‹ Talma et la révolutionChapitre 5 sur 43 · DISCOURS DE RÉOUVERTURE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE RÉOUVERTURE

Le théâtre rouvrit ses portes le 20 avril par *Athalie et la Matinée à la mode, de Rochon de Chabannes. Suivant l'ancien usage qui consistait à adresser une harangue au public à la clôture, d'avant Pâques et une autre à la réouverture, Talma, en qualité de sociétaire le plus nouvellement reçu, fut chargé de venir avant la première pièce débiter un discours. Celui-ci avait le mérite d'avoir été composé par Chénier, et par extraordinaire n'était point un compliment. C'est qu'il se passait au dehors des événements graves; déjà les masses populaires commençaient à s'agiter. La bourgeoisie ne craignait plus de se tourner ouvertement contre la cour. On en était aux signes précurseurs qui annoncent les grandes tempêtes. L'émeute étaic presque à la porte du théâtre, les fameux brigands faisaient leur apparition dans la rue, et sept jours plus tard, le 27 avril, la populace

incendiait la maison Réveillon au faubourg Saint- Antoine.

Après la hardiesse du costume, voici venir la hardiesse du langage. Le discours suivant passa donc pour une témérité, et ce n'est pas sans une émotion visible que Talma s'avança vers la rampe et s'exprima ainsi :

« Messieurs,

» C'est à la faveur d'un art difficile et qui vous

» est cher, qu'en rouvrant le théâtre de la Nation,

» nous osons réclamer vos encouragements et votre

» indulgence. Chargés par état de reproduire sous

» vos yeux, du moins autant que nos efforts peu-

» vent y atteindre, les chefs-d'œuvre nombreux

» de la scène française, nous voyons, avec une

» espèce d'effroi, l'étendue de nos devoirs et de

» nos richesses. Quel théâtre que celui qui fait les

» délices d'un grand peuple doué d'une sensibilité

» exquise, que l'honneur anime dans toutes les

» classes, qui porte l'admiration jusqu'à l'en-

» thousiasme, et qui interrompt quelquefois son

» plaisir même dans la noble impatience d'ap-

» plaudir tout ce qui porte le caractère de l'hé-

» roïsme et de la vertu !

» S'il est vrai, Messieurs, que les productions

» dramatiques dont s'honore la France soient une

» acquisition précieuse pour toute l'Europe; s'il

est vrai qu'elles fassent une partie de l'éducation » publique, et même une branche de la gloire » nationale, avec quelle ardeur ne devons-nous » pas cultiver un art qui nous appelle à vous pro- » curer le plus noble et le plus utile des plaisirs » de l'esprit humain; un art qui nous associe en » quelque sorte à tout ce que le génie inspira de » plus grand et de plus heureux à ces hommes » extraordinaires qui vous parlent par notre organe, » qui semblent se ranimer encore sur la scène, et » sentir l'immortalité au bruit de vos acclamations » et de vos suffrages !

» * Jamais ces suffrages ne deviennent plus pré- » cieux, jamais nous ne devons plus désirer ces » acclamations, que quand les uns et les autres, » après avoir été les témoignages du bon goût, » sont encore la preuve du bon sens et l'expression » de l'esprit public. Et dans quel temps, Messieurs, » sera-t-il permis de prononcer ce mot, et de le » proclamer devant une nombreuse assemblée, » si ce n'est dans celui où, à la voix d'un prince » populaire, la patrie renaît, et voit se réunir » autour de son berceau toutes les vertus du ci- » toyen ? Vous le savez, Messieurs, le tableau de » toutes ces vertus se reproduit chaque soir à vos » yeux dans les ouvrages dont nous sommes les » interprètes, comme le germe de ces mêmes vertus » était dans l'âme et le talent de leurs illustres >> auteurs. Qu'il nous soit donc permis de nous

» associer à leur triomphe qui, d'ailleurs, est » encore plus le vôtre, Messieurs, par la confor- » mité de vos sentiments avec les leurs* (i).

» Ici nous sentons redoubler le poids du far- » deau qui nous est imposé ; mais cette sûreté de » goût et de jugement qui appartient aux hommes » rassemblés ; ce noble privilège d'être, pour ainsi » dire, la raison vivante qui s'explique, au lieu » de nous effrayer, nous rassurent, parce que » l'étendue des lumières n'est jamais séparée de » l'indulgence.

