‹ Talma et la révolutionChapitre 38 sur 43 · SAGERET RÉUNIT LES TROIS TROUPES · texte numérisé non relu

SAGERET RÉUNIT LES TROIS TROUPES

Le théâtre Louvois ayant été fermé par ordre, deux théâtres français restaient en présence : le théâtre Feydeau et le théâtre de la République. Ce dernier, auquel appartenait toujours Talma se traînait péniblement. Fallait-il en faire remonter la cause à cette vieille réputation révolutionnaire que ce théâtre avait acquise et par son répertoire et par les opinions personnelles de ses artistes ? Monvel et Dugazon avaient été d'abominables sansculottes; le public, revenu à des sentiments plus calmes, tenait-il rancune au théâtre de la rue de la Loi et à ses comédiens ? Je ne 'sais, mais il pourrait bien se faire qu'il y eut un peu de cela dans la froideur générale.

Et cependant l'ardeur révolutionnaire des artistes du théâtre de la République ne s'était pas refroidie. Après la journée du 18 fructidor et les proscriptions qui en résultèrent, ce théâtre donna les Véritables

honnêtes gens, triste apologie de cette triste journée. Le 26 frimaire suivant, le volage Mole, rendu libre par la fermeture du théâtre Louvois, rejoignait ses anciens camarades, et rentrait au théâtre Feydeau. Quant à Mlle Raucourt, après avoir été frapper de porte en porte, elle avait enfin trouvé un refuge dans l'ancienne salle de la Comédie-Française qui, reconstruite , porte aujourd'hui le nom de théâtre de l'Odéon. C'est là qu'elle s'installa avec Saint -Prix, Saint-Fal, Naudet, Vanhove, Florence, Picard, Mlles Fleury, Simon, Molière et plusieurs autres. Il y furent bientôt rejoints par MIle Joly.

Ce fut le coup de grâce pour le théâtre de la République, qui fut contraint de fermer ses portes, laissant du même coup tant de brillants talents sans emploi. Sageret, qui dirigeait le théâtre Feydeau, conçut alors le projet de réunir les artistes del'exthéâtrede la République à ceux du théâtre Feydeau. Mais combien d'obstacles n'avait-il pas à vaincre ? Les vieilles rancunes, les amours-propres froissés, les opinions politiques différentes. Il triompha de toutes ces difficultés en parlant intérêt. Grandménil, Michot, Dugazon, Baptiste aîné, Monvel, Talma, Mraes Vestris et Petit- Vanhove furent successivement engagés. Talma reparut dans Macbeth, et c'est à cette représentation, dont nous avons parlé à la fin du précédent chapitre, qu'assistait Bonaparte la veille de son départpour l'Egypte,

départ qu'on ignorait encore. En résumé, tous les acteurs du théâtre de la République furent bien accueillis à Feydeau, à l'exception peut-être de Dugazon, dont on ne pouvait oublier les anciennes excentricités révolutionnaires.

— Que viens-tu faire ici ? lui disait dans une scène un jardinier, alors que lui-même jouait le rôle du valet. Que viens-tu faire ici ? Nous n'avons pas besoin de toi ni de ta race de canailles.

Quelques applaudissements, vivement comprimés, éclatèrent. Dugazon aurait agi prudemment en choisissant une autre pièce de début.

Falkland, drame donné le 6 prairial an VI (25 mai 1798), fut la première pièce qui réunit sur la scène les comédiens des deux sociétés. Laya, qui en était l'auteur, avait bel et bien vendu son ouvrage dix mille francs, espèces sonnantes, qu'il se fit compter avant la première représentation. La somme est assez considérable pour l'époque et vaut la peine d'être notée. Les principaux interprètes étaient Mole, Monvel, Talma etMlleMézeray. Mais Sageret pliait sous le poids de tant de charges : en réalité il avait une troupe d'opéra et deux troupes de comédie. Ses premiers sujets étaient fort bien payés, et comme il donnait l'opéra-comique dans cette même salle Feydeau, il ne pouvait utiliser ses comédiens que tous les deux jours.

C'est alors qu'il résolut de séparer complètement les deux genres. Il loua la salle de la République,

devenue vacante, y fit travailler jour et nuit pour en changer la forme; l'ouverture eut lieu le 19 fructidor (5 septembre 1798), par le Misanthrope et le Legs.

L'orchestre attaqua l'air : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? Et le public applaudit. Il paraît effectivement qu'on n'y est pas trop mal, puisque nos comédiens français y sont encore.

