MAIS AUX GRANDS MAUX LES GRANDS REMEDES
» Lorsque Naudet se présenta, le public réclama » naturellement Talma ! le compliment de Talma ! » et le sieur Talma, prévenu de ce qui devait ar- » river, habillé et tenant à la main le compliment » composé par M. Chénier, voulait s'élancer sur » la scène, et y serait parvenu sans les vives op- » positions des personnes qui se trouvaient alors » près de lui. »
Ce fut Naudet qui prononça le discours d'usage.
Les comédiens abordent ensuite [la piquante affaire de Charles IX. « Le 21 juillet au soir, » disent-ils, nouvel embarras. Mme Vestris écri- » vit aux comédiens qu'un grand mal de gorge » l'empêcherait de jouer le lendemain dans le » Siège deCalais, » pièce patriotique demandée par les fédérés.
On fut obligé d'y substituer la tragédie à'<Al%ire,
à laquelle on joignit le Réveil d'Épiménide. La tragédie à'tÂl^ire fut entendue avec silence et intérêt. Entre les deux pièces, la buraliste vint avertir que le domestique de M. Chénier venait de prendre, en trois fois pour 96 livres de billets de. parterre; sur la surprise qu'elle lui témoigna de lui voir prendre autant de billets après la première pièce, il lui répondit que c'était pour une noce; elle le vit ensuite entrer chez Chénier, dont la demeure était en face le théâtre.
« Si ce n'était une noce, ajoute en note le mé- » moire, c'était au moins un festin donné chez le » sieur Bauvilliers, au Palais-Royal. MM. Palissot, » Talma, Chénier, Camille Desmoulins et autres » y avaient assisté, et avaient arrêté ce qu'ils de- » vaient faire au spectacle. »
C'est alors que se produisirent les réclamations du public, les explications de Naudet, et le démenti donné par Talma. La petite pièce fut jouée sans interruption, mais après le spectacle le tumulte recommença. On se porta dans le petit foyer. « Vous aurez la pièce , Messieurs, dit Talma. Je » réponds de Mme Vestris et de moi ; je vous donne » ma parole d'honneur de ne jouer aucune pièce » avant celle de Charles IX ; et si les comédiens s'obstinent à vous la refuser, je vous ferai ouvrir les magasins où sont les habits, et nous jouerons la pièce avec vous. »
C'est toujours la relation des comédiens que
nous rapportons. Palissot s'offre pour jouer le cardinal. Une vingtaine de personnes accompagnent Talma chez Mme Vestris. Elles en sortent en se donnant le bras et en chantant : Ça ira; bravo Talma! On entre au café d^ la Comédie; on porte un toast à Talma et à Chénier, les bons patriotes. On se rend ensuite au Palais-Royal, où Talma, monté sur une table, est porté en triomphe. « Les comédiens, s'écrie-t-on, sont des aristocrates « qu'il faut mettre à la lanterne ! »
Tel est le récit des comédiens. Il ne concorde pas avec celui de Talma. Suivant Talma, en effet, on a distribué ce mémoire contre lui à la porte même du spectacle, et en cela il a été outrageusement calomnié. « Je devais faire le compliment » d'ouverture, dit-il; M. Chénier voulut bien le » composer ; M. le Maire y donna une permission » verbale. Ce compliment excita dans la Comédie » de vives réclamations. On m'avait conseillé de » ne pas y parler de liberté. J'avoue que j'aurais » craint de faire accuser mes camarades et moi » de tiédeur pour la Révolution, si rien dans ce » discours n'avait indiqué les sentiments patrio- » tiques qui nous animent. »
Talma nie absolument que les exemplaires du discours de Chénier aient été jetés des loges ; seulement il reconnaît qu'on en a distribué à la porte. Mais ces faits lui sont étrangers. Est-il responsable que l'on ait crié : Talma ! le compliment de
Talma ! Est-ce sa faute si les députés provençaux ont prié Mirabeau de demander Charles IX ? Il ne nie pas r.voir dîné au Palais-Royal en compagnie de Chénier et de Palissot. Faut-il donc en conclure qu'on y arrêta ce qu'on devait faire à la Comédie ?
« J'ai répondu pour ma société sans avoir son » aveu, dit-il dans sa défense; c'est mon seul » tort, je le confesse, et mon zèle m'a emporté » trop loin ; mais un excès de zèle n'est point » une trahison. » Enfin Talma nie les scènes du foyer et du Palais-Royal, o Le jour de la représen- » tation, je fus demandé après la pièce. Le pu- » blic me combla de bontés ; c'est la seule jouis- » sance que j'aie goûtée depuis cette époque » fatale. »
Naudet, ne pouvant venir à bout de son adversaire, eut alors recours aux plus basses calomnies ; c'est ainsi qu'il alla réveiller je ne sais quelle histoire de corps de garde, prétendant qu'à l'époque de la Révolution, c'est-à-dire au 14 juillet 1789, il avait fallu rechercher Talma, et qu'on l'avait trouvé retranché très habilement dans un poste qui ne pouvait être le sien. Bref, il insinuait méchamment que Talma s'était caché dans un grenier.Singulier mode de discussion pour une affaire théâtrale. Alors Talma eut à cœur d'éclaircir cette ténébreuse affaire. On va chercher des témoins pour et contre. C'est d'abord le capitaine des chas-
seurs Lerouge, qui intervient par une lettre en date du 12 octobre. Il déclare que Talma n'est plus de sa compagnie; que du temps qu'il y était, il n'a fait aucun service extraordinaire, qu'il a passé la nuit du 31 juillet au premier août 1789 au corps de garde, et encore le 26 août suivant. Mais qu'il ne sait rien de particulier.
