actes publics. Le jour où Chénier y lut des vers en l'honneur de Hoche, toute l'assistance acclama Bonaparte. Le même soir, après dîner, vers neuf heures, il reçut quelques visites, entre autres celle de Mme Tallien qui venait le féliciter de son nouveau triomphe. La conversation étant venue à tomber sur la qualité et la trempe des armes :

— J'ai rapporté, dit Arnault, un superbe yatagan de Corfou.

— Qu'en avez-vous fait? demanda le général.

— Je l'ai donné à Talma.

— Cela est bien d'un poète. Ces messieurs font leur cour même aux rois de théâtre.

— Je ne la fais pas même aux héros, général, répondit Arnault, je ne la fais qu'aux dames : Madame est là pour le dire.

Bonaparte ne répliqua pas un seul mot.

La popularité du général était telle qu'il ne pouvait plus se montrer nulle part sans être reconnu et acclamé. Un jour, Mme Vestris donnait une représentation à son bénéfice au théâtre Favart. On avait remis au répertoire Macbeth, de Ducis. Bonaparte avait fait retenir une loge des secondes, toutes les loges du rez-de-chaussée où il se tenait de préférence ayant été louées à l'avance. Cette loge était de face, et découverte, ce qui le contrariait. Il se résigna pourtant. Aussitôt après le diner il emmena Ducis, Arnault et Mme Bonaparte. Il s'était figuré qu'en arrivant parmi le brouhaha qui précède le spectacle, il échapperait à l'attention publique. Point du tout. Mme Bonaparte entre, on la reconnaît, et on l'applaudit. Mais ce fut bien autre chose quand on vit entrer le général dans la loge. Enfin les applaudissements redoublèrent encore quand il contraignit le vieux Ducis à prendre place sur le devant, se tenant luimême modestement derrière le poète, un des plus fameux de l'époque.

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