Que devenait le théâtre de l'Odéon, là-bas au delà des ponts ? La foule, qui aime toujours la nouveauté, s'y était portée le premier mois. Puis la salle s'était dégarnie, comme elle l'a été si souvent depuis. Les artistes ne gagnant pas assez se plaignaient amèrement; la troupe s'égrenait chaque jour, La mort de Mlle Joly vint encore ajouter un désastre de plus, et un désastre irréparable, à tant d'autres. La clôture du théâtre de l'Odéon eut lieu le 13 prairial (ier juin 1798). L'entreprise avait duré à peine cinq mois.

Sageret, qui était insatiable, ne vit dans cette fermeture que l'occasion d'avoir une nouvelle salle de spectacle à exploiter; il prit à bail la salle de l'Odéon, fit encore des engagements nouveaux et décida que ses comédiens desserviraient les deux théâtres, théâtre de la rue de la Loi (rue Richelieu), et théâtre du faubourg St-Germain (Odéon). Cette combinaison n'était pas maladroite, en ce sens qu'elle lui permettait de faire jouer tout son inonde en encaissant deux recettes chaque soir. Il

avait à payer, il est vrai, une double location de salle, mais il n'avait qu'une seule troupe, bien montée, bien complète, et qui ne comptait pas de non-valeurs. De plus, cet arrangement faisait l'affaire des auteurs qui avaient aussi deux débouchés au lieu d'un, des acteurs qui ne demandaient qu'à jouer et à se faire connaître du public, et enfin des amateurs qui pouvaient avoir aussi des spectacles variés, avec des acteurs suffisants, sinon remarquables> dans tous les emplois.

La première pièce jouée au théâtre de la République après la réunion fut une tragédie d'Arnault, intitulée Blanche de Moncassin. Arnault, qui en parle beaucoup dans ses Souvenirs, l'appelle plus volontiers les Vénitiens. 11 nous raconte à ce propos les démêlés qu'il eut avec la censure; ainsi il était défendu de dire :

Malheur à tout pouvoir qui croit par l'injustice De sa grandeur sanglante assurer l'édifice ! Il croulera bientôt avec son faible appui, Et le sang innocent retombera sur lui.

Dans la scène où le prêtre venait bénir le mariage de Blanche et de Capello, la censure était aussi intervenue, et avait écrit cette note en marge du manuscrit : « Point de prêtres ! point de prêtres ! » Ils sont encore parmi nous, ils nous tourmen- » tent; point de prêtres! »

Prohibée après la répétition générale, puis ajournée, la pièce ne vit le feu de la rampe que grâce à Treilhard, membre du Directoire. Talma y fut parfait. « Brillant de toutes les grâces de la » jeunesse, nous dit Arnault, Talma y jouait avec » une femme qu'il aimait et dont le talent s'ac- » cordait merveilleusement avec le caractère du » rôle que je lui avais confié. L'illusion dans les » scènes où ils se trouvaient ensemble était com- » plète; ce n'étaient plus des sentiments simulés, » mais réels. »

Malheureusement le succès de cette pièce ne parvint pas à tirer Sageret du bourbier financier où l'avaient jeté ses trop nombreuses entreprises. Arnault nous avoue que le produit presque entier de son ouvrage lui fut enlevé par la laillite du directeur. — Nous avons déjà dit que la Société des auteurs n'existant pas encore, les directeurs payaient eux-mêmes les droits. — Sageret encaissait bien l'argent de la recette, mais tout cela était absorbé à l'avance. Et comme il se plaignait de n'avoir pas d'argent : On saura vous en faire trouver, dit Arnault. — Qu'on m'en fasse trouver, on me rendra grand service, lui répondit Sageret, qui ne manquait point d'esprit.

Sageret joua son dernier va-tout avec Opbis, tragédie en cinq actes donnée pour la première fois le 3 nivôse. La pièce est de Lemercier. Elle tomba. Avec elle tomba aussi le directeur. Écrasé par des

frais énormes, puisque MIle Contât, entre autres, touchait j usqu'à 3 o, ooo francs d'appointements par an, somme considérable pour l'époque ; forcé de faire des emprunts, poursuivi par une légion d'huissiers, réduit à faire des abonnements à prix dérisoires, pour avoir de l'argent de suite, Sageret ferma le théâtre de la République le 5 pluviôse. L'entreprise nouvelle avait duré environ quatre mois.

Qu'allait encore une fois devenir Talma? Le Théâtre-Français était bien malade, et peu s'en fallait que les artistes qui le composaient en dernier lieu ne se dispersassent de tous côtés, emportant ainsi de précieuses traditions. L'œuvre admirable de Louis XIV risquait ainsi d'être à jamais détruite.

