DÉPART POUR L'EGYPTE
Cependant cette popularité le gênait. D'une part il craignait de porter ombrage aux directeurs, et de se voir d'un mot retirer son titre de général en chef; d'autre part il comprenait qu'il faut toujours du nouveau à ce peuple français qui se lasse avec autant de facilité qu'il s'enthousiasme. « Si je » reste longtemps à Paris sans y rien faire, disait-il » à Bourrienne, je suis perdu. Une renommée » dans cette grande Babylone en remplace une » autre ; on ne m'aura pas vu trois fois au spec- » tacle que l'on ne me regardera plus. » L'administration de l'Opéra lui offrit une représentation de gala. Il refusa.
Bonaparte rêvait de grandes choses. « Je vois » que si je reste ici, disait-il encore à Bourrienne, je » suis coulé sous peu. Tout s'use ici, je n'ai déjà » plus de gloire ; cette petite Europe n'en fournit pas
» assez. Il faut aller en Orient; toutes les grandes » gloires viennent de là. »
La campagne d'Egypte fut résolue, et l'on vit alors une chose extraordinaire, on vit ce génie militaire, ne rêvant que gloire et batailles, se préoccuper d'emmener avec lui un poète, un compositeur de musique et un chanteur (i) !
— Trouvez-moi cela, disait-il à Arnault. Proposez la chose à Ducis, à Méhul et à Laïs. Voilà les gens qui me conviendraient; ils seront en rapport intime avec moi ; ils recevront six mille francs de traitement pendant tout le temps que durera l'expédition, et cela indépendamment des traitements attachés aux places qu'ils pourraient avoir, et qu'ils reprendraient à leur retour.
— Mais où les mènerez-vous, général?
— Où j'irai. Je m'expliquerai là-dessus quand le temps sera venu : en attendant, qu'ils se fient à mon étoile.
On se souvient que l'expédition d'Egypte fut tenue secrète jusqu'au dernier moment.
Ducis s'excusa sur son âge, Méhul tint à son Con-
(i) Lors de son départ pour l'Egypte, le général fit mettre en quête un grand nombre d'agents tous occupés à former une troupe nombreuse qu'il voulait emporter avec lui ; l'avis fut affiché. On y admettait des acteurs dans tous les genres, même des danseurs, et surtout des danseuses... Le concours fut très grand. Il n'était pas si mince espalier d'opéra (figurante , ancien style) qui ne voulût s'embarquer pour la terre de Sésostiis. (Mémoires de F leury, tome II, page 407.)
servatoire, et Laïs eut peur d'attraper un rhume. Mais il emmena Parceval de Grandmaison, comme poète, Rigel, habile professeur de piano, comme musicien, et Ton choisit comme chanteur Villoteau, qui doublait Laïs à l'Opéra. Arnault fut constitué bibliothécaire, et le général lui recommanda de n'emporter, si possible, que des volumes in-12, parce que c'est le format qui tient le moins de place. Ce diable d'homme pensait à tout ! La bibliothèque se composait du théâtre des Grecs, de l'Iliade, de l'Odyssée, de Shakespeare, de Rabelais, et d'autres ouvrages, livres d'histoire et romans.
A ce propos Arnault raconte encore que pendant la traversée on s'ennuyait à bord. Chacun était venu le trouver pour emprunter un livre à la bibliothèque. Un jour il prit à Bonaparte la fantaisie de savoir ce que chacun lisait. Il fit sa tournée sur le pont.
— Que tenez-vous là, Bessières ? Un roman ! Et toi, Eugène, un roman ! Et vous, Bourrienne, un roman! Et vous, Duroc, un roman ! Lectures de femmes de chambre, s'écria-t-il.
Bonaparte ne comprenait que les livres d'histoire.
Il ne faudrait pourtant pas croire, en le voyant emmener des musiciens, qu'il raffolât de la musique; il préférait la tragédie. Bonaparte sentait mal la musique. C'était tout au plus pour lui un moyen de distraction, d'amusement. La musique n'allait jamais à son âme. Avec une voix douce et sonore,
il chantait faux. Enfin le chant n'était chez lui que l'expression de la mauvaise humeur. Quand il fredonnait : « Ah ! cen est fait , je me marie, » ce n'était pas le moment de lui demander quelque chose. Junot et ses autres familiers le savaient bien.
Pour la tragédie, c'était bien différent. Il rapportait tout à l'intérêt qui pour lui était le premier de tous : la politique. Telle était sa doctrine sur la tragédie. Les intérêts des nations, des passions appliquées à un but politique, le développement des projets de l'homme d'État, les révolutions qui changent la face des empires, voilà, disait-il, la matière tragique. Les autres intérêts qui s y trouvent mêlés, les intérêts d'amour surtout, qui dominent dans les tragédies françaises, n'étaient pour lui que de la comédie dans la tragédie. C'est pourquoi il ne voulut jamais considérer Zaïre que comme une comédie, tandis qu'il gardait une admiration sans bornes pour Corneille.
Le 3 mai 1798, Bonaparte et Joséphine, qui avaient dîné ce soir-là chez Barras, se rendirent au Théâtre-Français, où Talma jouait Macbeth, de Ducis. A peine sorti du spectacle, et sans que personne ne s'en doutât, il montait en chaise de poste avec Joséphine, Eugène, Bourrienne, Duroc et Lavalette. Paris dormait encore que les postillons étaient déjà loin sur la route. Le jeune général s'en allait à Toulon, d'où il devait s'embarquer pour l'Egypte.