Saint-Prix , invoqué par Naudet, arrive en témoignage à son tour. Le 15 juillet 1789, Naudet commandait le poste du Théâtre-Français. On annonce l'apparition des hussards rue delà Harpe. Naudet dépêche vingt-trois hommes , parmi lesquels se trouvaient Talma et Saint-Prix. Il leur donne l'ordre de passer au quartier général, à l'hôtel de Tours, rue du Paon, pour prendre du renfort. A peine étaient-ils entrés dans l'hôtel que la sentinelle crie : aux armes ! voilà les hussards ! Arrivé rue Hautefeuille, Saint-Prix se retourne et n'avait plus que cinq hommes. Il revient au quartier et trouve Talma dans l'embrasure d'une fenêtre de l'escalier de l'hôtel de Tours. — Que fais-tu là? lui dit-il. Et Talma lui répond qu'il s'apprêtait à tirer par la fenêtre. C'est la fenêtre que Naudet travestit en grenier. Quelle singulière façon de soutenir une polémique î Mais passons.
Cependant, même après la justification de Talma par Mirabeau , les discussions intestines n'étaient pas apaisées. Chénier, comme auteur de la pièce, avait pris parti pour Talma contre Nau-
det, naturellement. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet :
« Je viens de lire dans le dernier numéro des » Révolutions de France et de Tïrabant : le sieur » Xaudet va gênant la liberté du théâtre, frappant » MM. Talma, Chénier, etc. Ce fait est très faux » pour ce qui me concerne : si l'homme dont il » s'agit s'est permis quelque violence contre un » citoyen quelconque, ce citoyen pouvait usera » l'instant du droit qu'un homme attaqué a sur > la vie d'un assassin. Il pouvait encore recourir » aux tribunaux; selon les anciennes lois, un » pareil délit est puni par une peine ignominieuse » et corporelle. Dans un pays libre, la loi ne doit » pas être moins sévère, car il n'est point de liberté » civile, si la sûreté des citoyens est à la merci des » brigands.
» Pour moi , Messieurs , assailli depuis long- » temps et de libelles et de lettres anonymes, honoré » parles outrages de cette foule d'hommes mépri- » sables, autant que par les éloges des amis de » la liberté, je n'ai opposé à de viles calomnies » que ma. conduite et mes ouvrages; mais ces » armes sont insuffisantes contre des assassins, et » je me suis vu contraint de porter des pistolets » pour ma défense personnelle, du moment où » Charles /Im'a fait des ennemis de tous les vils » esclaves, du moment où plusieurs de ces vils » esclaves, abusant du sommeil des lois et de la
» pusillanimité des magistrats, se sont vantés » publiquement d'être devenus des coupe-jarrets,
» Signé : Marie-Joseph Chénier. »
Cette lettre ne serait pas signée et ne renfermerait aucun nom propre qu'il ne serait pas difficile de découvrir à quelle époque elle appartient. C'est l'époque des tyrans et des esclaves, des jougs a secouer ', des chaînes a briser , des vils brigands et des lâches assassins. Etrange fatras révolutionnaire dont les gens les plus sensés de ces temps troublés ne purent jamais se dépêtrer !
Talma se mit aussi de la partie, et écrivit cette lettre qui fut publiée dans les journaux :
« Comme il est bon de faire connaître la vérité » sur tous les faits, quelque peu importants qu'ils » puissent être, permettez-moi d'avoir recours à » votre journal pour prévenir une erreur à » laquelle l'avant-dernier numéro des Révolutions » de France et de Brabant peut donner lieu, en » racontant un fait sans entrer dans aucun détail. » Il est dit dans ce numéro que le sieur Naudet va » gênant la liberté du théâtre, frappant MM. Ché- » nier et Talma. M. Chénier a eu l'honneur de » vous écrire pour ce qui le concerne : quant à » moi, je suis loin de nier le fait qui me regarde. » 11 y a environ six mois que, le jour d'une repré- » sentation de Tarxrède, au moment de lever la
» toile, le sieur Naudet, sans avoir été provoqué » en aucune manière, s'abandonna à un excès de » brutalité sans exemple chez les hommes dont » la raison n'est pas aliénée ; mais je fis alors ce » qu'il convenait que je fisse pour mettre un » homme à l'abri de tout reproche; néanmoins, » connaissant la haine des noirs (i) de la Comé- » die-Française et leurs habitudes, et prévoyant » d'ailleurs que l'incompatibilité des humeurs et » des opinions ferait naître de nouveaux sujets de » querelle, je pris le parti, comme beaucoup de » gens raisonnables, de marcher assez bien armé » pour prévenir toute insulte, ou pour .la repous- » ser de manière à dégoûter les spadassins d'une » seconde tentative. Depuis ce temps, il n'a pris » fantaisie à aucun d'eux de me provoquer à nou- » veau. Voilà, Messieurs, l'exacte vérité. Je vous » supplie de vouloir bien la fairj connaître au » public.
» Signe : Talma. »
(i) On appelait les noirs les députés de l'Assemblée Nationale qui s'opposaient à toutes les réformes nouvelles, Yextrême-droite de nos jours.