Le théâtre de l'Odéon résistait seul. Les acteurs avaient formé entre eux une société. C'est alors que Mme Mole, qui appartenait à ce théâtre, eut l'heureuse idée d'arranger pour la scène française la traduction d'un ouvrage de Kotzebue, intitulé Misanthropie et Repentir. La pièce eut une vogue énorme et fit courir tout Paris. Elle donna lieu, il est vrai, à des critiques, à des dissertations sans fin ; mais, en attendant, la salle était pleine tous les soirs. Les recettes suffisaient donc amplement aux frais relativement peu élevés de l'association, et les comédiens, qui comptaient parmi eux Dupont, Saint-Prix, Saint- Fal et Grandménil, portaient haut et ferme leur drapeau, quand un malheureux

événement vint détruire Tunique refuge de la comédie française. Un incendie, dont on ne connut jamais la cause, détruisit la salle de l'Odéon le 15 mars 1799. C'était le dernier théâtre français qui brûlait.

Le lendemain matin, Sageret fut emprisonné au Temple comme incendiaire, de par un mandat daté de la veille de l'incendie ! Quand il sortit de prison, il n'avait plus de direction. Le théâtre Feydeau avait fermé le 14 floréal an VIL Et puisque nous parlons ici de Sageret, cette figure curieuse de calculateur audacieux vaut bien la peine qu'on s'y arrête un moment. Les frères de Goncourt, dans leur ouvrage : Histoire de la Société française pendant h Directoire, en ont assez longuement parlé, empruntant eux-mêmes leurs détails aux mémoires et comptes relatifs à la réunion des artistes français, à V administration des trois théâtres de la République, de VOdéon et de Feydeau, par le citoyen Sageret, an VIII.

Après avoir été tour à tour banquier à Rome et commerçant en joaillerie, Sageret s'étais mis dans la tête de fonder à Paris un théâtre où tous les arts seraient réunis. C'est ainsi que nous l'avons vu, dans nos précédents chapitres, directeur du théâtre Feydeau, où la musique alternait avec la comédie. Lorsque le théâtre Louvois fut fermé par ordre du gouvernement, le théâtre de la République se mourait. C'est alors que Sageret, ap-

puyé par Merlin, eut l'idée de réunir au théâtre de la République les acteurs dispersés à Feydeau et à Louvois, tout en restant à la tête de l'Opéra Feydeau. Barras, qui avait une fois réuni à sa table les deux troupes rivales, espérant les réconcilier le verre en main, avait échoué. Sageret fut plus heureux. Nous avons raconté comment il engagea les acteurs du théâtre Louvois fermé, comment il prit à bail le théâtre de la République pour vingt-deux ans ; et tandis que les troupes réunies jouaient provisoirement à Feydeau, il chargeait Moreau de remanier la salle du théâtre de la République, car, depuis l'usage de dîner fort tard, les femmes allaient au spectacle sans toilette, et tenaient à assister à la première représentation dérobées au public.

Enfin, comme l'Odéon pouvait seul être un obstacle à ses projets, nous l'avons vu prendre à bail pour trois ans l'Odéon, et devenir à la fois directeur de Feydeau, du théâtre de la République et de l'Odéon. De ce moment datent les embarras de Sageret. D'abord le gouvernement, qui avait promis trois cent-soixante mille livres, fit défaut. Ensuite il fallait payer des appointements énormes aux artistes et les notes des entrepreneurs. Le théâtre Feydeau avait été aussi réparé et remis à neuf de fond en comble. Sageret cherche, combine. Il espère faire prendre un abonnement de 200 francs par an à tous les membres du Conseil des Cinq-

Cents et aux membres du Conseil des Anciens. Il échoue. Le malheureux directeur est contraint de proposer au ministre une réduction d'appointements de ses artistes. Ainsi il demande que Mole de 24,000 livres soit réduit à 18,000, Dazincourt de 19,500 a 12,000, Dugazon de 15,000 à 12,000, Vanhove de 15,000, à 10,000, Contât de 30,000 à 18,000, Raucourt de 24,000 à 18,000. — Les 15,000 livres de Talma étaient respectées. Le ministre François de Neufchâteau conclut à la réduction d'un quart pour tout le monde. Les artistes sont furieux. Talma et Mme Petit-Vanhove, ne prenant conseil de personne, se jettent dans une chaise de poste et s'en vont donner des représentations à Bordeaux, événement à noter, car c'est la p remière fois depuis le début de sa carrière que nous voyons Talma aller donner des représentations en province.

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