LA TRAGÉDIE DE CHARLES IX
Charles IX fut présenté à la Comédie-Française. Les comédiens se divisaient alors en deux camps : d'un côté Y escadre rouge, qui comptait dans ses rangs Talma, Dugazon et Mme Vestris. De l'autre les noirs ou aristocrates, tels que Naudet, Saint-Prix, Fleury, Dazincourt, Mmes Contât, Raucourt, Joly et Lange. La tragédie de Chénier fut néanmoins reçue, et le rôle de Charles IX offert par l'auteur à Saint-Fal. Mais celui-ci ayant préféré le rôle du roi de Navarre, celui de Charles IX resta vacant. D'un avis unanime ce rôle était ingrat et sacrifié, et d'autant plus odieux qu'une apostrophe de Mirabeau venait de réveiller contre lui toute l'horreur populaire (i).
(i) « Je vois do cette tribune la fenêtre d'où l'infâme » Charles IX tirait sur ses sujets, dont le crime était d'adorer Dieu autrement que lui. »
Talma seul osa se charger d'un rôle dont personne ne voulait, et c'est à cette audace qu'il dût sa renommée.
Charles IX ou la Saint-Barthélémy fut représenté pour la première fois le 4 novembre 1789. Cette représentation marquera longtemps dans les annales dramatiques. Toutes les têtes étaient électrisées par la Révolution, et l'on voyait pour la première fois au théâtre un roi français donnant l'ordre de massacrer son peuple. Aussi, avec quel enthousiasme presque sauvage ce parterre, déjeà enflammé par les événements, accueillait-il les vers de Chénier, véritable tocsin contre les rois, les prêtres et les nobles.
Quant à Talma, il avait composé avec un art infini son personnage de Charles IX, tantôt faible, hypocrite ou cruel. La scrupuleuse exactitude de son costume et son jeu muet produisirent surtout une impression profonde. On ne lui reprochait que quelques cris, résultat de son inexpérience théâtrale. Empressons-nous de dire qu'il ne tarda pas d'ailleurs à se corriger de ce défaut (1).
(1) « Je suis allée hier au Théâtre-Français voir cette pièce de Charles IX dont j'avais tant entendu parler; c'est le premier rôle important que Talma ait créé. J'avais un grand désir de connaître cet acteur et de causer avec lui. L'occasion s'en est présentée, et je l'ai saisie avec empressement.
Les trente-trois premières représentations de Charles IX s'étaient passées sans encombre, lorsque des évêques, effrayés de l'influence que cette tragédie pouvait avoir sur le peuple, allèrent trouver le Roi et obtinrent l'interdiction de la pièce. Il n'était pas prudent de laisser voir chaque soir l'amiral Coligny assassiné par ordre du Roi et du clergé.
Mirabeau ne l'entendit pas de cette oreille -là. Loin de partager l'indulgente sollicitude des évêques pour les bourreaux de la Saint-Barthélémy, il résolut d'organiser une petite manifestation. Talma, de son côté, qui n'avait alors que ce rôle où il pût déployer son talent, n'épargnait aucune démarche pour obtenir la reprise de la tragédie de Chénier. Enfin un véritable complot fut organisé à l'instigation avouée de Mirabeau, et à l'instigation non avouée de Talma.
Profitant de la présence des fédérés de la Provence à Paris, où de toutes parts on s'empressait à les fêter et à leur plaire, les députés de Pro-
II a un tel amour pour son art qu'il ne manque aucune occasion de l'exercer ; et comme il joue fort agréablement dans la comédie, on le sollicite souvent de donner des représentations à Versailles et à St-Germain. On vient de Paris pour voir Talma dans les grands rôles qu'il ne joue pas au Théâtre- Français. » (Lettre de Louise Fusil à Mrae Dubarry, à Toulouse, 10 mai 1790. — Souvenirs d'une actrice.)
vence, Mirabeau en tête, demandèrent aux comédiens français une représentation de Charles IX. Nous avons dit que la pièce était interdite par ordre du Roi. On afficha Épimènïdc. Or donc, le 21 juillet 1790, le parterre de la Comédie fut envahi par les fédérés de Provence qui avaient reçu le mot d'ordre avant d'entrer. Dès que la toile fut levée, ils crièrent à tue-tête : Charles IX ! Trois acteurs sont en scène : ce sont Talma, Naudet et Mlle Lange. Un député avait rédigé sa demande par écrit ; il en fait la lecture ; elle est suivie de nombreux applaudissements, et les cris redoublent : Charles IX ! Charles IX ! Naudet prend enfin la parole ; il déclare « qu'il est impossible » de jouer cette tragédie, paice que Mme Vestris » est malade, et que M. Saint-Prix est retenu par » un érysipèle à la jambe. »
Les cris continuent de plus belle; le tapage devient indescriptible. Les Marseillais crient à pleins poumons. On accuse les comédiens de manquer de patriotisme, on les traite d'ennemis de la Révolution. Enfin Ton va en venir aux violences, lorsque Talma s'avance et dit : « Messieurs, » Mme Vestris est en effet incommodée ; mais je » puis vous répondre qu'elle jouera et qu'elle » vous donnera cette preuve de son zèle et de son » patriotisme : quant au rôle du cardinal, on le » lira. »
La proposition fut acceptée : Grammont repré-
senta le cardinal, son rôle à la main, Mmc Vestris joua le rôle de Catherine de Médicis, et Talma, demandé après la pièce, fut couvert d'applaudissements. La représentation, comme on pense, fut fort orageuse. Une partie des spectateurs ayant voulu rester le chapeau sur la tête, contrairement à l'usage, une bagarre s'ensuivit, et la force armée pénétra dans la salle. On raconte que le fameux Danton, qui se trouvait parmi les spectateurs, fut arrêté dans cette circonstance et conduit à l'Hôtel de Ville.