» C'est surtout pour moi, Messieurs, que je » viens la solliciter. J'ai eu le bonheur inappré- » ciable de n'avoir débuté dans la carrière que » sous vos yeux : je n'ai reçu que vos leçons, car » ceux qui m'ont enseigné ne m'ont donné que » les vôtres. Me voici maintenant, grâce à vos » bontés qui ont décidé celles de mes supérieurs, » attaché au théâtre de la capitale. Nous ne le » savons que trop, Messieurs, des talents dignes » de vous sont rares; le souvenir de nos pertes ne » nous en avertit que trop tous les jours. Mais » combien de fois, en daignant attendre l'effet de » vos leçons et de votre indulgence, n'avez-vous » pas, Messieurs, créé et développé des talents

(i) Le passage de ce discours compris entre deux astérisques fut prononcé, mais non imprimé, comme étant trop hardi.

» faibles et timides qui ne demandaient qu'à » éclore? Et n'avez-vous pas fini par applaudir » vous-mêmes à votre ouvrage, quand nous n'a- » vions que le bonheur de vous faire jouir de » vos propres leçons! »

Ce discours, prononcé avec grâce, fut accueilli par les applaudissements du public tout entier. Dès ce moment, les événements vont se précipiter avec une rapidité extraordinaire. Sans la Révolution, il faut bien l'avouer, Talma aurait peut-être végété pendant de longues années à la Comédie- Française ; mais, comme il l'écrivit lui-même dans une lettre particulière, « il vit faire de l'histoire » sous ses yeux; il eut devant lui la tragédie » vivante, et chaque événement dont il fut le » témoin lui offrit un sujet de méditation qu'il fit » tourner au profit de son art. »

Les comédiens se jetèrent pour la plupart avec ardeur dans le mouvement révolutionnaire. Le théâtre français était divisé en avancés et en rétrogrades. C'était le temps où Bordier, acteur des Variétés- Amusantes, et justement célèbre dans les arlequins, se faisait l'acolyte de Camille Desmoi lins, marchait sur la Bastille, et obtenait une mission révolutionnaire à Rouen, avant de se faire pendre par suite de ses excès. Avant d'en venir aux gros mots et aux voies de fait, on se plaisan • tait spirituellement au foyer de la Comédie :

Nous nommions, dit Fleury, Dugazon Jlristo-

» crâne ; Mole, qui ne savait pas trop s'il serait » blanc ou noir, Aristopie, et notre brave Laro- » chelle, qui ne parlait jamais politique sans chan- » ger deux fois de mouchoir de poche, Aristo- » crache. »

C'est dans ces dispositions d'esprit que Marie- Joseph Chénier prit la plume et écrivit sa tragédie de Charles IX. Son Épitre dédicatoire a la nation française, qui sert de préface à la pièce, montre assez le but de l'auteur :

« Français mes concitoyens, acceptez l'hom- » mage de cette tragédie patriotique. Je dédie l'ou » vrage d'un homme libre à une nation devenue » libre... Vous avez anéanti l'autorité arbitraire : » vous aurez des lois et des mceurs^ Votre scène » doit changer avec tout le reste. Un théâtre de » femmelettes et d'esclaves n'esLplus fait pour des » hommes et pour des citoyens. Une chose man- » quait à vos excellents poètes dramatiques : ce » n'est pas du génie certainement; ce ne sont » point des sujets, c'est un auditoire. Dans le » dernier siècle Britanicus avait cinq représenta- » tions; Bérénice en avait trente. C'est que les » Français de ce temps-là connaissaient mieux la » princesse de Clèves que Tacite. »

En voici la péroraison :

« Nation spirituelle, industrieuse et magna- » nime, vous avez daigné accueillir les prémices » d'un faible talent qui vous sera toujours consa-

» cré. Soutenez-moi dans la carrière pénible que

» je veux fournir. J'ai désonnais pour ennemis

» irréconciliables tous ceux qui devaient leur exis-

» tence aux préjugés, tous ceux qui regrettent la

» servitude. Je dois avoir pour amis tous ceux qui

» chérissent la patrie, tous les véritables Français.

» Vous donnez un grand exemple au monde. Le

» reste de l'édifice féodal va bientôt s'écrouler

» sous les efforts de l'auguste assemblée qui vous

» représente. Votre admirable Constitution est

« fondée sur l'égalité. Nous verrons disparaître

» ces titres, ces distinctions antisociales, ces dif-

» férences absurdes qu'on n'a point rougi de re-

» connaître entre l'homme et l'homme, entre la

» terre et la terre. Si la tyrannie ou l'esclavage

» osent encore se montrer à découvert, que votre

» théâtre en fasse justice, et devienne en tout rival

» du théâtre d'Athènes. Mais c'est à vous, c'est

» à la nation seule qu'il appartient de protéger les

» poètes citoyens qui descendront dans cette lice

y> glorieuse pour terrasser les ennemis de la Na-

» tion. »

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