Mais si la paix avait été faite avec le public, la guerre civile avait éclaté terrible dans le temple de Melpomène, pour nous servir du langage du temps. Naudet, furieux d'avoir été accueilli par des huées, et contredit par Talma, provoqua ce dernier en duel : aucun ne fut blessé. Les comédiens, froissés dans leur amour-propre, blâmèrent la conduite de Talma et l'accusèrent de connivence avec les Provençaux. Il y avait bien un peu de vrai dans cette accusation ; néanmoins il ne pouvait guère l'avouer, et sa justification vaut la peine d'être connue. Voici la lettre qu'il écrivit à ce sujet à Mirabeau :
« Je recours à vos bontés, Monsieur, pour » me justifier des imputations calomnieuses que » mes ennemis s'empressent de répandre. A les » entendre, ce n'est pas vous qui avez demandé » Charles IX ; c'est moi qui ai fait une cabale
» pour forcer mes camarades à donner cette pièce.
» Des journalistes vendus affirment au public
» tout ce que leur malignité leur dicte. Si vous ne
» me permettez de lui dire la vérité, je resterai
» chargé d'une accusation, dont on espère tirer
» parti. Je vous supplie donc, Monsieur, de me
» permettre de détromper le public, que cent bou-
» ches ennemies s'empressent de prévenir contre
» moi.
» Signé : Talma. »
Mirabeau répondit :
« Oui certainement, Monsieur, vous pouvez dire » que c'est moi qui ai demandé Charles IX, au nom » des fédérés provençaux, et même que j'ai vivement » insisté ; vous pouvez le dire, car c'est la vérité » et une vérité dont je m'honore. La sorte de » répugnance que messieurs les comédiens ont » montrée à cet égard, au moins s'il fallait en croire les bruits, était si désobligeante pour le public, et même fondée sur des prétendus motifs si étrangers à leur compétence naturelle; ils sont si peu appelés à décider si un ouvrage, légale- » ment représenté, est ou n'est pas incendiaire ; l'importance qu'ils donnaient, disait-on, à la demande et au refus était si extraordinaire et si impolitique ; enfin, ils m'avaient si précieusement dit à moi-même qu'ils ne voulaient céder
» qu'au vœu prononcé de la part du public, que » j'ai dû répandre leur réponse. Le vœu a été » prononcé et mal accueilli, à ce qu'on assure. » Le public a voulu être obéi. Cela est assez sim- » pie, là où il paie, et je ne vois pas de quoi l'on » s'est étonné. Que maintenant on cherche à » rendre, vous ou d'autres, responsables d'un évé- » nement si naturel, c'est un petit reste de ran- » cune enfantine auquel, à votre tour, vous au- » riez tort, je crois, de donner de l'importance. » Toujours est-il que voilà la vérité, que je signe » très volontiers, ainsi que l'assurance des senti- » ments avec lesquels, etc., etc.
» Signé : Mirabeau l'aîné.
» 27 juillet 1790. »
La version des comédiens ne s'accorde pas, comme bien on pense, avec les déclarations ci-dessus. Pour eux, Talma voulait reprendre son rôle, envers et contre tous, se moquant aussi bien de l'interdiction du Roi et de l'opinion des évêques, que de l'esprit de réaction qui régnait au sein de la Comédie.
A entendre Talma, au contraire, il n'y a rien de sa faute, et c'est Mirabeau qui a tout fait. Aux yeux du public enfin, pour qui toutes ces lettres sont écrites, Mirabeau et Talma ne se connaissaient même pas, et ne se sont nullement enten-
dus à l'avance. Or ils se connaissaient si peu que Mirabeau, comme nous aurons l'occasion de l'expliquer plus loin, demeurait à ce moment même dans une maison appartenant à la femme de Talma. Il n'y a guère lieu de supposer que Talma, qui recherchait avec ardeur toutes les amitiés révolutionnaires, on ne disait pas encore républicaines, et qui avait besoin de protection pour faire reprendre sa pièce favorite, Charles IX, ait négligé la fréquentation de Mirabeau. Ce qui nous prouve bien que, dans tous ces récits, il iaut en prendre et en laisser. La vérité du reste n'est pas difficile à démêler dans cet imbroglio. Il a été publié plusieurs mémoires au sujet de cet incident. Nous passerons rapidement en revue ce que contiennent ces documents (i).
(i) Ce sont : Exposé de la conduite et des torts du sieur Talma envers les comédiens français. — Paris, 1790.
Réponse de Franc. Talma au mémoire de la Comédie-Française. — Paris, 1790. — Réflexions de M. Talma et pièces justificatives sur un fait qui concerne le Théâtre delà Nation. — Paris, 1790.
Réponse de M. Naudet à une lettre de M. Talma, du 27 octobre 1790, insérée dans La Chronique.